l’armée britannique a recours à la torture


article de la rubrique torture
date de publication : lundi 1er novembre 2010


Un article du Guardian révèle que les interrogateurs de l’armée britannique sont incités à pratiquer des “interrogatoires musclés”. Le quotidien britannique a eu accès à du matériel pédagogique de formation militaire qui – tout en récusant le terme de torture – expose des méthodes d’interrogatoire constituant des violations des Conventions de Genève.

Plutôt que de suivre le président George Bush qui, en signant le The Military Commissions Act of 2006, avait légalisé le recours à des “méthodes agressives d’interrogatoire” envers des suspects de terrorisme – voir cette page –, les Britanniques devraient se référer à l’historien britannique Sir Alistair Horne qui montre dans son ouvrage A Savage War and Peace : Algeria 1954-1962 que l’utilisation systématique et institutionnalisée de la torture a permis à la France de gagner la Bataille d’Alger, mais qu’elle lui a fait perdre la guerre d’Algérie – voir cette page.


Humiliations, nudité forcée, menaces : les guides des interrogatoires de l’armée britannique rendus publics

par Ian Cobain, The Guardian, 25 octobre 2010  [1]
traduction emcee sur son blog

Exclusif : des méthodes élaborées en secret ces dernières années violent probablement le droit international.

Le Guardian a découvert que l’armée britannique donne des directives aux interrogateurs sur les techniques d’interrogatoires, parmi lesquelles les menaces, la privation sensorielle et la nudité forcée, qui constitueraient une violation des Conventions de Genève.

Du matériel pédagogique destiné à la formation militaire élaboré ces dernières années explique aux interrogateurs qu’ils doivent avoir pour objectif de provoquer l’humiliation, l’insécurité, la désorientation, l’épuisement, l’angoisse et la peur chez les prisonniers qu’ils interrogent, et recommandent des façons d’y parvenir.

Un document Power Point créé en septembre 2005 explique aux stagiaires que les détenus doivent être déshabillés complètement avant d’être interrogés. "Faites-les déshabiller complètement" indique le document. "Ne les faites pas se rhabiller s’ils se rebellent". Un autre manuel sorti à peu près à la même période conseille de mettre des bandeaux sur les yeux aux détenus pour les soumettre à des pressions.

Un manuel d’avril 2008 préconise que les prisonniers soient maintenus dans des conditions d’inconfort physique et intimidés. La privation sensorielle, y est-il expliqué, est légale s’il y a des "raisons techniques valables". Ce document recommande également la nudité forcée.

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L’utilisation de menottes en plastique est essentielle pour intimider et désorienter les détenus. Photo : Getty Images

Des manuels d’instructions plus récents indiquent que les bandeaux pour les yeux, les cache-oreilles et les menottes en plastique sont du matériel essentiel pour les interrogateurs, et expliquent que, si les prisonniers doivent être autorisés à dormir ou à se reposer 8 heures toutes les 24 heures, on peut ne les laisser dormir que pendant 4 heures d’affilée. Le manuel suggère également que les interrogateurs menacent les prisonniers de les placer à l’isolement s’ils ne répondent pas aux questions.

Les Conventions de Genève de 1949 interdisent toute "coercition physique ou morale", en particulier toute coercition utilisée pour obtenir des renseignements.

Ces révélations viennent à la suite de la publication par le Guardian de documents militaires US divulgués par le site web WikiLeaks qui publie des informations sur la torture, les exécutions sommaires et les crimes de guerre en Irak.

Tout ce matériel d’instruction militaire britannique classé a été révélé après la mort de Baha Mousa, le réceptionniste Irakien qui avait été torturé à mort par l’armée britannique à Basra en septembre 2003. Une partie de ce matériel pédagogique avait été conçu après qu’une enquête de l’armée britannique menée sur les mauvais traitements infligés aux civils irakiens eut conclu, en janvier 2008, que, si un certain nombre de cas avaient constitué un motif d’"humilité professionnelle", les sévices n’avaient pas été endémiques.

Ces fuites sur les manuels d’instructions viennent à un moment où les méthodes de détention et d’interrogatoires de l’armée britannique font l’objet d’enquêtes de plus en plus approfondies.

Le mois dernier, le Guardian indiquait que des soldats britanniques avaient été soupçonnés d’être responsables du meurtre de civils irakiens autres que Mousa. Parmi les victimes, il y avait un homme, mis en cause dans un accident de circulation, qui aurait été tué à coups de pieds dans un hélicoptère du Black Watch (régiment d’infanterie écossais, NDT), et d’un jeune homme de 19 ans qui s’était noyé après avoir été poussé dans une rivière par des soldats du Royal Engineers.

Le mois prochain, à la Cour de justice de Londres, les avocats qui représentent plus d’une centaine d’Irakiens détenus et interrogés par l’armée britannique entre l’invasion en mars 2003 et avril 2007, diront qu’il y a des preuves indéniables qu’ils ont été torturés de façon systématique.

Parmi les sévices consignés par une équipe d’avocats sous la direction d’un avocat de Birmingham, Phil Shiner, 59 détenus se plaignent d’avoir eu la tête complètement recouverte d’une cagoule, 11 d’avoir subi des électrochocs, 122 d’avoir eu les oreilles bouchées, 52 d’avoir été privés de sommeil, 131 d’avoir été empêchés de voir à l’aide de lunettes noircies, 39 d’avoir été forcés de rester nus et 18 d’avoir été maintenus réveillés en leur passant de force des DVD pornographiques sur des ordinateurs portables.

Ce matériel d’instruction militaire était destiné aux "interrogateurs tactiques", qui interrogent en premier lieu les prisonniers de guerre, ainsi qu’aux soldats des trois corps d’armée qui mènent ensuite des "interrogatoires en profondeur".

Les stages étaient dirigés par des interrogateurs d’une unité militaire connue sous le nom de F Branch, qui fait partie de la Joint Services Intelligence Organisation (Jsio), au QG de la Jsio dans le Bedfordshire.

Un des documents PowerPoint, intitulé « Des questions ? » explique que ces techniques ont été développées depuis des dizaines d’années par l’armée britannique à Bornéo, en Malaisie, dans la fédération d’Arabie du sud, en Palestine, à Chypre, et en Irlande du Nord. Il ajoute que les interrogateurs ont été confrontés dans le passé à de la "contre-publicité", "des enquêtes et d’autres problèmes". Au cours d’opérations en 1950 à Chypre, indique-t-il, ces problèmes ont été créés par certains élus parlementaires et à Aden par le Comité International de la Croix Rouge. Dans le Nord d’Oman, apprend-on, les problèmes ont été créés par "notre propre camp".

Il est recommandé aux interrogateurs de se trouver un endroit discret pour mener les interrogatoires, de préférence un endroit d’aspect sordide. Les containers maritimes seraient des endroits parfaits qui offrent "la discrétion pour les séances d’interrogatoires". Le lieu choisi doit toujours être "hors de portée d’écoute" et "loin des médias". Un des documents affirme : "la torture est un NON NON absolu". Cependant, il poursuit en recommandant des méthodes de sévices qui peuvent être utilisées par les interrogateurs.

Les prisonniers doivent être "conditionnés" avant d’être interrogés, le conditionnement étant défini comme les effets associés de la pression auto-infligée et la "pression infligée par le système". L’interrogatoire musclé, où l’interrogateur approche son visage tout près du prisonnier et hurle, crie, menace, est un moyen recommandé pour provoquer l’"angoisse/ la peur". Parmi les autres points utiles, sont citées "l’insécurité", "la désorientation", et "l’humiliation".

Le matériel d’instruction recommande qu’une fois que le prisonnier est nu, l’interrogateur doit veiller à ce qu’il soit fouillé au corps de façon approfondie, les fesses écartées. Cela fait partie du processus de conditionnement, plutôt que d’une mesure de sécurité. Une partie du stage s’intitule : "l’asphyxie positionnelle – signes et symptômes".

Baha Mousa serait mort à la suite d’une asphyxie provoquée par un soldat à genoux sur son dos et qui tirait en arrière la cagoule qui lui recouvrait la tête. Mousa avait également été blessé à 93 reprises lors d’"interrogatoires tactiques" menés par des soldats du Régiment du Lancashire du 1° Bataillon.

Au sujet du statut légal des détenus qui pourraient faire l’objet de poursuites, le guide d’instructions militaires déclare : "Laissez faire la justice une fois votre travail terminé". Un porte parole du Ministère de la Défense a déclaré que "l’enquête sur Baha Mousa examine en détails les pratiques actuelles du Ministère de la Défense, parmi lesquelles la formation sur les interrogatoires tactiques et le Ministère de la Défense a fourni des preuves sur le sujet. (…) Nous nous sommes engagés à tirer toutes les leçons de cette enquête, que nous soutenons entièrement".

La majeure partie de l’audience au tribunal de Londres devrait porter sur les opérations de l’unité de formation de la Jsio une fois déployée en Iraq pour mener des interrogatoires sur des Irakiens. Cette unité a fait fonctionner des lieux d’interrogatoires secrets connus sous le nom de Joint Field Intelligence Teams (Jfits), situés à l’intérieur des camps de prisonniers de guerre. Les Jfits avaient leur propre personnel et refusaient de se soumettre aux ordres des officiers responsables des camps principaux.

Le commandant du premier Jfit créé par l’armée britannique à Umm Qasr, au nord de la frontière du Kuwait, était capitaine de corvette dans la Royal Navy, et la plupart des interrogateurs étaient des réservistes qui avaient été mobilisés peu après l’invasion.

D’après les témoignages recueillis au cours de l’enquête publique sur la mort de Baha Mousa, un certain nombre d’officiers britanniques se sont plaints des abus commis sur les détenus par le Jift. Un des officiers a raconté aux enquêteurs qu’il a vu 30 Irakiens qui avaient été forcés de se mettre à genoux dans des positions traumatisantes, en plein soleil, les mains attachées derrière le dos et avec des sacs de sable sur la tête. Certains de ces officiers qui ont protesté ont déclaré qu’ils pensaient que ce traitement était inhumain et illégal, alors que d’autres affirmaient que cela portait tort à la réputation de l’armée britannique.

Un lieutenant colonel a expliqué lors de l’enquête qu’il avait songé que des photos de ces sévices "seraient terriblement préjudiciables à notre image", et qu’il avait recommandé de placer un écran autour du local des Jfit "afin que des pratiques qui pourraient irriter la population locale ne soient pas étalées au grand jour".

Notes

[1] Source : The Guardian, le 25 octobre 2010, « Humiliate, strip, threaten : UK military interrogation manuals discovered ».


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