Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > Nostalgies de la colonisation > OAS et ses nostalgiques > l’O.A.S. et la torture, par Pierre Vidal-Naquet

l’O.A.S. et la torture, par Pierre Vidal-Naquet

lundi 31 juillet 2006, par la rédaction

Dénonciateur de la torture et de la responsabilité de l’Etat durant la guerre d’Algérie, Pierre Vidal-Naquet protesta de la même façon en 1962 contre les tortures infligées à des membres de l’OAS [1]. Vous trouverez ci-dessous l’article qu’il publia à ce sujet dans le numéro de mai 1962 de la revue Esprit [2].

Des militants ou des sympathisants de l’O.A.S. ont-ils été au cours de ces derniers mois torturés à Alger ? Le problème est
posé depuis octobre dernier. À cette époque, un certain nombre d’hebdomadaires d’extrême-droite : La nation française,
Rivarol, Carrefour, ont commencé à publier des articles sur les sévices infligés aux partisans de l’Algérie Française.
Articles parfois étranges : dans Carrefour du 1er novembre 1961 par exemple, M. Vinciguerra, qui fut, avec Kovacs, un des
tortionnaires de la Villa des Sources, s’indignait, et sur la page d’en face en pouvait lire la prose... du colonel
Trinquier. Le 8 novembre, dans le même hebdomadaire, M. Pascal Arrighi annonçait la création, sur le modèle du comité Maurice
Audin, d’un comité Charles Daudet, destiné à faire la lumière sur le « suicide » en prison de ce jeune activiste oranais. La
Commission de sauvegarde saisie de ces affaires fit preuve d’une diligence inaccoutumée. Un de ses membres,
M. Pierre Voizard, ancien résident général en Tunisie, enquêta et rédigea un rapport qui établissait notamment qu’une jeune
femme, Mme Salasc, avait été victime de traitements odieux et humiliants.
Rapidement ce rapport, contrairement aux autres documents établis par la commission présidée par M. Patin, était divulgué.
La nation française le publiait intégralement le 29 novembre [3].

Devant de tels faits il ne pouvait être question de garder le silence : le Comité Andin a immédiatement pris position et
c’était bien sûr, pour condamner une fois de plus les tortionnaires [4]. Nous n’oublions certes pas que la torture est un système qui a été installé en Algérie par des policiers et des
militaires dont beaucoup sont aujourd’hui membres de l’O.A.S.
 [5]. Mais nous n’oublions pas non plus que la
torture est une gangrène qui dépasse largement le cadre de la guerre coloniale. Quelles que soient les victimes, ces
bourreaux parlent et agissent en notre nom : nous n’avons pas le droit de laisser croire, par notre silence, que nous sommes
leurs complices. Les ignorances semi-volontaires, les indifférences lâches où se sont complu les lecteurs du Figaro pendant
des années ne se justifient en aucun cas. Quel que soit le pavillon dont on prétendrait les couvrir, celui de l’antifascisme
moins que tout autre.

Dans son numéro de janvier-février 1962, L’esprit public, mensuel partisan de l’O.A.S., annonçait qu’il tenait à la
disposition de ses lecteurs un dossier complet sur ces faits. Une partie de ce dossier parut du reste dans La nation
française
du 7 mars, ce qui motiva la saisie de cet hebdomadaire. Avec l’accord du Comité Audin j’écrivis à L’esprit
public
et demandai communication du dossier. Le comité de rédaction de cet organe ne voulut sans doute pas être devancé
puisqu’il m’adressa la lettre suivante, en l’antidatant d’une quinzaine de jours :

L’ESPRIT PUBLIC

Paris, le 5 mars 1962 [6]

M. Vidal-Naquet
Faculté des Lettres Lille (Nord)

Monsieur,

Nous nous permettons de vous transmettre le dossier ci-joint. Celui-ci rassemble quelques pièces des dossiers de certains
activistes algérois « interrogés » à la caserne des Tagarins à Alger dans le courant du mois d’octobre 1961. Nous pensons que
vous voudrez bien nous faire confiance si nous nous portons garants de l’authenticité de ces pièces... [7]

Certains membres de « l’équipe spéciale » des Tagarins viennent par ailleurs de recevoir la Médaille d’argent « pour actes de
courage et de dévouement ».

Sans doute les faits pénibles évoqués par le document en question remontent-ils à quelques mois. Nous sommes en mesure de
vous faire parvenir d’autres renseignements concernant des
« interrogatoires » menés de semblable façon à une époque beaucoup plus récente. Nous vous demanderons seulement de n’en pas
faire état, la plupart de ces cas se rapportant à des dossiers en cours d’instruction.

Nous n’ignorons pas que notre tâche d’intermédiaire peut vous paraître politiquement suspecte. Afin d’éviter tout malentendu
et toute polémique déplacée, nous vous informons que les signataires de cette lettre n’ont jamais cru de leur devoir de faire
le silence sur les sévices exercés par certains éléments des forces de l’ordre sur les prisonniers du F.L.N. (Cf. Ouvrages de
Jean Brune et de Jacques Laurent, articles de Raoul Girardet, etc...).

Nous sommes donc persuadés que le Comité Maurice Audin mettra son honneur à porter ces faits à la connaissance des pouvoirs
publics et de l’opinion. S’il ne remplissait pas cette tâche, nous serions, nous semble-t-il, très légitimement en droit de
suspecter l’honnêteté intellectuelle et morale de ses entreprises et la bonne foi de ses animateurs.

Croyez, Monsieur, à l’assurance de notre considération.

LE COMITÉ DE RÉDACTION DE L’ESPRIT PUBLIC
Jean BRUNE. - Raoul GIRARDET. - Philippe HÉDUY. - Roland LAUDENBACH. - Jacques LAURENT. - Philippe MARÇAIS. - Jules MONNEROT.

Je répondis à ces messieurs que leur dossier serait publié mais qu’ils me paraissaient peu qualifiés pour donner au Comité
Audin des leçons. Il n’était en effet que trop facile, en consultant les oeuvres des signataires de cette lettre, de
constater que les sévices infligés aux membres du F.L.N. ne leur avaient pas causé une émotion très vive.

Nous ne reprenons pas ici le RAPPORT SUR LES SEVICES INFLIGES EN ALGERIE A CEUX QUE L’ON SOUPCONNE D’APPARTENIR A L’O.A.S. Vous le trouverez dans l’ouvrage référencé dans la seconde note [2].

Quelques remarques sont encore nécessaires :

  1. Il est frappant de constater que ces tortures, plus que les techniques « scientifiques » appliquées pendant la bataille
    d’Alger semblent relever dans la plupart des cas, de « passages à tabac » démesurément aggravés par le policier responsable.
  2. Les faits ont presque tous eu lieu a la caserne des « Tagarins » ou dans des locaux dépendant d’une même unité de
    gendarmerie. Ils sont l’oeuvre d’une toute petite équipe de « spécialistes » facilement identifiables. Cela s’explique assez
    bien : les fonctionnaires chargés de la lutte contre l’O.A.S. étaient fort peu nombreux, ils disposaient de moyens
    rudimentaires. L’appareil de la police est gangrené et complice de l’O.A.S. Cela ne justifie pas les faits, mais cela les
    explique. (Il faut toujours tout expliquer.) Toute symétrie avec la bataille d’Alger de 1957 serait cependant absurde : c’est
    toute la 10e D.P. qui, en 1957, contrôlait, arrêtait, torturait. L’équipe des « Tagarins » reste au contraire isolée et en
    quelque sorte sacrifiée. On sait que c’est seulement après le cessez-le-feu que le contrôle militaire se renforcera. Des
    incidents odieux se produiront alors (fusillade du 26 mars), mais personne n’a, à notre connaissance, accusé les unités
    chargées de contrôler Bab-el-Oued de torturer.
  3. Les certificats médicaux sont détaillés, très détaillés. Le moins qu’on puisse dire est qu’il était beaucoup plus
    difficile aux victimes des paras d’en obtenir de semblables. On ne les conduisait d’ailleurs pas à l’hôpital. Sans contester
    les constatations des médecins [8], on signalera ici, parce que telle est la vérité, que les hôpitaux ont
    souvent servi de refuge à des activistes en parfaite santé (cela a été constaté par une commission formée de médecins
    métropolitains à la fin de 1961). Il n’est donc pas exclu que certains de ces certificats soient quelque peu complaisants.

Cela dit, rien ne sert de se dissimuler la vérité : de tels faits sont scandaleux et inadmissibles. Ils procèdent aussi d’une
impitoyable logique. Il était difficile à une armée et à une police qui torturent depuis des années les musulmans
d’abandonner de telles méthodes, sous prétexte que l’adversaire n’est plus le même. La lutte contre l’O.A.S. doit être menée
sans pitié, certes : mais ce n’est pas avec des équipes de tortionnaires, c’est encore moins avec des cours martiales qu’on
jugulera ce que J.-M. Domenach appelait « un fascisme clandestin ». Il reste quand même d’autres méthodes. L’arrestation des
généraux Salan et Jouhaud vient de le montrer.

Pierre VIDAL-NAQUET
Membre du bureau du Comité Audin.

P.-S. - Je ne voudrais pas être injuste envers tous ces hommes de droite : certains ont su faire leur autocritique et
reconnaître, comme l’a fait Philippe Ariès dans La nation française, qu’ils s’étaient trompés dans leur jugement sur la
campagne contre la torture.

Mai 1962

[1“Le fait que la propagande OAS ait largement exploité les sévices commis aux Tagarins ne constitue pas une raison pour nier la réalité de ces pratiques. Bien sûr, les tortures n’atteindront ni l’ampleur, ni l’intensité de celles dont on usait couramment pendant la bataille d’Alger, mais la logique reste la même : frapper vite, « liquider » l’organisation subversive, « punir » la population de son manque de coopération.”

Rémi Kauffer, OAS, Histoire d’une guerre franco-française, Seuil 2002, page 193. (Note de LDH-Toulon)

[2Source : Esprit - écrire contre la guerre d’Algérie, 1947-1962, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2002. (Note de LDH-Toulon)

[3Ce document a été réimprimé dans le recueil La raison
d’État
, publié aux Editions de Minuit.

[4Communiqué publié par Le Monde du 18 octobre 1961.

[5Un exemple typique : le lieutenant Curutchet, responsable de la mort de 41 musulmans dans un chai à vin, a déserté à la fin
de 1961, « pour tenir, disait-il, le serment fait en mai 1958 aux musulmans ».

[6Le cachet de la poste montre que la lettre a été expédiée le 16 mars 1962. Ma propre lettre était du
13.

[7Nous avons supprimé
dans cette lettre tout ce qui met en cause des personnes nommément désignées.

[8Des amis algérois nous ont assuré que certains des auteurs de certificats médicaux étaient
professionnellement insoupçonnables.