Histoire coloniale et postcoloniale

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l’Humanité censuré, 1954-1962

mardi 4 septembre 2012, par la rédaction

La liberté de la presse repose en France sur la loi du 29 juillet 1881. Depuis cette date, la censure a été pratiquée de façon systématique à trois reprises : lors de la Première guerre mondiale, sous le régime de Pétain et lors de la guerre d’Algérie.

L’engagement de L’Humanité contre la guerre d’Algérie lui a valu censures et procès : saisi à 27 reprises, le journal a été l’objet de 150 poursuites, dont 49 pour « provocation de militaires à la désobéissance », 24 pour « diffamation envers l’armée », 14 pour « atteinte à la sécurité de l’État » ...
Dans un ouvrage qui vient de paraître, Rosa Moussaoui et Alain Ruscio publient l’intégralité des pages censurées du journal.

Rosa Moussaoui & Alain Ruscio, L’Humanité censuré
éd. Le Cherche-Midi, 290 pages, 18 euros.

Nous en reprenons ci-dessous quelques extraits – ils sont encadrés.

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La première saisie de L’Humanité remonte au 24 août 1955. Elle a frappé un reportage de Robert Lambotte dans la région de Constantine, accompagné d’une photographie du massacre de Philippeville :

Un autre reportage de Robert Lambotte a été censuré le 11 mai 1956. En voici un extrait :

Sous le nom de la « pacification »

Quel est le véritable caractère de ce qu’on présente à Paris comme une « oeuvre nécessaire de pacification » ? La lecture de la presse locale suffirait au moins averti pour découvrir son vrai visage.

Dimanche 23 avril, à 10 heures du matin, une vaste opération aérienne a été déclenchée dans le secteur de Tlemcen ; des mechtas - ou villages algériens - ont été écrasées sous les bombes. Toute une région a été mitraillée par une escadrille. Près de Nemours [1], la même semaine, d’autres villages ont été rasés. On a dit qu’il s’agissait de « refuges de rebelles ». Mais la presse colonialiste prend moins de précautions et c’est ainsi qu’on écrit que les villages situés près de Palestro [2] ont été bombardés parce que « suspects ». Un journal du soir d’Alger se contente même de dire qu’ils étaient considérés comme « douteux ». À ce titre, il n’y a pas en Algérie un village qui ne puisse être l’objet d’un raid aérien...

La « pacification » doit, paraît-il, être poursuivie pour permettre des élections ? Mais quel genre de paix règne aujourd’hui dans ces villages « pacifiés » par l’aviation de bombardement ? Va-t-on installer des urnes parmi les ruines ? Il resterait encore, hélas !, à trouver des électeurs ; et s’est-on demandé pour qui voteraient ces quelques survivants ?

Robert Lambotte


Fernand Iveton, militant du PCA, de la CGT et du FLN, a été guillotiné – pour l’exemple – le 11 février 1957 à Alger. Son crime ? Avoir posé une bombe le 14 novembre 1956 pour saboter l’usine à gaz d’Alger ; l’engin avait été programmé pour exploser à 19h30, c’est-à-dire à un moment où les lieux seraient déserts. Iveton fut repéré le jour-même et son engin désamorcé. Condamné à mort par le Tribunal militaire d’Alger à l’issue d’une seule journée d’audience, sa grâce sera refusée. Son témoignage sur la journée de son arrestation a été censuré dans L’Humanité du 26 février 1957 :

Avant la guillotine

J’ai été arrêté le 14 novembre 1956, vers 16 heures. Je fus conduit dans les locaux de la police, boulevard Baudin, à Alger. Là, je fus déshabillé. On me banda les yeux, et les tortures les plus atroces commencèrent immédiatement. On me fit passer sur tout le corps, le cou, les parties, le courant électrique. On me posa une question au sujet d’une deuxième bombe, à laquelle j’étais incapable de répondre. Les tortures continuèrent, accompagnées de la menace d’un revolver dont je sentais le canon sur mon corps. J’étais entièrement brûlé. On me fit alors subir le supplice de l’eau. Toujours nu, on m’enveloppa le corps d’une couverture humide. Couché sur un banc et ficelé très fortement, la tête pendant à l’extrémité du banc, un chiffon en fil genre gaze sur la bouche et le nez, on m’apporta sous un robinet d’eau. Le chiffon se collait sous le nez, m’empêchant de respirer et je fus obligé de boire jusqu’à étouffement complet. Mes tortionnaires s’assirent alors sur mon ventre en faisant pression et l’eau me sortait de partout par le nez. Les tempes me firent mal à éclater. Et cela a duré de 16h20 à 19h 15 environ.

Fernand Iveton


La censure s’est exercée jusqu’à une résolution du comité central de la Ligue des droits de l’Homme évoquant la disparition de Maurice Audin publiée dans L’Humanité du 24 décembre 1957 :

Le Comité central de la Ligue des droits de l’homme, réuni le 16 décembre 1957,

Se félicite, avec tous les amis de la vérité, de la publication, si tardive soit-elle, du rapport général de la commission de sauvegarde des droits et libertés individuels. Il constate que les abus certifiés par ce rapport justifient les protestations élevées depuis des mois au nom des droits de la personne humaine — et qu’ils démentent et les dénégations gouvernementales et les calomnies trop longtemps lancées contre les Français soucieux de sauvegarder, avec les libertés françaises, l’honneur même de la France. Il observe toutefois que ce rapport, dit de synthèse, est, comme il ressort des déclarations mêmes de son auteur, le résultat d’un compromis entre les deux fractions de la commission de sauvegarde, celle qui entendait tout dire dans l’intérêt de la justice, et celle qui voulait observer des ménagements politiques.

Qu’en conséquence, le rapport présente à la fois des lacunes graves (par exemple sur les disparitions — et notamment celle du professeur Audin — ou sur les sanctions prétendument prises) et des allégations invraisemblables, telles que l’ignorance des abus indulgemment prêtée aux autorités supérieures.

C’est pourquoi la Ligue des droits de l’homme renouvelle avec une insistance accrue sa demande de publication intégrale des rapports particuliers, indispensables à la connaissance exacte de la vérité. »

Le 2 septembre 1961, un témoignage sur le terrorisme de l’OAS était censuré :

La chasse aux Algériens continue à Oran. Un commando de l’OAS attaque un passant et le frappe à coups de couteau.

Oran, 1er septembre.

La « chasse » continue à Oran. Les commandos de l’OAS, qui circulent librement en ville, ce matin encore, s’attaquent à trente ou quarante passants algériens qu’ils rencontrent.

À coups de gourdin, à coups de barre de fer, l’Algérien est assommé et c’est mourant qu’on l’emmène à l’hôpital une demi-heure après... quand la police arrive. Le commando de tueurs court déjà après une nouvelle victime. On a compté ainsi plusieurs blessés graves dans la soirée d’hier. De nombreux Oranais désavouent ce qui se passe actuellement dans leur ville, mais eux aussi doivent se taire quand les voyous de l’OAS sont maîtres de la rue, car ils sont frappés de la même manière et ne doivent pas attendre la protection des CRS. On a parlé de renforts, on a dit que l’armée était intervenue. Mais, depuis trois jours, les ultras font ce qu’ils veulent.

Cet après-midi encore, un passant algérien a été frappé de plusieurs coups de couteau par une bande d’une dizaine d’ultras. Hier, des unités du 2e zouave ont occupé quelques rues au moment où plusieurs centaines de personnes manifestaient aux cris de « Algérie française ». Mais on sait bien, dans les services officiels, que ce régiment cantonné à Oran et dont le tiers au moins est composé d’Oranais, n’est pas prêt à mettre à la raison les commandos de « chasse » qui circulent encore en ville à la recherche de nouvelles victimes.

Les Algériens ont du reste déserté la ville nouvelle habitée par une population d’origine européenne. Ils ont abandonné leurs magasins saccagés et pillés et restent cloîtrés dans leurs quartiers où la colère monte.


[1Aujourd’hui Ghazaouet.

[2Aujourd’hui Lakhdaria.