Histoire coloniale et postcoloniale

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juif : adjectif ou substantif, par Edgar Morin

vendredi 30 mai 2014, par nf

Edgar Morin fait partie de ceux pour qui le mot juif, cessant d’être un substantif, est devenu un adjectif. C’est ce qu’il développe dans un article publié les 11 et 12 octobre 1989 dans Le Monde, et repris dans le livre Mes démons, Stock, 1994, pp. 165-178.

« Incapable de croire en une religion révélée », Edgar Morin écrit : « Je peux, comme Spinoza, être étranger à toute idée de peuple élu. Je peux et veux fonder ma philosophie sur le message de la démocratie et des philosophes d’Athènes et non sur celui des Tables de la Loi. »

Avant la diaspora, la notion de juif était à la fois religieuse, ethnique, nationale. Après la diaspora, il n’y eut plus de nation, mais un peuple dispersé que liait sa tradition religieuse. Avec la laïcisation des sociétés occidentales et l’émancipation des juifs, commença l’« assimilation » dans les nations des gentils et la notion de peuple juif s’estompa. La marque juive devint alors seulement religieuse (la « confession israélite »), et cette marque s’estompa chez les juifs laïcisés, qui se trouvèrent alors identiques aux autres citoyens.

L’intégration dans un peuple gentil ne fut pas pour autant véritablement acquise. La force de rejet nouvelle portait désormais, non plus contre une religion déicide, mais contre une ethnie malfaisante : ainsi, l’antijudaïsme devint antisémitisme. Plus le juif veut s’intégrer dans le peuple gentil, plus l’antisémite veut l’enfermer dans une irrémédiable singularité raciale. Assimilé pour les uns, inassimilable pour les autres, le juif sent en lui une étrangéité, et par rapport à la religion de Moïse dont il est détaché, et par rapport au monde des gentils où persistent mille formes de rejet.

Ainsi est-il contraint à une double et trouble identité. Le nom juif a cessé pour lui d’être substantif, c’est un adjectif qui le rattache à un passé de traditions perdues et de persécutions pouvant sans cesse renaître. Mais son identité est hybride, incertaine. Parfois, le juif assimilé (participant ou non aux grands rites religieux) croit trouver la plénitude en superposant l’identité confessionnelle d’israélite à son identité nationale française, et, à l’image du protestant, il se sent partie intégrante de la nation et du peuple français. Parfois, bien que détaché complètement de la croyance mosaïque, et parce qu’à la fois faiblement enraciné dans la culture nationale et rejeté par le nationalisme antisémite, il cherche sa vérité dans une humanité qui transcende frontières et nations, et il pratique la fuite en avant dans un universalisme « abstrait », où le gentil voit un cosmopolitisme sans racines et où l’antisémite détecte le complot judéobolchevique.

De toute façon, ces juifs sont des fils de la culture européenne laïque. Ce n’est pas tant ou seulement qu’ils sont français et juifs, comme on peut être français et protestant, c’est qu’ils sont à la fois affranchis et nourris par la laïcité, fruit de la culture européenne, et qu’ils sont définis en tant que citoyens par cette même laïcité devenue un des traits déterminants des sociétés modernes. De même qu’il aurait été stupide de mettre dans la catégorie des catholiques Diderot et Voltaire, de même il est absurde d’englober les juifs laïcisés dans la religion dont leur laïcité les a détachés. Certes, ceux-ci ont pu et peuvent encore, comme le font les catholiques laïcisés, rester fidèles aux grands rites de la mort, du mariage, de la naissance issus des ancêtres. Mais ce lien lui-même tend naturellement à se dissoudre, via les mariages mixtes. Reste alors, ultime trait de différence, la conscience d’appartenir à une lignée minoritaire, rejetée, humiliée, persécutée. Mais cette particularité, au sein de la culture humaniste, cesse d’être particulariste : au contraire, elle rend sensible à l’humiliation, au rejet, à la persécution que subissent les Noirs, Arabes et Gitans, et plus largement à toutes offenses faites à l’individu dans son appartenance.

Le trou noir d’Auschwitz

La seconde guerre mondiale et ses suites ont bouleversé en profondeur l’identité juive. L’énormité de la persécution, devenue systématiquement exterminatrice en 1942, donne à tous les juifs, assimilés ou autres, le sentiment de participer à un destin horrible et unique.

Certes, l’atrocité du sort fait aux juifs, le discrédit des attitudes antisémites traditionnelles qui sont apparues alors comme intrinsèquement liées au nazisme, tout cela crée après guerre une sorte d’immunologie à l’antisémitisme dans le corps politico-social du monde des gentils. Corrélativement, en Occident, ce monde des gentils se déracine relativement, multiplie ses relations avec l’étranger, voit s’atténuer ses nationalismes, se sent emporté dans un devenir nomade, et tous ces traits permettent aux gentils de mieux comprendre les déracinés et nomades que sont les juifs diasporés. Tout semble favorable alors à l’accentuation et à la généralisation de l’assimilation des juifs dans un après-guerre où les mécanismes de rejet se sont tellement atténués.

Mais un insondable trou noir s’était auparavant installé au cœur de l’identité du juif assimilé : Vichy avait rejeté hors de l’identité française celui qui s’était cru intégré de façon irréversible ; la persécution de l’occupant avait rejeté hors de l’humanité toute humanité juive ; enfin, la machine exterminatrice, que concrétise et symbolise Auschwitz, avait voué toute substance juive au néant. Comme l’a indiqué Daniel Sibony, les uns ne pourront trouver le noyau de leur identité que dans l’extermination même de cette identité, et leur différence, devenue irréductible comme le néant, n’aura plus que cette référence, qui, avec le temps deviendra obsessionnelle : « Auschwitz ». Les autres, eux, repartiront de l’an zéro d’Auschwitz pour s’accrocher au sionisme, puis à Israël, puis certains retourneront à la religion de Moïse.
C’est le nazisme qui, en entreprenant de le massacrer, a ressuscité le peuple juif. Ce sont ses conséquences qui ont suscité l’Etat-nation d’Israël. Certes, le sionisme était en marche, mais il n’aurait probablement pas abouti à la création de l’Etat d’Israël si la persécution nazie n’y avait puissamment contribué. On a déjà remarqué la dialectique antisémitisme/sionisme où les antagonistes travaillent dans le même sens : isoler les juifs parmi les nations, négativement dans le cas antisémite en leur retirant tout droit national, positivement dans le cas sioniste en leur donnant une nation propre.
L’israélisme, dont le fondement est national, est différent du judaïsme, dont le fondement est religieux. L’Israélien, comme l’a bien noté Georges Friedmann, devient différent du juif de la diaspora. Pourtant, il y a communication ombilicale entre l’identité juive et l’identité israélienne. Les juifs diasporés, même indifférents au sionisme, ont vu dans l’Israël du kibboutz et de Tsahal la réfutation concrète de la vision qui faisait du juif un négociant et un couard. Puis le rejet d’Israël par son environnement arabo-musulman a reproduit à l’échelle d’une nation mise en quarantaine l’image du ghetto de Varsovie, suscitant par là même une instinctive solidarité.

Dès lors, Israël entre de plus en plus profondément dans l’identité de beaucoup de juifs diasporés. Ce mouvement s’accentue et s’amplifie chez certains en une solidarité inconditionnelle avec tout acte du gouvernement israélien, et il s’enracine chez les générations récentes dans le thème « même peuple, en France et en Israël ». D’où une double allégeance complexe, analogue dans son ambivalence à la double allégeance des communistes des pays « capitalistes » à l’égard de l’URSS, mais différente dans son sens (attachement à une identité singulière ici, attachement à une patrie universelle là).

Puis, dans les années 70, apparaît un néo-fondamentalisme juif. Beaucoup de ceux, notamment intellectuels, qui avaient identifié l’URSS et la Chine à la cause de l’humanité à laquelle ils s’étaient eux-mêmes identifiés se désenchantent. La perte du Messie prolétarien déclenche un retour aux prophètes d’Israël. Des intellectuels démarxisés se convertissent à la Thora. Une intelligentsia juive se réfère désormais à la Bible, source de toutes vertus et de toute civilisation, pensent-ils. La recherche profonde des racines se tourne vers la double référence, qui se trouve de plus en plus en symbiose, à l’Etat-nation d’Israël et à la religion de Moïse.

Enfin, la convergence se fait de plus en plus forte entre rabbinisme et israélisme. A l’origine, le rabbinat condamnait le sionisme, qui transférait sur le concept laïque de nation une identité jusque-là conçue de façon religieuse. Puis, il s’est d’autant plus rallié à l’israélisme que l’Etat laïque, pour renouer avec son antique passé national, ne pouvait que se référer à une histoire théocratique par nature, et devait naturellement instituer comme fêtes nationales les grandes fêtes religieuses.

La triade peuple-nation-religion

Ainsi s’est reconstituée la triade d’avant l’occupation romaine peuple-nation-religion. Cette triade tend à envelopper comme tentacule, à récupérer, à absorber l’identité juive moderne, qui perd alors de plus en plus son fondement culturel laïque et européen. Même quand demeure le sentiment d’appartenance à la France et au peuple français, la triade devient la référence spécifique et du coup substantielle de l’identité juive. Ceux qui se reconnaissent ainsi juifs deviennent les membres représentatifs et dirigeants des associations juives. Ils vont parler naturellement au nom des juifs dans leur ensemble. Ce sont eux qui, au nom de la « communauté » (notion qui comporte implicitement en elle la triple essence religion-peuple-nation), vont condamner l’invitation faite par la France à Arafat, définir la position « juive » pour le carmel d’Auschwitz, etc.

Dès lors, aux yeux de tous, juifs et gentils, le juif se définit par adhérence à la religion et à Israël. Ainsi, la presse tout naturellement fait de l’affaire du carmel d’Auschwitz, un conflit ou un malentendu entre juifs et catholiques, comme si désormais la définition du juif était inévitablement religieuse, de même qu’elle avait fait de la venue d’Arafat à Paris un conflit entre juifs et Palestiniens, comme si la définition du juif était inévitablement israélienne.

Il faut comprendre la situation présente : la conscience juive reste marquée par le trou noir d’Auschwitz, qui à la fois attise l’incertitude irrémédiable sur la possibilité d’être intégré chez les gentils et fournit au diasporé laïque le témoignage de l’irréductibilité de son identité juive. Ainsi, le diasporé à la fois s’angoisse et se reconnaît intrinsèquement juif dans tout rappel du passé nazi (comme un procès de criminel de guerre), dans toute dénégation de ce passé (le « révisionnisme »), dans toute analogie présente avec ce passé ( la menace sur Israël). C’est pourquoi les instances dirigeantes de la « communauté » utilisent et attisent Auschwitz, le Carmel, Arafat pour bien envelopper toute identité juive dans la triade religion mosaïque - peuple juif - nation israélienne. Cela rencontre d’autant moins de résistance que, chez les juifs comme ailleurs, il y a, dans cette fin de siècle déboussolée, l’appel pour le réenracinement et pour le ressourcement qui nourrit tous les fondamentalismes.

Mais alors se pose le problème clé de la définition de tous ceux qui ne peuvent ni ne veulent se définir en fonction de la triade. Depuis que ceux qui se situent dans cette triade ont accaparé et monopolisé le concept de juif, ceux qui ne peuvent ni accepter cette définition ni refuser la qualité de juif se trouvent pris dans un double bind. Ce sont ceux qui n’ont aucun concept unique, clair et distinct à leur disposition pour se définir. Qui sont-ils ?

Les spinosants

J’étais allé porter au nettoyage un costume d’été en coton léger. Au moment de le reprendre, mon pantalon fut aussitôt trouvé, mais non la veste. Le préposé inspecta à plusieurs reprises les vestes alignées, téléphona au sous-sol, vérifia que la veste n’était pas dans une machine ou rangée pour une seconde opération de nettoyage, mais la veste demeura introuvable et on me demanda de revenir le lendemain. Le lendemain, même scène, mêmes vérifications vaines, jusqu’au moment où le blanchisseur vérifia distraitement du côté des chemises et la découvrit par son numéro.
Effectivement cette veste avait une forme de chemise et, détachée de son pantalon, pouvait naturellement être considérée comme chemise ; mais, en présence du pantalon, elle devenait veste. Ainsi cette veste en forme de chemise, cette chemise faisant veste, n’avait de nom en aucune blanchisserie, où il n’y avait aucun concept comme « vestise » ou « chemeste » qui aurait pu la désigner. Et j’ai pensé : voilà ce qu’il en est de nous. Nous n’avons pas de nom à nous. Nous sommes des hybrides, des bâtards, des métis qui ne sont même pas reconnus comme tels. On veut nous classer de force dans l’une des deux catégories dont on fait et on ne fait pas partie.

Quand on ne peut entrer dans des catégories mutilantes, il faut proposer des catégories plus complexes. Il y a un terme, « marrane », qui porte en lui la double identité. Les marranes sont les juifs espagnols convertis qui ont gardé plus ou moins longtemps leur identité juive à l’intérieur de leur identité espagnole. Mais le terme marrane connote une conversion de peur. Je me suis nommé « néo-marrane » et je crois que les juifs laïcisés sont en fait des néo-marranes ou plutôt des spinosants. Le spinosant est celui pour qui le mot juif, cessant d’être substantif, devient adjectif ; c’est un adjectif parmi d’autres, mais pas de même nature que les autres, parce qu’il porte en lui beaucoup de souffrances et une insondable différence. Le néomarrane, lui, porte en lui, en même temps que cet adjectif, de multiples communautés et une double différence.

Situons-nous tout d’abord par rapport à la religion de Moïse. Je suis de ceux qui non seulement sont incapables de croire en une religion révélée, mais je suis aussi de ceux qui n’enferment pas la religion juive dans son ultime avatar après l’an 70 de son ère. Rappelons que le concept religieux de juif a subi de grandes variations historiques, des expressions diverses et divergentes ; ainsi la religion actuellement orthodoxe est la fille d’une des sectes, celle des formalistes pharisiens, née deux siècles avant notre ère, alors qu’il y avait, sous l’occupation romaine, les conservateurs élitistes sadducéens, les nationalistes zélotes, les mystiques esséniens, et enfin les disciples du juif Jésus qui se différencièrent de la souche sous l’impulsion du juif ex-pharisien Saül de Tarse, devenu Paul.

La richesse polymorphe du judaïsme avant l’an 70, elle-même fruit de l’immersion de la culture juive dans le monde gréco-latin, a éclaté en miettes après 70 et la secte des pharisiens est devenue religion officielle. Mais je peux, sans être pour autant chrétien, préférer le message du juif Jésus, qui comporte miséricorde et qui, avec Paul, s’est ouvert sans équivoque aux Grecs et aux gentils. Je peux répugner à la fermeture orthodoxe de cette religion qui, prise à la lettre, interdit toute commensalité avec le gentil. Je peux, comme Spinoza, être étranger à toute idée de peuple élu. Je peux et veux fonder ma philosophie sur le message de la démocratie et des philosophes d’Athènes et non sur celui des Tables de la Loi.

Ecoute, Israël

En ce qui concerne Israël, je ne suis pas seulement de ceux qui n’envisagent pas de devenir israélien, mais je suis de ceux qui se refusent à être des machines à justifier Israël, et je suis de ceux qui reconnaissent les même droits au peuple palestinien et au peuple israélien.

Tant qu’Israël était menacé plus que menaçant, tant qu’il apparaissait comme une nation démocratique exemplaire dans un voisinage despotique et rétrograde, tant que ses ennemis proclamaient ouvertement leur intention de l’anéantir, alors il n’y avait pas de fossé trop profond entre les juifs soucieux essentiellement que le génocide qui avait frappé les juifs d’Europe ne se reproduise pas pour la nation israélienne, et ceux qui s’étaient identifiés profondément à cette nation et approuvaient systématiquement tout ce que faisait son gouvernement. Mais les mesures punitives à l’intérieur et les expéditions punitives à l’extérieur, l’occupation de la Cisjordanie, la guerre faite au Liban, le siège de Beyrouth et enfin la répression de plus en plus sévère de l’intifada, tout cela ruine l’image exemplaire d’Israël et indique une dérive historique tragique.

Le sionisme communautaire et le socialisme des fondateurs a été dévoré par une société " normale ", laquelle est en cours de se faire dévorer par le nationalisme et un nouveau colonialisme. Tsahal, instrument de survie d’Israël, est devenue la solution à tout problème. On va vers une " sud-africanisation " d’un type nouveau. Quand on s’est efforcé toute sa vie de se refuser à l’indignation borgne et à la justification unilatérale, on ne peut fermer l’œil critique et justifier Israël. Mais le pire est toujours justifié par les officiels du judaïsme français qui continuent à faire d’Israël la jeune vierge du Cantique de Salomon et qui voient tout au plus d’inévitables bavures là où est en train de s’opérer un changement de nature.

L’horrible processus génocidaire de 1942-1945 ne conduit pas à sacraliser l’Etat d’Israël de 1989. Shoah ne doit pas vouloir dire qu’on doit continuer à considérer comme des victimes ceux qui tirent par balles sur des enfants palestiniens lanceurs de pierres, ainsi que ceux qui approuvent ces meurtres.
Ceux que leur particularité juive avait amené à se sentir solidaires de tous les persécutés se voient aujourd’hui tragiquement confrontés à un Israël nationaliste, dominateur, arrogant, répressif, qui sera irrémédiablement entraîné dans une dérive fatale pour ses voisins et lui-même si des interventions internes et externes ne se conjuguent pas pour arrêter ce processus.

En ce qui concerne l’idée de peuple juif, je suis de ceux chez qui cette notion de peuple s’est estompée. Je suis de ceux qui demeurent dans l’univers syncrétique et laïque où ils se sont formés, je suis de ceux qui ont pris femme ou mari chez les gentils, qui ont des enfants, et ceux-ci, à la différence du chat de Schrödinger, lequel s’est trouvé coupé en deux demi-chats, ne sont ni demi-juifs ni demi-gentils.

Mais surtout je suis de ceux qui ne peuvent accepter que la singularité unique du destin juif nourrisse une fermeture particulariste par rapport aux autres expériences atroces, aux autres dénis de justice, aux autres horreurs de l’Histoire. La conscience d’Auschwitz ne me fait pas penser que cette horreur transcende l’Histoire. Il a fallu le traité de Versailles de 1918 et la crise économique de 1929 pour créer les conditions favorables au déferlement de l’antisémitisme nazi en Allemagne. Si l’extermination est virtuelle dans la haine atroce portée aux juifs dès Mein Kampf, il a fallu attendre l’année de guerre paroxystique de 1942 pour que Hitler décide de la solution finale. En outre, le sort inique fait aux juifs n’a pas été unique. Shoah, le mot est très juste en hébreu, mais moi je dis tentative d’extermination ou de génocide, et cela a frappé aussi les tsiganes. D’autres ont été massacrés par Hitler, et bien d’autres, plus nombreux encore, par Staline.

Je suis de ceux qui ne se sentent nullement représentés dans l’image punitive du juif, pourchassant après quarante-cinq ans les bourreaux devenus séniles, poursuivant en justice tout propos antisémite, extorquant même une éructation au premier Autant-Lara venu pour le désigner à la vindicte. Je suis de ceux qui ne renvoient pas sur l’antisémite la marque indélébile que celui-ci a imprimée au juif. Je suis de ceux qui attendent le repentir du méchant. Je suis de ceux qui n’ont jamais enfermé l’homme qui a commis un crime dans le concept de criminel qui le recouvre en entier.

L’expérience du camp de concentration a conduit ses victimes à deux leçons contraires. Il y eut ceux qui, comme Robert Antelme, se refusèrent désormais à humilier quiconque, y compris leurs bourreaux, et ceux qui au contraire furent prêts à mettre dans les mêmes camps ceux qui les y avaient mis. De même, l’on voit que la leçon de l’antisémitisme conduit les uns à refuser toute humiliation contre les Arabes, alors qu’elle conduit les autres à les humilier. C’est là une ligne de partage des eaux.

Il y a désormais une bipolarité dans le champ recouvert par le mot juif. A un pôle, ce mot est le substantif qui définit leur être par leur appartenance au peuple et à la religion de la Bible, et par leur relation ombilicale avec l’Etat-nation d’Israël. A l’autre pôle, le mot est un adjectif pour définir une des qualités, un des traits de l’identité. Entre les deux pôles, il y a toute une gamme de positions intermédiaires. C’est pour cela que la notion de juif est devenue confuse, équivoque, complexe, parfois contradictoire.

Les eaux mêlées

Ceux pour qui être juif est un des adjectifs qui les caractérisent ne se reconnaissent ni dans la synagogue, ni dans l’Etat d’Israël. Ils sont assimilés, mais ils sont aussi d’ailleurs. Ils ont gardé quelque chose de l’exil, et ils sont d’autant plus exilés qu’ils sont cette fois volontairement exilés d’Israël, et qu’ils n’ont pas la référence hiérosolomitaine. Ils ont pu souffrir de manque, d’insuffisance, de carence, et ils le peuvent encore puisque s’ils ne sont plus juifs comme les autres, ils ne sont pas pour autant gentils. Ils peuvent vivre comme une vacuité le fait qu’ils sont dans une faille entre juifs et gentils.

Mais ils peuvent aussi se sentir riches de plusieurs racines, riches de la culture européenne (née de la dialogique entre la source judéo-chrétienne et la source gréco-latine) qui est leur vraie nourriture spirituelle, riches de l’universalisme qui est à la source et au terme de leur expérience dans le monde des gentils. Ils savent aussi que cette même culture européenne qui les a émancipés leur a aussi apporté la pire persécution, et qu’elle a dans le monde apporté non seulement les Lumières et l’humanisme, mais aussi la domination et la mort. Mais la singularité et l’unicité d’un destin persécuté, au lieu de les renfermer dans le particularisme supérieur du peuple élu, les a ouverts sur l’universalité de la cause des humiliés et offensés. C’est pourquoi, sans pouvoir se donner un autre nom que celui, provisoire, de spinosants, ils veulent reprendre comme leur idéal et dans sa plénitude véritablement humaniste la recherche qu’avait formulée l’homme à double identité Saül/Paul d’un monde où juifs et gentils ne se définiraient pas de façon substantive ni exclusive, la substance commune étant l’humanité.

Edgar Morin