Histoire coloniale et postcoloniale

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« justice pour les victimes des tribunaux militaires de la guerre de 14 » par Gilles Manceron

dimanche 29 juin 2008, par nf

Durant la guerre de 14/18, la LDH a lutté contre les erreurs judiciaires et contre les exécutions ; depuis cette guerre elle se bat pour obtenir la réhabilitation des condamnés (voyez cette page)

Voici l’intervention de Gilles Manceron au nom de la Ligue des droits de l’Homme, lors du rassemblement organisé à Craonne, le 17 mai 2008, par la Libre Pensée, l’ARAC, la LDH et l’Union pacifiste de France, sur le thème de la réhabilitation des “ fusillés pour l’exemple ”.

Anciens combattants de l’ARAC à Craonne, le 17 mai 2008 (© Fédération nationale de la libre pensée)

Le combat pour la réhabilitation des soldats fusillés pendant la Grande guerre est un combat que la Ligue des droits de l’Homme a porté pendant tout l’entre-deux-guerres, en lien avec les familles des condamnés et les associations d’anciens combattants. Cela a même été son second grand combat fondateur, après l’affaire Dreyfus. Elle a fait adopter plusieurs lois qui ont permis d’obtenir, dès 1921, la réhabilitation de certains fusillés, puis, l’installation en 1932 d’une cour spéciale de révision qui a permis de lever, jusqu’en 1935, plusieurs dizaines de condamnations. Mais, dans la mesure où les réhabilitations de l’entre-deux-guerres n’ont pas été complètes, c’est tout naturellement, qu’elle se retrouve aujourd’hui dans ce mouvement qui réclame, encore une fois, la vérité et la justice.

La différence avec les autres pays

Tous les pays belligérants de la Première guerre mondiale ont instauré des conseils de guerre. Les pays de l’Entente ont à eux seuls condamné à mort et exécuté de manière expéditive plus de 1 700 de leurs soldats. Plus de 600 dans l’armée française, environ 350 dans l’armée anglaise, 750 dans l’armée italienne et des centaines dans l’armée russe. Seules les Australiens refusèrent l’exécution de leurs soldats ; dans l’armée américaine, si on a condamné à mort, c’était seulement pour des crimes de droit commun et non pour désertion. Dans le camp des Puissances centrales, le chiffre officiel de 48 exécutions dans l’armée allemande est, d’après tous les historiens, sous-estimé ; et les tribunaux militaires austro-hongrois ont fait un nombre considérable de victimes, y compris des milliers de civils hors des zones de combat.

Il faut y ajouter le nombre, impossible à déterminer, des exécutions sans jugement, probablement beaucoup plus nombreuses, mais qui ont laissé moins de traces, des soldats considérés comme « fuyards », qui avaient refusé un ordre, ou pour toute autre raison. Dès la bataille de la Marne, l’ordre de « fusiller les fuyards » a été donné par le commandement. Sans compter les ordres de « missions suicides » donnés par des officiers dans le but de se débarrasser de soldats récalcitrants.

A cet égard, le cas des exécutions sommaires dans les troupes coloniales, particulièrement nombreuses, doit être tout spécialement examiné. C’est à propos des tirailleurs d’Afrique du nord qu’on trouve dans les archives un ordre écrit explicite de tirer au sort dix hommes et de les faire fusiller, approuvé par écrit par le général Foch et exécuté le 15 décembre 1914. C’est un tabou qui reste à lever. Et les soldats étrangers de l’armée française qu’étaient les légionnaires ont été traités avec une particulière violence et victimes de décimations extrajudiciaires.

L’essentiel des condamnations, surtout celles effectivement exécutées, datent des quatre premiers mois du conflit et non de la répression des mutineries de 1917. Et il ne faut pas oublier qu’un grand nombre de civils, le plus souvent accusés d’espionnage, ont été tués sur le champ ou jugés et condamnés.

La demande de réhabilitation des victimes des tribunaux militaires a été relancée, en France, par les décisions récentes intervenues dans d’autres pays. En Nouvelle-Zélande, en 2000, un « pardon » a été proclamé pour les 5 fusillés ; de même, au Canada, pour les 23 fusillés. En Grande Bretagne, un « pardon global » a été accordé en 2006 pour les 306 soldats condamnés à mort aux motifs de désertion ou lâcheté – le mot anglais « pardon » recouvrant à la fois le sens des mots français « grâce », « amnistie », « réhabilitation » et « pardon » – ; en Irlande, un « pardon » a été accordé aux 26 soldats irlandais « shot at dawn » . Mais ce « pardon » s’est limité à ceux qui étaient l’objet de certaines infractions au code militaire (désertion et lâcheté) et a exclu les hommes condamnés pour d’autres raisons, en particulier pour désobéissance ou mutinerie.

« Espion traître à son pays », octobre 1914 (© Historial de Péronne). Beaucoup de civils ont été victimes d’exécutions sommaires.

Les affaires Chapelant, de Vingré, de Souain et de Flirey

En France, des affaires emblématiques ont particulièrement mobilisé l’opinion. Le cas du sous-lieutenant Chapelant est l’un d’entre eux. En octobre 1914, dans la Somme, il s’est retrouvé entre les lignes, puis, dans la confusion des combats, s’est trouvé, un moment, prisonnier des Allemands. Touché gravement à la jambe par une balle française, il a été retrouvé, un peu plus tard, inconscient et blessé. Accusé de « capitulation en rase campagne », il a été condamné à mort et fusillé, attaché sur un brancard. Saisie par le père de cet officier, la LDH a effectué une enquête approfondie, dans la grande tradition des dreyfusards, et conclu qu’il était innocent.

A Vingré, dans l’Aisne, en novembre 1914, des hommes du 298e régiment d’infanterie se sont repliés face à une attaque soudaine. Six d’entre eux, tirés au sort, ont été jugés en conseil de guerre, condamnés à mort et fusillés.

A Souain, dans la Marne, en mars 1915, les soldats de la 21e compagnie du 336e régiment d’infanterie, épuisés par les combats, ont refusé de sortir de la tranchée pour attaquer le village. 24 hommes ont été traduits en conseil de guerre, dont quatre caporaux ont été condamnés à mort et fusillés.

A Flirey, en Lorraine, en avril 1915, la 5e compagnie du 63e régiment d’infanterie, qui venait de prendre part à une dure offensive et d’être ramenée au cantonnement, avait été désignée pour être en tête d’une nouvelle attaque, mais les hommes ont refusé de sortir de la tranchée. Six hommes ont été désignés pour une cour martiale, dont quatre condamnés à mort et exécutés.

Dès 1915, la Ligue des droits de l’Homme a demandé qu’il soit mis fin aux conseils de guerre spéciaux, les cours martiales, et a obtenu leur suppression par une loi du 28 avril 1916 qui a mis fin définitivement à leur fonctionnement.

Dès l’annonce de certaines exécutions, des familles se sont adressées à LDH, comme le père du sous-lieutenant Chapelant ou la veuve du caporal Maupas, un instituteur de la Manche, l’un des « caporaux de Souain », et elle a fait sa propre enquête.

La lutte menée dans les années 1920 et 1930

En 1920, 1921 et 1922, la LDH multiplie les interventions auprès du ministre de la Guerre, fait poser des questions écrites par des députés. Des jugements sont cassés par la Cour de cassation, telles les condamnations à mort par contumace pour désertion de deux soldats en réalité faits prisonniers par une patrouille allemande et libérés à la fin de la guerre.

Le 29 avril 1921, une loi d’amnistie, portée par le président de la LDH, Ferdinand Buisson, efface les condamnations dans un certain nombre de cas et assouplit le mode de saisine de la Cour de cassation. La Ligue fait voter en 1924 une loi permettant de déclarer innocents des soldats exécutés sans jugement. Elle en fait bénéficier les civils fusillés sommairement.

Des réhabilitations sont obtenues : en 1921, les six fusillés de Vingré ; l’année suivante, Lucien Bersot. Son cas avait frappé les esprits : en février 1915, son pantalon étant hors d’usage, ce soldat en avait vainement sollicité un autre de son sergent ; il est traduit en conseil de guerre, condamné à mort et exécuté. Des civils sont réhabilités. Les sous-lieutenants Herduin et Millant – tous deux fusillés sans jugement, en juin 1916, dans l’enfer de Verdun, sur ordre du commandement, pour avoir, ordonné le repli des quelques dizaines de survivants épuisés de leur bataillon.

A la bataille législative et juridique, s’est ajoutée l’action autour de la question de la sépulture des soldats et de l’inscription de leur nom au monument aux morts. Un monument aux six de Vingré est inauguré en novembre 1925, dans le champ même où ils avaient été fusillés. Des tombes des fusillés étaient régulièrement fleuries. Blanche Maupas, soutenue par la LDH, livre bataille en 1922 pour l’inscription du nom de son mari sur le monument aux morts de l’Ecole normale. Une manifestation importante a lieu en août 1923 à l’occasion des obsèques solennelles de Théophile Maupas dans sa commune, et un monument est érigé dans le cimetière en l’honneur des « caporaux de Souain ».

La LDH poursuit la lutte, en particulier, pour les cas des « caporaux de Souain » et des fusillés de Flirey, emblématiques d’une catégorie de victimes : ceux qui ont refusé d’exécuter des ordres de leurs supérieurs et qui, dans la logique des défenseurs d’une discipline militaire aveugle, étaient considérés comme des mutins.

En 1926, suite à une décision défavorable de la Cour de cassation dans l’affaire des « caporaux de Souain », plusieurs députés rédigent, à l’instigation de la LDH, des propositions de loi pour une Cour spéciale de justice militaire. La Chambre des députés vote le projet en 1928, mais, en raison de l’opposition du Sénat, il ne sera adopté que le 9 mars 1932. Cette Cour peut revenir sur les jugements de tous les conseils de guerre, même si la Cour de cassation avait refusé de les annuler. Elle examine 68 cas, dont 61 condamnations militaires, 50 prononcées par les conseils de guerre ordinaires et 11 par les cours martiales et se sépare en février 1935, après avoir prononcé dans 22 cas l’annulation du jugement et l’acquittement, dont ceux des quatre « caporaux de Souain » et des quatre fusillés de Flirey.

Carte postale du monument aux fusillés de Souain dans le cimetière de Sartilly (Manche) (© Fédération de la Libre pensée de la Manche).

Une lutte inachevée

Le cas de la France est différent des autres pays, en particulier de la Grande Bretagne, où le combat mené dans les années 1920, soutenu par le parti travailliste, a consisté à faire abolir la peine de mort aux armées pour lâcheté ou désertion et a abouti en 1930. Mais les injustices individuelles n’ont pas été portées sur la place publique et le problème des réhabilitations judiciaires n’a pas été posé. Révélatrice est la comparaison des cas les plus mobilisateurs des deux pays : en France, ceux de Jean Chapelant et Théophile Maupas, et, en Angleterre, celui de Harry Farr. Chapelant a été l’objet d’une campagne immédiate de ses compagnons d’armes et de son père, et le cas de Maupas a été popularisé par sa veuve et ses collègues instituteurs. Tandis qu’Harry Farr, fusillé pour l’exemple à 25 ans, dans la Somme, le 18 octobre 1916, au motif de lâcheté – en réalité, il était mal rétabli d’une hospitalisation de 5 mois pour un shell shok, un choc traumatique, clairement diagnostiqué –, a été désavoué par son père ; et sa femme n’a pas osé le défendre publiquement et n’a fait part à leur fille de sa conviction de son innocence que quarante ans plus tard. Et, contrairement à la France, les cas de condamnations pour désobéissance ou rébellion – du type des « caporaux de Souain » qui ont refusé d’obéir à un ordre – n’ont pas été soulevés.

Mais la campagne pour la réhabilitation des shot at dawn a fini par obtenir des résultats : l’inauguration d’un National Memorial Arboretum à Alewas, dans le Staffordshire, en juin 2001, et surtout l’annonce du « pardon global » et le vote d’une loi qui a effacé les condamnations pour désertion ou lâcheté – le nombre de 306 correspondant aux condamnés pour ces motifs. C’est dire que le « pardon » britannique a couvert l’ensemble des cas comparables à ceux qui ont été cassés en France dès les années 1920, et que les refus d’obéir à certains ordres, comparables à ceux des « caporaux de Souain » ou des fusillés de Flirey assimilables à de la rébellion, réhabilités en France entre 1932 et 1935, n’ont pas été inclus dans ce récent « pardon ».

En France, le combat n’est pas achevé. Moins de 1/10 des soldats fusillés après condamnation ont été réhabilités. L’un des premiers cas que la LDH a défendu, l’affaire Chapelant, n’a pas encore pu aboutir, à ce jour, à une réhabilitation. Et certaines affaires tout aussi scandaleuses que d’autres rendues célèbres dorment encore dans les archives de la justice militaire.

Le cas des troupes coloniales

Parmi les victimes des exécutions de la grande guerre, ce sont les troupes coloniales qui ont fait l’objet de la répression la plus brutale. L’un des rares cas de trace écrite d’un ordre d’exécution extrajudiciaire de soldats tirés au sort que les archives militaires ont conservé est celui de douze hommes du 5e régiment de tirailleurs algériens en septembre 1914. Ce régiment était composé d’engagés indigènes d’Algérie. Le général commandant la 73e brigade a écrit au général commandant la 37e division d’infanterie, le 23 septembre 1914 : « Les unités de tirailleurs se sont comportées aujourd’hui d’une façon navrante […]. J’ai tué de ma main 12 fuyards et ces exemples n’ont pas suffi à faire cesser l’abandon du camp de bataille par les tirailleurs » . A cet acte, qui correspond aux instructions de l’état-major vis-à-vis des fuyards, ses supérieurs n’ont rien trouvé à redire. Pourquoi ce nombre de douze ? Il représente le dixième de l’effectif d’une compagnie, c’était une « décimation ».

Les tirailleurs tunisiens, dont quatre bataillons ont été engagés en décembre 1914 sur le front de l’Yser, au sein de la 38e division d’infanterie, en ont, eux aussi, été l’objet. Ils avaient manifesté leur refus d’embarquer à Bizerte, estimant qu’ils ne pouvaient pas être contraints à aller combattre en Europe, et leur mouvement avait été réprimé. Engagés néanmoins sur le front des Flandres, la guerre de tranchées dans la boue et le froid n’a fait que renforcer leur refus d’y participer. Suite au refus d’une compagnie de participer à une offensive, une note du général Foch, adjoint au commandant en chef des armées, ordonne : « qu’on prenne immédiatement des sanctions : les meneurs ou 10 hom[mes] tirés au sort dans la c[ompagn]ie qui a refusé de se lever et qu’on les passe par les armes, dans un autre corps ». Le 15 décembre 1914, le général commandant la compagnie ordonne à son tour : « Mes ordres portent qu’il soit tiré au sort un tirailleur sur 10 de la compagnie qui a refusé de marcher, sans préjudice des instigateurs de ce refus d’obéissance, s’ils venaient par la suite à être connus, que les tirailleurs désignés par le sort soient promenés devant le front avec un écriteau portant en français et en arabe le mot “lâche”, qu’ils soient fusillés aussitôt après ». L’exécution a lieu le 15 décembre : on a fait fusiller 10% des hommes de la 15e compagnie du 8e tirailleur. « L’exécution a, paraît-il, fortement impressionné les tirailleurs et on pense qu’elle aura un effet salutaire. C’est une compagnie de zouaves qui en a été chargée » . Un autre document rapporte : « Les dix tirailleurs désignés par le sort ont été fusillés après les formalités prescrites […]. Un ordre en arabe a été lu aux tirailleurs pour leur expliquer les motifs de la décision du général  » . Et un rapport du général commandant la 38e division d’infanterie mentionne aussi l’exécution .

Gilles Manceron à Craonne, le 17 mai 2008 (© Fédération nationale de la libre pensée).

Un combat à poursuivre aujourd’hui

Pour la Ligue des droits de l’Homme, la lutte pour la réhabilitation des victimes des tribunaux militaires se situe dans la continuité des luttes passées. Elle ne peut être un simple prétexte à un discours général contre l’armée ou contre la guerre, c’est un combat pour le droit et la justice. Quelles sont les questions qu’il commande de soulever aujourd’hui ? les initiatives qui reviennent aux associations et aux collectivités locales de promouvoir ? Faut-il se tourner vers l’Etat ? Et, dans ce cas, quelles demandes lui adresser ?

La reconnaissance de l’arbitraire particulier exercé à l’encontre des troupes coloniales constitue certainement l’un des enjeux du 90e anniversaire de 1918. Ces hommes ne doivent pas rester des victimes anonymes. La logique des « monuments aux morts du village », où n’apparaissent que les soldats nés en France, conduit à occulter de la mémoire nationale les noms des dizaines de milliers de soldats coloniaux morts pour la France.

C’est aux historiens et aux associations qui se préoccupent de cette histoire de travailler à ce que le sort de ces victimes soit connu et que leur mémoire réintègre la mémoire collective. Une responsabilité revient aux collectivités locales. Certaines ont accompli un travail important, comme la Région Picardie et tout particulièrement le département de l’Aisne qui a fait des fusillés de Vingré des citoyens d’honneur du département.

Dans la mesure où des demandes sont à formuler à l’intention des plus hautes autorités de l’Etat ou du Législateur, celles-ci doivent d’abord porter sur deux points essentiels : la facilitation de l’accès aux archives et la réintégration de ces épisodes dans la mémoire nationale.

Les archives militaires se sont refermées depuis le début des années 2000, en contradiction avec la période précédente où les archives du Service historique de l’armée de terre (SHAT) s’étaient ouvertes quand le général André Bach les dirigeait. Les entraves au travail des chercheurs ont tendance à se multiplier. Le projet de loi adopté par l’Assemblée nationale en mai 2008 ne va pas, non plus, dans le bon sens. Au moment où les derniers des combattants de la grande guerre ont disparu, il faut donner aux chercheurs un libre accès aux archives de ce conflit, la question concerne tous les citoyens.

Il faut aussi demander la réintégration de ces victimes de condamnations ou d’exécutions dans la mémoire nationale. A Craonne, le 5 novembre 1998, Lionel Jospin avait dit son souhait que les soldats « fusillés pour l’exemple », « épuisés par des attaques condamnées à l’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond », qui « refusèrent d’être sacrifiés », victimes « d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats […] réintègrent aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ». Le contexte de la cohabitation de l’époque a fait que cette déclaration a déclenché des polémiques, encouragées par le titre que Le Monde avait mis en publiant l’information, qui ne donnait pas une image exacte des propos tenus : « La République honore les mutins de 1917 » (7 novembre 1998). Mais, dix ans plus tard, il conviendrait que les plus hautes autorités de la République reprennent à leur compte le contenu de ces propos.

C’est le sens du vœu du Conseil général de l’Aisne, adopté à l’unanimité le 16 avril 2008. Il estime justement que « sans chercher à réécrire l’histoire ou à l’instrumentaliser, peut venir, après le temps des tabous et des polémiques, le temps d’une mémoire apaisée ». Et il « invite solennellement la République française à prendre, dans la générosité qu’elle doit à ses enfants, et à l’occasion du 90e anniversaire de la fin de la grande guerre, la décision de reconnaître les soldats condamnés pour l’exemple comme des soldats de la grande guerre à part entière, comme des poilus comme les autres, de façon à permettre que leurs noms puissent être légitimement inscrits sur les monuments aux morts des communes de France, à la demande de leurs familles ou des associations et collectivités concernées ».

En même temps, même près d’un siècle plus tard, la question de la révision judiciaire de certaines condamnations iniques dont des innocents ont été victimes doit être posée. Il est scandaleux, par exemple, que la condamnation à mort du sous-lieutenant Chapelant n’ait pas été cassée. Son cas, qui est, on l’a vu, l’un des premiers à avoir été défendu par la Ligue, et aussi la principale source, avec l’affaire Maupas, du film de Stanley Kubrick Les Sentiers de la Gloire, est emblématique des pires injustices commises à l’époque. Sa condamnation doit être cassée, comme il faut aussi réexaminer les 37 cas pour lesquels la Cour spéciale qui a siégé de 1932 à 1935 n’a pas levé les condamnations. Une instance judiciaire ad hoc doit être installée par une nouvelle loi. D’autres dossiers concernant des cas qui n’avaient pas donné lieu à une campagne publique ni été présentés devant la Cour spéciale de justice militaire, mais que des travaux récents d’historiens ont permis de connaître, doivent aussi pouvoir être présentés.

L’enjeu du 90e anniversaire de 1918

Afin de cesser d’occulter ces faits de la mémoire de la grande guerre, il est essentiel d’être vigilant par rapport à la commémoration des 90 ans de l’armistice. Le président de la République a chargé un historien de la première guerre mondiale, Jean-Jacques Becker, de faire des propositions pour cette commémoration. Il a rendu un rapport qui ne laisse pas d’inquiéter. Il propose de mettre au cœur de la commémoration l’idée du « sacrifice » des soldats. Le terme de sacrifice – qui revient à huit reprises dans le rapport et relève du vocabulaire religieux – suggère un renoncement volontaire, il introduit l’idée que les soldats auraient librement consenti à la guerre, donné leur vie délibérément, et, selon les termes mêmes du rapport, été « les combattants conscients » de cette guerre et non pas « de simples victimes ». C’est une critique à peine voilée de certains travaux historiques – ceux de « l’école historique de Craonne » et de groupes de chercheurs comme le CRID 14-18 . Ce n’est pas pour surprendre de la part d’un historien qui avait été très critique au moment des déclarations de Lionel Jospin en 1998 : dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles, qui titrait « Jean-Jacques Becker : Il n’y eut aucun fusillé pour l’exemple », il déclarait : « Il n’y eut pas de caractère exemplaire donné à ces exécutions. Il n’y eut ni exécution sommaire ni décimation qui relèvent de l’ordre du fantasme […]. Ceux qui ont été fusillés avaient commis des actes graves en période de guerre ». Déclarations surprenantes, compte tenu de tout ce qui a été rapporté ici…

S’il suit une telle orientation, le 90e anniversaire de la fin de la première guerre mondiale risque d’être l’occasion d’une nouvelle instrumentalisation de l’histoire. La manière dont la mort, en mars 2008, du “ derniers des poilus ”, Lazare Ponticelli, a été marquée par des obsèques officielles incite à le craindre. Face à une histoire bling-bling qui risque de devenir une histoire clairon, une histoire bleu-horizon et une histoire cocorico, nombreux sont les historiens, les enseignants et tous les citoyens qui préfèreront poser les bases d’une connaissance véritable du premier conflit mondial et d’une réflexion critique sur son histoire.

Gilles Manceron