je vous écris d’un département très lointain


article de la rubrique histoire et colonies > poussières d’Empire
date de publication : lundi 16 février 2009


J’aimerais revenir sur la situation de la Guyane, tout aussi exemplaire et sans doute aussi explosive que celle de la Guadeloupe... nous écrit Nicole.

Elle nous parle de la Guyane et de ses habitants. Leurs problèmes – l’accès à la santé, à l’enseignement, le [non]respect des droits des étrangers. Et aussi des Amérindiens du Haut-Maroni victimes du mercure lié à l’orpaillage – leurs demandes n’ont pas été entendues en mars 2007, lors de la création du Parc amazonien en Guyane [1]...


Qu’il s’agisse de la justice, de l’éducation, ou des services publics en général, les postes sont moins souvent pourvus qu’en métropole. Au moment de son départ, l’ancienne procureure Claire Lanet signalait qu’elle aurait eu besoin de dix officiers de police judiciaire pour poursuivre la lutte contre les donneurs d’ordre de l’orpaillage illégal [2]. Elle a bien disposé de dix OPJ, dans le cadre de l’opération annoncée par Nicolas Sarkozy pour « le temps qu’il faudra » [3], mais cela n’a duré que deux mois.

Dans le secteur de la santé le nombre de médecins par habitant est aussi très nettement inférieur à ce qu’il est dans l’hexagone, alors que la Guyane est gravement atteinte par le paludisme et le sida.

L’État porte une lourde responsabilité dans d’autres domaines : l’accroissement démographique naturel continue au même rythme, mais la construction d’écoles n’est plus une priorité du nouveau contrat de plan État-région. Certains maires font d’ailleurs tout ce qu’ils peuvent pour empêcher les inscriptions des enfants à l’école...

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Nicolas Sarkozy à Camopi, le 11 février 2008, entre un chef coutumier descendant de noirs marrons (à sa droite) et le maire de Camopi. (Photo : Frédéric Farine/RFI)

Communiqué du Collectif Outre-mer

Exclusions de l’accès à l’éducation en Guyane

Les syndicats de l’enseignement et les associations interpellent la Halde et la Défenseure des enfants.

Sur l’ensemble du territoire de la République française, les normes nationales et internationales protègent l’intérêt supérieur de l’enfant et un accès à l’instruction égal pour tous assuré par l’État. Pourtant, en Guyane, de nombreux enfants sont exclus du système éducatif par des obstacles discriminatoires.

Les syndicats et associations signataires saisissent la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité et la Défenseure des enfants pour dénoncer plusieurs infractions au droit à l’éducation et à l’obligation scolaire.

  1. Discrimination à l’égard de jeunes étrangers. Sont relevés plusieurs obstacles à l’inscription à l’école maternelle et élémentaire et à l’admission dans le système éducatif de jeunes primo-arrivants.
  2. Discrimination à l’égard de jeunes vivant dans l’ouest et à l’intérieur de la Guyane. De nombreux enfants de ces populations n’ont jamais été scolarisés ou ont cessé de l’être par manque de classes et d’école, de transport pour y accéder, de suivi sanitaire… Ces obstacles sont liés à l’inégalité de développement et à la pénurie de structures sur les terres où ils habitent.

29 septembre 2008

Signataires

Collectif pour la scolarisation des enfants en Guyane [4]
Collectif Migrants outre-mer (Mom) [5]
Fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture (Ferc-CGT)
Fédération des syndicats de SUD Éducation
Fédération Syndicale Unitaire (FSU)

La légalité

Trop souvent en Guyane, l’État ne respecte pas la loi : la préfecture a été condamnée des dizaines de fois pour non-respect du droit des étrangers et pour des démolitions de maisons sans décision de justice.

La Commission nationale de déontologie et de sécurité (CNDS) a constaté de graves dysfonctionnements dans les pratiques de la police aux frontières ; elle a condamné des irrégularités dans les procédures d’interpellation et de détention ; elle a réclamé des sanctions contre des agents de la PAF [6]...

Les institutions locales ne se privent pas non plus de ne pas respecter la loi, et plusieurs maires sont actuellement en examen ou en prison.

Les Amérindiens

J’aimerais revenir sur la situation des Amérindiens qui vivent en forêt. Ce sont des victimes directes de l’orpaillage illégal : sont oubliés leurs droits à l’accès à l’éducation, à l’eau potable, à la sécurité, à la santé ... dans un pays où on lance des fusées ! Tout comme les Noirs marrons, ces populations sont entrées il y a quelques années dans ce qu’on appelle « la modernité » – en réalité, dans le contexte de l’orpaillage illégal qui favorise la violence, la prostitution, et pousse beaucoup d’entre eux au désespoir. Le site de Blada, petit journal de Kourou, permet d’entendre le témoignage d’une jeune femme du Haut Maroni. Le village de Kindy Opaya se trouve dans le parc national ; mais la population y est coincée entre les passages quotidiens de dizaines de pirogues de ravitaillement des sites illégaux qui l’entourent... Et comment arrêter ce ravage d’une des forêts primaires dont la France a la responsabilité ?

Je m’appelle Kindy Opoya...

Je m’appelle Kindy Opoya, je suis née en 1986 au village Talhuen. Talhuen se trouve environ à deux heures de pirogue, sur le fleuve Aletani en amont de Maripasoula. J’ai vécu au village jusqu’en 2004, avant de me rendre sur le littoral à Saint-Laurent du Maroni, où j’ai préparé un CAP de la petite enfance.

Je suis actuellement assistante de vie scolaire dans mon village.

Lorsque je me rends sur le littoral, en écoutant les informations il m’arrive d’entendre le discours de l’État : en résumé, la lutte contre l’orpaillage clandestin est difficile, mais l’État fait ce qu’il faut pour garder le contrôle de la situation. Des progrès ont été réalisés, et l’État va y arriver petit à petit.

En vérité, tous ceux qui vivent sur place voient bien que l’État est largement débordé par le développement de l’orpaillage.

Aujourd’hui le quotidien dans nos villages, c’est la peur des garimpeiros [7]. La peur le jour et la nuit. Les clandestins, nous leur consacrons presque tout notre temps. C’est notre première préoccupation. Les garimpeiros ont envahi notre vie, de jour comme de nuit.

Chaque jour nous craignons de trouver notre abattis dévasté, parce que les garimpeiros se servent sur nos abattis : la canne à sucre, les dachines [8] les bananes … chaque jour nous avons peur de faire une mauvaise rencontre, lorsque nous nous rendons en forêt.

La nuit, c’est l’inquiétude en permanence. On dort mal, parce que le bruit des pirogues à moteur nous réveille plusieurs fois par nuit. Beaucoup de villageois dorment armés, car ils se méfient. Ils se disent que les garimpeiros pourraient très bien se rendre dans nos villages, nos villages sont ouverts.

La nuit on nous vole nos moteurs. Les clandestins récupèrent dans nos villages les moteurs que les gendarmes leur saisissent sur les placers. Pour éviter cela il nous faut les enlever des pirogues et les surveiller la nuit. Les garimperos ont déjà volé des moteurs aux gendarmes eux-mêmes.

On a peur, bien sûr, mais parmi ceux qui ont peur il y en a qui veulent se défendre. Il faut un certain courage pour arrêter une pirogue de clandestins, l’aborder et tout débarquer à l’eau. Il y a des volontaires, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer. Il y a déjà eu des échanges de coups de feu. Les garimpeiros ont peur sans doute aussi, parce qu’ils savent que nous sommes dans une situation intenable, mais peut-être que la présence des gendarmes les rassure.

L’eau du fleuve qui passe devant notre village est sale. Sale et blanchâtre depuis plusieurs mois. Il devient gênant de laver son linge, de se laver, de laver son enfant qui va boire cette eau en se baignant. L’eau du fleuve est sale en ce moment à cause d’un nouveau chantier, un très grand chantier d’orpaillage qui se trouve sur la crique Lipolipo, une rivière qui débouche sur l’Aletani. Dans nos village, les puits et les pompes mis en place par l’administration ne fournissent de l’eau potable que quelques heures par jour, le matin seulement.

Au mois d’octobre 2008, les légionnaires se sont installés à Twenke. Les légionnaires faisaient bien leur travail : au début de leur installation aucune pirogue de clandestins ne passait, ni sur la Lipolipo ni sur l’Aletani, ni sur le Tampok. Les légionnaires étaient autoritaires et énergiques, ils défendaient vraiment le fleuve, sans avoir peur de bousculer les clandestins, ni de jeter leurs cargaisons à l’eau. Mais je crois qu’on leur a fait le reproche d’être trop agressifs : un jour ils ont sévèrement battu un clandestin devant tout le monde. Depuis ils sont devenus moins énergiques.

Les gendarmes c’est autre chose. Ils sont calmes et ordonnés, ils disent qu’ils attendent les ordres du sous-préfet pour intervenir, mais les ordres ne viennent pas. Ils se plaignent souvent que le sous-préfet ne leur donne pas assez de moyens. Ils disent que le fleuve est international, et qu’ils ne peuvent pas arrêter les gens qui y passent. Parfois ils contrôlent tout de même les pirogues, mais les Brésiliens s’amusent d’eux : ils leur montrent des fausses autorisations pour travailler en amont du côté Suriname, rédigées en néerlandais, mais une fois passé le contrôle ils traversent le fleuve pour se rendre à Lipolipo, du côté français vers 18 heures. Les gendarmes le savent bien, mais ils ne peuvent rien faire.

Les clandestins n’ont pas peur des gendarmes. Les gendarmes cherchent toujours à éviter les confrontations, ils crient « Attention, gendarmerie », pour se protéger eux-mêmes, mais cela n’empêche pas les clandestins de passer. Les clandestins s’y prennent à dix ou quinze pirogues, ils ont des moteurs de cent-quinze chevaux, ils se regroupent et ils foncent. Cela se passe deux ou trois fois par semaine. Depuis longtemps nous avons décidé d’assister les gendarmes contre leur gré. Nous le faisons régulièrement, les hommes et les femmes, nous faisons des brigades, chacun son tour. Une fois, en novembre 2008, sur le Tampok, nous nous étions mis avec les gendarmes, en embuscade pour attendre un convoi de clandestins.

Nos fusils étaient au fond des pirogues, au cas où on en aurait besoin. Il était minuit. A l’endroit où nous étions, le Tampok se rétrécit sur un saut, et à cette époque l’eau était très basse. Les gendarmes étaient cachés au fond des pirogues. Les clandestins sont arrivés, il y avait sept pirogues, des Surinamiens et des Brésiliens, ils fonçaient. Au dernier moment les gendarmes se sont levés, ils ont crié « Halte, gendarmerie ! », mais cela n’a rien fait. Nous nous sommes alors placés sur leur chemin pour les arrêter, alors qu’ils devaient ralentir à cause des rochers sur le saut. La plupart des clandestins se sont jetés à l’eau et ont abandonné leurs pirogues, leurs moteurs et toutes leurs affaires pour ne pas se faire prendre. C’est comme ça qu’ils font. Cette nuit-là, seulement trois pirogues ont pu être contrôlées.

Malgré l’arrivée des légionnaires et des gendarmes, la situation chez nous n’a fait que s’aggraver. Ils ne parviennent pas à retenir les clandestins, ils sont débordés. Il y a cet énorme chantier d’orpaillage, du côté français contre lesquels ils ne font rien : j’ai parlé de Lipolipo, mais il a aussi Pëlekumalu, où les clandestins sont plusieurs centaines : sur leur chantier il y a des magasins et une discothèque. En face, au Suriname ils stockent leur matériel. A Yaopasi, presque en face de Twenke, mais aussi tout près de Maripasoula : là il y a une grande ville nouvelle construite par les Brésiliens.

Il y a aujourd’hui environ dix gendarmes et quarante légionnaires à Twenke. Ils logent dans les carbets des villageois. Ils ont construit des tinettes partout. Avec les quads qu’ils ont saisis aux clandestins, les gendarmes dévastent le terrain, c’est vraiment gênant. Nous nous disputons souvent avec les gendarmes, on leur reproche de ne pas être efficaces. Lorsque nous arrêtons une pirogue de clandestins, ils nous empêchent de nous servir, mais eux-mêmes font la cuisine avec les marchandises qu’ils saisissent. Nous leur disons souvent cela : « Vous vous en foutez, vous n’êtes pas chez vous … ». Les gendarmes se brossent les dents avec de l’eau Chanflor, et tout ce qu’ils mangent vient de Maripasoula.

Les Amérindiens se disputent aussi entre eux à cause de l’orpaillage. Ils sont divisés sur la conduite à tenir. Il y a ceux et celles qui se résignent et ceux et celles qui se battent. Il y en a qui, petit à petit, se lancent dans le commerce avec les orpailleurs, d’autres encore qui se lancent dans l’orpaillage. Les chefs coutumiers sont de plus en plus contestés. Mais que peuvent-ils faire ? L’entente se dégrade chaque jour, les amérindiens se disputent à cause de l’orpaillage. Lorsqu’il y a des vacances scolaires, tous les villageois qui le peuvent quittent le village pour se rendre sur le littoral, comme je le fais moi-même. Il n’y a plus de douceur de vivre chez nous.

Je souhaitais témoigner sur ce qu’est devenue la vie de tous les jours dans les villages amérindiens du Haut Maroni. Les journalistes ne restent jamais assez de temps pour comprendre tout ce qui se passe, mais quand même, c’est bien, ils font des reportages. Je sais bien qu’aujourd’hui beaucoup de gens sont au courant, les autorités, les médias, la population en Guyane et en France. Mais ils ne savent pas que depuis plusieurs années, presque tous les jours et toutes les nuits notre vie est en désordre.

Je fais ce témoignage sans croire qu’il peut être vraiment utile. Je ne sais pas si cela sert que tout le monde sache, parce que la situation empire chaque jour.

Kindy Opoya [9]
au village Balaté
le 7 février 2009

Il faut également revenir sur le refus français de ratifier la convention 169 de l’OIT dont Rama Yade a déclaré récemment, en réponse à une question de la sénatrice Marie-Christine Blandin, qu’elle est contraire à l’article 1 de la constitution, alors que l’article 75 n’a jamais été considéré comme incompatible avec cet article 1 :

Art. 75. - Les citoyens de la République qui n’ont pas le statut civil de droit commun, seul visé à l’article 34, conservent leur statut personnel tant qu’ils n’y ont pas renoncé.

Cette ratification donnerait aux Amérindiens le moyen juridique de se défendre comme ont pu le faire certains de leurs frères brésiliens de l’État du Roraima grâce à la constitution du Brésil.  [10]

Nicole Launey

P.-S.

Quelques compléments :

  • On évalue à environ 10 000 le nombre des étrangers sans-papiers expulsés de Guyane au cours de l’année 2008 [11]. La Cimade a publié un rapport consacré à la Guyane pour l’année 2007.

Origine de la carte : le bas de cette page

Notes

[1] Voir le communiqué de la LDH les Amérindiens en danger.

[2] La délinquance dont parle ici Claire Lanet n’est pas une histoire de voyous de quartier : « Il y a des gens qui s’enrichissent énormément avec de l’extraction aurifère illégale ». A lire dans la Semaine Guyanaise n°1284 du 30 juillet 2008.Voir http://www.blada.com/jodlas/3449-Cl....

[3] C’est ce qu’avait déclaré Nicolas Sarkozy en lançant l’opération « Harpie » contre l’orpaillage clandestin le 11 février 2008, dans son discours de Camopi. Mais les gendarmes et militaires venus en renfort sont retournés en juin dans leurs casernes de métropole. Il est vrai que ce dispositif indisposait le Brésil, acheteur d’armes, de falcones et autres babioles.

[4] Association DAAC (Développement, Accompagnement, Animation, Coopération) ; Association Franco-Dominicaine de Guyane ( AFDG, Association Grand Pays ; Ligue des Droits de l’Homme, section de Cayenne ; SNUIPP (Syndicat National Unitaire des Instituteurs, Professeurs des écoles et Pegc) de Guyane ; SNES (Syndicat National de l’Enseignement secondaire de Guyane), SUD éducation de Guyane.

[5] ADDE (avocats pour la défense des droits des étrangers) ; AIDES ; Anafé (association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers) ; CCFD (comité catholique contre la faim et pour le développement) ; Cimade (service œcuménique d’entraide) ; Collectif Haïti de France ; Comede (comité médical pour les exilés) ; Gisti (groupe d’information et de soutien des immigrés) ; Elena (les avocats pour le droit d’asile) ; Ligue des droits de l’homme ; Médecins du monde ; Secours Catholique / Caritas France.

[6] Voir le communiqué Au CRA de Guyane, un comportement illégal de la police.

[7] Garimpeiros : chercheurs d’or brésiliens illégaux.

[8] Dachines : choux de Chine.

[9] Contact Brigitte Wyngaarde.

[10] Voir http://www.okamag.fr/data/File/docu....

[11] Voir sur ce site Brice Hortefeux : vingt mois d’inhumanité au ministère de l’Immigration.


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