l’OAS est toujours là


article de la rubrique extrême droite > l’O.A.S.
date de publication : jeudi 25 mai 2006


Stèles, plaques, indemnisations d’anciens criminels ...

Un dossier de Rosa Moussaoui publié le 19 mai 2006 dans L’Humanité [1]


Ce matin du 15 mars 1962, à Château-Royal, dans le quartier d’El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, un commando Delta de tueurs de l’OAS abat froidement six hommes à l’arme automatique [2]. Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Leur lâche exécution, dans l’esprit des tueurs, doit avoir valeur de symbole. Tous sont inspecteurs des centres sociaux éducatifs, créés en 1955 par Germaine Tillion pour contribuer à l’alphabétisation et à la formation professionnelle des jeunes et des adultes. L’écrivain kabyle Mouloud Feraoun, l’Oranais d’adoption Max Marchand, l’ancien résistant contre le nazisme Marcel Basset, le Drômois Robert Eymard, le chrétien Salah Ould Aoudia, le musulman Ali Hammoutene dessinent une Algérie humaniste, aux antipodes de l’idéologie de leurs assassins. Quelques heures plus tôt, à Hussein Dey, alors qu’il fait encore nuit, sur la route nationale qui mène à Maison-Carrée, une 4 CV blanche freine. Elle s’arrête face à l’arrêt d’autobus où patientent une vingtaine de travailleurs matinaux. Un homme en sort, pistolet-mitrailleur à la main. Il ouvre le feu, vide un chargeur, puis un autre, encore un autre. Des hommes, des femmes s’écroulent. Au milieu des hurlements, des râles des moribonds, l’assassin remonte dans sa voiture, sans se presser. Dix Algériens sont tués, six autres blessés.

Au même moment, à Évian, les autorités françaises et le gouvernement provisoire de la République algérienne sont sur le point d’aboutir à un accord. La cause de l’Algérie coloniale [3] est une cause perdue. Mais ses partisans n’en ont cure. Enfants, ouvriers, femmes de ménage, soldats du contingent, instituteurs, policiers, Européens ou Algériens... Les tueurs de l’OAS n’épargnent personne. Un an plus tôt, l’organisation criminelle fondée à Madrid signait ses premiers actes ciblés, avec le sauvage assassinat à coups de couteau, le 25 janvier 1961, à son domicile, de l’avocat libéral algérois Me Popie. Quatre mois plus tard, c’est le commissaire central d’Alger, Roger Gavoury, qui était poignardé dans son petit studio de la rue Trolard [4]. C’est à cet homme intègre qu’avait été confiée la direction des enquêtes sur les attentats au plastic puis, après le coup de force avorté, celle des recherches sur les complices civils des généraux.

Aux meurtres et aux attentats se conjuguent vols d ’armes, de véhicules, filières de faux papiers mais aussi hold-up et rackets pour remplir les caisses de l’organisation terroriste qui n’hésite pas à flirter, souvent, avec la criminalité de droit commun. Des écoles, la bibliothèque de l’Université d’Alger, sont brûlées. Plasticages, assassinats, ratonnades, attentats à la voiture piégée sont quotidiens dans les rues d’Alger ou d’Oran. En métropole aussi, bâtiments publics, domiciles de personnalités et sièges des journaux qui épousent la cause de l’Algérie algérienne ou dénoncent simplement les actes terroristes sont pris pour cibles. Les militants et la presse communiste, l’Humanité, sont particulièrement visés.

Le 7 février 1962, un attentat blesse grièvement une fillette de quatre ans, Delphine Renard. C ’en est trop. L’indignation est générale. Le lendemain, la foule déferle dans les rues de Paris aux cris de « OAS, assassins ». La répression sanglante qui s’ensuit sous les ordres du préfet Papon emportera la vie de neuf manifestants, faisant irrémédiablement basculer l’opinion... [5]

Le 30 mars 1962, les assassins du commissaire Gavoury sont reconnus coupables d ’atteinte à la sûreté de l ’État, homicide volontaire, complicité d’assassinat et association de malfaiteurs par le tribunal militaire spécial de Paris. Deux d’entre eux, Albert Dovecar et Claude Piegts, sont condamnés à mort et fusillés le 7 juin 1962. L’ex-lieutenant putschiste Roger Degueldre, chef des commandos Delta, à la tête de celui qui a commis l’assassinat collectif de Château-Royal, sera lui aussi condamné à mort à l’issue d’un procès militaire tenu à la sauvette, à huis clos, le 28 juin 1962. Mais le parquet n’a pas requis contre lui la participation au massacre du 15 mars 1962, pourtant clairement établie. Il est exécuté le 6 juillet 1962.

Quarante-trois ans plus tard, l ’ADIMAD-OAS  [6] obtient, avec l’ appui du maire de Marignane, Daniel Simonpieri, un ex-Front national recyclé UMP, que soit érigée une stèle à la gloire de ces assassins. Le monument n’est pas le premier du genre : plaques et stèles de cette nature se sont multipliées dans le sud de la France. Le préfet de la région PACA assure ne pas disposer « des moyens juridiques pour s’opposer à la cession, par le maire, d’une parcelle dans un cimetière, ou à l’édification d’une stèle à cet emplacement ». Le ministre délégué aux Anciens Combattants, Hamlaoui Mekachera, condamne l’initiative du bout des lèvres. Le 6 juillet 2005, plusieurs centaines d’ultras de l’Algérie française se retrouvent au cimetière de Marignane pour un « hommage » à Degueldre, Dovecar, Piegts et Bastien Thiry, auteur de l’attentat contre le général de Gaulle au Petit-Clamart [7].

Dans la poignée de militants associatifs et syndicaux venus protester pour la dignité et contre l’érection de ce scandaleux monument, il y a des enfants de victimes de l’organisation terroriste. Ce jour-là, une femme insulte Madeleine Ould Aoudia, la fille de Salah Ould Aoudia, et lui crache au visage. La haine de ceux qui n’ont jamais digéré l’indépendance de l’ex-colonie est intacte. Mais ils peuvent désormais se prévaloir d’une forme de réhabilitation de la part de la République qu’ils avaient voulu renverser, plusieurs décennies auparavant. Le 25 février 2005, une loi « portant reconnaissance de la nation aux harkis et rapatriés » a été votée par le Parlement [8]. Après l’amnistie de 1968 et celle de 1982 accordée par Mitterrand aux généraux putschistes, les anciens activistes pourront désormais prétendre à une « allocation de reconnaissance ». Mieux, dans la commission d’indemnisation siège un ex-terroriste en cavale, Athanase Georgopoulos, l’un des créateurs de la zone 3 de l’OAS. Il a été nommé à ce poste par Hamlaoui Mekachera [9].

Jean-François Gavoury, fils du commissaire central d ’Alger cité à l ordre de la nation et reconnu « mort pour la France », n’aura pas, lui, droit à tant d’égards. L’Office national des anciens combattants, dont il ressortit comme pupille de la nation et orphelin de guerre, vient d’opposer une fin de non-recevoir à la demande d’aide qu’il a formulée pour couvrir les frais liés au procès qu’il a intenté à l’ADIMAD pour « apologie de crime » suite à l’érection des stèles glorifiant les assassins de son père. Une première lettre de refus, ultime affront à la mémoire de son père, met au conditionnel la responsabilité de ses assassins.

Sur le plan judiciaire, le tribunal de grande instance d ’Aix-en-Provence a accepté l ’exception d’ irrecevabilité mise en avant par les avocats de l’ADIMAD. La présence, lors de la première audience, de deux cents activistes de l’association de nostalgiques de l’Algérie française agitant drapeaux et entonnant à la sortie du tribunal le Chant des Africains, n’a évidemment rien à voir avec cet épilogue... Cela n’a pourtant pas dissuadé Jean-François Gavoury de faire appel [10].

Inlassablement, fils et filles de victimes civiles et militaires de l’ OAS poursuivent leur combat pour la vérité, pour la justice et la dignité, pour que cessent, au coeur de la République, ces hommages rendus aux assassins de leurs pères. L’association des Amis de Max Marchand et Mouloud Feraoun, présente en France et en Algérie, a préservé un lien entre eux. Ils viennent de fonder l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS [11].

Ce combat, ils le mènent en dépit de l ’indifférence médiatique. Lors d’une conférence donnée à l’Assemblée nationale par les éditions Tirésias autour du livre de Jean-Philippe Ould Aoudia et Jean François Gavoury, la Bataille de Marignane [12], n’ont répondu à l’invitation que les correspondants de médias algériens. Pour la presse nationale, seule l’Humanité était présente... L’ouvrage, pourtant, fait oeuvre de vérité et de pédagogie, en rappelant qui étaient ceux qu’aujourd’hui des représentants de la République honorent et par quels effroyables fantasmes ils étaient mus. « On demande aux jeunes d’aujourd’hui de respecter les valeurs de la République, de respecter leurs professeurs, de respecter la police, et des élus de la nation participent, sans pudeur, aux hommages rendus aux assassins d’enseignants, à ceux du commissaire Gavoury, à cette organisation terroriste qui a tué 140 policiers dont 90 officiers et, parmi eux, cinq commissaires, résume Jean-Philippe Ould Aoudia. Nous nageons dans la falsification la plus épouvantable. Le désordre moral de la France est à son comble, et si nous en sommes là, c’est parce que nous nous sommes tus. »

Rosa Moussaoui

« Un creuset de l’extrême droite »

Pour l’historienne Sylvie Thénault [13] , l’extrême violence de l’OAS obéissait à une stratégie : tenter de torpiller le processus qui conduira à l’indépendance.

  • La violence des crimes commis par l’OAS ne peut seulement s’expliquer, selon vous, par la conscience de défendre une cause désespérée. Quelle stratégie politique servait alors cette violence ?

Sylvie Thénault. Il s’agissait de torpiller toute possibilité de sortir de la guerre. L’OAS se forme en 1961. À cette époque, des premiers pourparlers ont déjà eu lieu entre dirigeants algériens et représentants français. L’objectif de cette organisation était donc de poursuivre la guerre, d’éviter à tout prix que soit trouvée une issue qui conduise à l’indépendance.

  • De quel type de complicités officielles a pu bénéficier cette organisation criminelle ?

Sylvie Thénault. Cela reste un pan encore méconnu de l’histoire de l’OAS. Mais les relais intellectuels ne se démentent pas. Ils existent dans certains organes de presse, comme le Parisien, ou dans des titres d’extrême droite comme Rivarol. Des hommes politiques aussi appuient l’OAS, au moins sur le plan des idées. Citons le « comité de Vincennes », qui compte parmi ses membres Jean-Marie Le Pen. On a beaucoup parlé de complicités à Matignon même, mais cela demeure assez mystérieux et n’est pas établi. Nous manquons, dans ce domaine, de sources écrites et travaillons à partir de témoignages souvent parasités par les rancoeurs et les règlements de comptes.

  • Quelle est la nature des liens qui unissent l’OAS et l’extrême droite française ?

Sylvie Thénault. L’OAS est un creuset dans lequel on retrouve tous les grands courants de l’extrême droite française : catholiques intégristes, partisans d’un État autoritaire, activistes se réclamant du régime de Salazar au Portugal, monarchistes, etc. Au fur et à mesure que la cause de l’Algérie française perdait de l’audience dans l’opinion, elle s’est repliée sur le terrain d’une extrême droite qui en fait son nouveau combat. Paradoxalement, c’est ce qui a fait la faiblesse de l’OAS, car derrière ce combat n’existait aucun projet unissant tous ces courants.

  • Cette histoire revient aujourd’hui sur le devant de la scène, avec l’affaire des stèles de Marignane, mais aussi le vote de la loi du 23 février et de son article 13, toujours en vigueur. Pourquoi vous être ainsi engagée contre cette loi ?

Sylvie Thénault. Ces évènements ne sont pas le fruit du hasard, dans une période où l’extrême droite a le vent en poupe. Critiquer cet article 13 fait partie, à mes yeux, du combat contre cette extrême droite. Les activistes de l’OAS étaient des criminels. La violence des commandos Delta est trop méconnue. Leurs membres étaient sans pitié, sanguinaires. Nous ne parlons donc pas de victimes de condamnations politiques, mais bien de criminels qui ont du sang sur les mains et l’ont revendiqué.

Chronologie [14]

  • 25 février 1973 : Jacques Médecin inaugure à Nice le premier monument à la gloire de l’OAS et de Roger Degueldre, chef des commandos Delta.
  • 14 juin 1980 : Maurice Arreckx, député et maire de Toulon, inaugure un monument « à la mémoire des martyrs de l’Algérie française », en présence de Jacques Dominati, secrétaire d’État chargé des rapatriés, du préfet du Var, des députés Gaudin, Léotard, Médecin, Paecht et du général Jouhaud [15].
  • Mars 2001 : une plaque honorant « le général Raoul Salan, libérateur de Toulon », est inaugurée à Toulon, par le maire Front national Jean-Marie Le Chevallier [16].
  • 1er novembre 2002 : un mausolée sur lequel sont gravés les noms de 102 activistes de l’OAS est inauguré à Théoule-sur-Mer.
  • 5 juillet 2003 : à Perpignan, un cénotaphe de marbre et de bronze à la gloire de l’OAS est inauguré en présence d’élus municipaux.
  • Décembre 2003 : dans le cimetière de Béziers, des militants de l’Algérie française font ériger une stèle à la mémoire de quatre condamnés à mort avec la mention : « Fusillés pour avoir défendu l’Algérie française ».
  • juillet 2005 : une stèle est inaugurée dans le cimetière de Marignane à la mémoire de Degueldre, Piegts, Bastien-Thiry, Dovecar, condamnés à mort pour leurs crimes.
  • Outre ces monuments, plusieurs rues Raoul-Salan existent dans des villes et villages de France. On retrouve des plaques honorant les criminels dans l’église du Sacré-Coeur d’Antibes et dans celle de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à Paris [17].

    Des monuments, plaques ou baptêmes de rues en hommage aux criminels de l’OAS sont en projet à Wissous (Essonne), Marseille, Perpignan, Montpellier, Cagnes-sur-Mer.

Un effroyable bilan

L’historien Charles-Robert Ageron  [18] estime le bilan des crimes de l’OAS à 2 200 morts (dont 71 en France), 5 148 blessés (dont 399 en France), 12 999 explosions au plastic, 2 546 attentats individuels, 510 attentats collectifs.

Notes

[1] Les notes sont toutes de la LDH-Toulon.

[2] Voir l’assassinat des six inspecteurs des centres sociaux éducatifs.

[3] Que l’on appelait alors l’Algérie française.

[4] Voir 31 mai 1961 : assassinat à Alger du commissaire Gavoury.

[5] Voir Charonne, 8 février 1962 : un crime d’Etat.

[6] Association de défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l’Algérie française.

[7] Voir l’hommage empêché des nostalgiques de l’OAS à Marignane.

[8] Voir la loi du 23 février 2005 en faveur des Français rapatriés d’Algérie ....

[9] Voir article 13 : un ancien de l’OAS nommé membre de la commission d’indemnisation.

[10] Voir des nostalgiques de l’OAS au tribunal et breve 504.

[11] Voir breve 495.

[12] Voir la bataille de Marignane, 6 juillet 2005.

[13] Sylvie Thénault est l’auteure de Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, éditions Flammarion, 2005, 306 pages, 21 euros.

[14] Source : Jean Philippe Ould Aoudia et Jean-François Gavoury, la Bataille de Marignane, éditions Tirésias, 2005.

[15] Voir notre article : Toulon - Marignane : histoires de stèles et de plaques.

[16] Le 24 juin 2005, le conseil municipal de Toulon, a décidé, à l’unanimité, de rebaptiser le carrefour « général Raoul Salan » du nom plus conforme à la vérité historique « carrefour colonel Raoul Salan » (lire notre article : il n’y a plus de carrefour général Salan à Toulon).

[17] Cela a été évoqué au Conseil de Paris, lors d’une délibération récente.

[18] L’Algérie, dernière chance de la puissance française. Étude d’un mythe politique (1954-1962), Relations internationales, nº 57, printemps 1999.


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