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Les débuts de la guerre : la responsabilité des politiques

samedi 11 janvier 2014, par la rédaction

Sans esquiver sa responsabilité personnelle, le général Aussaresses a reconnu les dérives de l’armée française durant la guerre d’Algérie. Mais ce sont les politiques qui en portent la responsabilité fondamentale : par refus des revendications des Algériens, ils ont engagé le pays dans la guerre et autorisé les militaires à utiliser les moyens les plus brutaux pour que l’Algérie reste "française".

Deux étapes importantes ont marqué cette politique. La première est la loi du 3 avril 1955 créant l’état d’urgence, présentée par le gouvernement Edgar Faure pour, selon l’exposé des motifs, pallier « l’insuffisance des moyens de droit » [1].

La loi du 16 mars 1956 sur les pouvoirs spéciaux, présentée par le gouvernement Guy Mollet, a constitué une autre étape importante : elle donnait carte blanche au pouvoir exécutif pour « rétablir l’ordre » en Algérie. Son application a permis de confier, le 7 janvier 1957, la totalité des pouvoirs de police dans la zone d’Alger au général Massu commandant la 10e division parachutiste.

Le pouvoir politique avait ainsi donné à l’armée toute latitude pour lutter contre les “terroristes” algériens. Le témoignage du général Allard repris ci-dessous est à cet égard dépourvu de toute ambiguïté. Un livre récemment paru, centré sur un massacre dans le Nord-Constantinois en mai 1955, illustre à nouveau les rapports entre politiques et militaires [2].

En se déchargeant ainsi sur les militaires, les politiques ont trahi les valeurs fondamentales de la République. Il incombe aujourd’hui à leurs successeurs de reconnaître cette responsabilité, et aux citoyens d’obtenir cette reconnaissance. Pour reprendre l’expression du philosophe d’Étienne Balibar, il s’agit d’une “urgence démocratique”.

[Mis en ligne le 12 décembre 2013, mis à jour le 11 janvier 2014]


Déposition du du général Allard (extrait) [3]
ancien chef du corps d’armée d’Alger

J’ai personnellement assisté à un certain nombre de visites faites dans les différents états-majors des secteurs par MM. Bourgès-Maunoury, Lacoste, Max Lejeune, etc., et, chaque fois, ces autorités donnaient des instructions de poursuivre la lutte à outrance. Je me souviens en particulier d’une visite au P.C. du colonel Bigeard où celui-ci, présentant une statistique des résultats obtenus et d’après laquelle il avait détruit à peu près les trois quarts de l’organisation
rebelle, il lui fut donné par l’un des ministres présents des félicitations et des encouragements pour terminer l’œuvre entreprise. Je ne me souviens plus quel était ce ministre. Je pense qu’il s’agissait de M. Max Lejeune, sans pouvoir être affirmatif. Je vois encore le colonel Bigeard lui répondant : « Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’on n’arrive pas à de tels résultats avec des procédés d’enfant de choeur. » Ce à quoi il lui fut répondu de veiller seulement à ce qu’il n’y ait pas de bavures.

4 octobre 1960

Comme l’a écrit récemment la Ligue des droits de l’Homme, « durant cette guerre, des autorités civiles et militaires françaises ont poussé des soldats à commettre en Algérie des actes qui ont été définis par des textes internationaux au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale comme des violations graves des droits de l’homme. » [4]

Il est plus que temps que les plus hautes autorités de la République, et les différentes institutions de la société, reconnaissent les responsabilités qui leur reviennent, afin de contribuer à la réconciliation.

François Nadiras


État d’urgence démocratique

Sophocle faisait dire à Antigone : « Les défenses de l’Etat ne sauraient permettre de passer outre aux lois non écrites. ». Nous savons, depuis la fondation même des démocraties, qu’un pouvoir est légitime dans la mesure où il n’entre pas en contradiction avec certaines lois supérieures de l’humanité. Sans doute la représentation qu’on se fait de leur origine a-t-elle évolué.

Mais leur teneur est toujours la même : ce sont le respect des vivants et des morts, l’hospitalité, l’inviolabilité de l’être humain, l’imprescriptibilité de la vérité. Elles énoncent les valeurs qui permettent à une communauté politique de dire le droit et la justice, et qu’un gouvernement ou un Etat doivent donc sauvegarder à tout prix.

De telles lois non écrites sont au-dessus de toute législation de circonstance, et généralement de toute loi positive. C’est pourquoi, dès lors que les citoyens constatent une flagrante contradiction entre les deux, ils ont pour devoir de porter le conflit sur la place publique, en proclamant leur obéissance aux lois non écrites, serait-ce au détriment de l’obéissance aux lois positives.

Le 19 février 1997



[1Le comité central de la LDH avait voté à l’unanimité, le 29 mars 1955, un texte dont voici des extraits :

« Ce projet, qui a les défauts d’une loi de circonstance et d’une loi d’exception, a pour objet de donner un statut à l’arbitraire. Ce sont les événements sanglants d’Algérie qui l’ont inspiré. Que certaines mesures soient nécessaires pour préserver des vies humaines dans les départements d’Afrique du Nord, la Ligue des droits de l’Homme, qui réprouve la violence et a maintes fois affirmé qu’elle condamne le terrorisme sous toutes ses formes, ne s’oppose pas à une telle action, mais, soucieuse du respect de la liberté et du droit, elle s’inquiète de voir introduire dans notre législation, à l’occasion d’incidents locaux, une nouvelle forme d’état de siège pour la France entière.

« Le projet de loi autorise l’autorité civile à supprimer ou à limiter dans les régions soumises à l’état d’urgence le droit de réunion, la liberté de la presse, le droit de séjour, à assigner la résidence forcée. Cette dernière mesure, si elle était étendue à un grand nombre de personnes, pourrait aboutir à la création de camps d’internement.

« Le projet dessaisit la justice civile au profit de la juridiction militaire [...]. »

L’état d’urgence a d’abord été décrété dans le Nord-Constantinois, avant d’être étendu progressivement à l’Algérie toute entière.

Depuis la fin de la guerre d’Algérie, l’état d’urgence a été mis en place en Nouvelle Calédonie en 1984-1985, et a été proclamé en novembre 2005 pour faire face aux violences dans les “banlieues”.

Lire le rapport du député Philippe Houillon, au nom de la commission des lois, sur le projet de loi (N° 2673) prorogeant l’application de la loi n° 55-385 du 3 avril 1955, enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 15 novembre 2005 : http://www.assemblee-nationale.fr/1....

[2Voir La Source de l’historienne Claire Mauss-Copeaux, « Des massacres accomplis par des militaires français et couverts par les autorités politiques », pages 153-155

[3Pierre Vidal-Naquet, La Raison d’État, p. 272-274.