Histoire coloniale et postcoloniale

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l’histoire du soldat Gayté

lundi 9 février 2015, par nf

L’histoire du soldat Marius Paul Gaytté, né le 20 juin 1883 à Callian (Var) a déjà été narrée sur ce site par Maurice Mistre : condamné à mort le 6 juillet 1915 par un conseil de guerre spécial à Cuperly (Marne), il a été exécuté le même jour. A l’unanimité de ses 4 membres, le conseil l’avait reconnu coupable de s’être «  mutilé volontairement et, par voie de conséquence, d’avoir abandonné son poste en présence de l’ennemi. »

Nous reprenons ci-dessous l’essentiel du dossier de sa condamnation et de son exécution, tel qu’il figure sur le site officiel Mémoire des hommes.

Les parties encadrées sont toutes des transcriptions de différentes pièces du dossier. Sauf exception, elles sont retranscrites dans leur intégralité et le plus fidèlement possible (en respectant les fautes d’orthographe), avec mention du numéro de leur page d’origine. Nous avons respecté l’écriture du patronyme GAYTÉ, au lieu de GAYTTÉ.

Haut de la page de couverture du dossier de Paul Gayté
  • Rapport du capitaine Borgey au sujet de la blessure du soldat Gayté [pages 22 et 23, dactylographiées] :

42e Régt d’Inf. Coloniale
19e Compagnie

Cuperly le 4 juillet 1915

RAPPORT du Capitaine BORGEY commandant la 19e Cie du 42e Colonial au
sujet de la blessure du soldat Gayté Paul N° mle 22/5999

Le soldat Gayté a été blessé le 24 Juin 1915 vers 22 heures. Il fait partie de la
3e section (11e escouade). L’adjudant Raoulas son chef de section, le sergent Housty, son chef de 1/2 section, le Caporal Vanot, son caporal d’escouade, le soldat Auriol, son voisin de tranchée ne l’ont pas vu partir. Gayté n’a rien dit à personne. Il aurait été blessé au moment où une vive fusillade venant de la droite s’est répercutée à la 19e Cie et où quelques grenades sont tombées sur les 1ère et quatrième sections. A ce moment les hommes ne travaillaient pas à la tranchée.

Le soldat Gayté déclare avoir été blessé pendant la fusillade vers 22 heures par une balle française venant de l’arrière. Des hommes sortant d’un abri pour venir dans la tranchée se seraient bousculés, des coups de feu seraient partis dont un l’aurait blessé à la main.

Cette version n’est pas celle qu’il a faite au Médecin auxiliaire Fournier au moment de son évacuation. Il n’a pas eu non plus son fusil brisé comme il l’a prétendu. – Gayté est un soldat de l’active ayant 7 ans de service. La compagnie ne possède pas ses pièces matriculaires. Il déclare avoir encouru 16 jours de prison et 40 jours de salle de police. Il est animé d’un esprit douteux et n’hésitait pas à déclarer dans ses conversations qu’il profiterait de la première
blessure pour s’en aller.

En raison de la nature de la plaie, après examen médical et des circonstances dans lesquelles le soldat Gayté a été blessé, le Capitaine commandant la 19e Cie estime qu’il y a lieu de déférer devant un Conseil de guerre spécial pour "Abandon de poste devant l’ennemi" le soldat Gayté, par application de la note de service N°1244 du Général Commandant la IVe Armée (Etat-Major,
1er bureau du 8 octobre 1914).

Les témoins à citer sont les suivants :
Adjudant Raoulas,
Sergent Housty
Caporal Vanot
Soldat Auriol

Il y aurait lieu également d’interroger le Médecin auxiliaire Fournier.

signé Borgey

  • Procès-verbaux d’interrogatoires, tous datés du 4 juillet 2015 [pages 18-21, manuscrites]

La même question a été posée à quatre "témoins". Ci-dessous les réponses manuscrites et signées de chacun d’entre eux.

Question : « Savez-vous à quel moment et dans quelles conditions a été blessé le soldat Gayté ? »

Réponses :

- Le soldat Auriol :
je n’ai pas vu quand le soldat Gayté a été blessé et je ne l’ai pas vu partir.
Il était à coté de moi dans la tranchée. Il n’a rien dit quand il est parti.

- Le capitaine Vanot
Ce soldat a quitté son poste, soit disant blessé, sans prévenir personne (ni gradé, ni camarade) au moment de l’alerte du 24/6/15, 22 heures soir. Personnellement je n’ai rien vu. Les hommes ne travaillaient pas aux créneaux, ni au parapet à ce moment-là. La tranchée était
profonde ; je m’étonne que Gayté ait été ainsi blessé.

- Le sergent Jean Housty
Ce soldat a quitté son poste, soit disant blessé, sans prévenir personne (ni gradé, ni camarade) au moment de l’alerte du 24-6-15, 22 heures. Personnellement je n’ai rien vu. Ce soldat parlait souvent de la blessure heureuse qui lui permettrait de partir à l’arrière. Jacquemart aurait été sa victime. Gayté est un mauvais soldat.

- L’adjudant Joseph Raoulas :
Ce soldat a quitté son poste, soit disant blessé, sans prévenir personne (ni gradé, ni camarade) au moment de l’alerte du 24-6-15, 22 heures. Personnellement je n’ai rien vu. (C’est la première fois que j’allais au feu avec ce soldat et je ne le connaissais pas encore).

  • Rapport médico-légal – manuscrit – du médecin-major Charles Tauvet [page 17].

Le dossier publié sur le site Mémoire des hommes ne comporte que le recto de la première page de ce rapport. Dommage, car la conviction que le médecin affiche au verso a vraisemblablement joué un rôle non négligeable dans la décision du tribunal.

Grâce à l’amabilité de Maurice Mistre – merci ! – vous trouverez ci-dessous l’intégralité du rapport du médecin-major :

Vadenay le 6 juillet 1915


Nous soussigné, Tauvet Charles Eugène, médecin major de 1ère classe des
Troupes coloniales, médecin divisionnaire, désigné le 5 juillet par le général, commandant la 10e division coloniale, pour faire une contre-expertise médico-légale au sujet du soldat Gayté Paul, âgé de 32 ans, du 42e Régiment, 2e Btn, 19e Cie, après avoir pris connaissance du dossier et examiné ce militaire, avons résumé dans le rapport ci-dessous le résultat de nos constatations :

I – Exposition des faits
Gayté dit avoir été blessé le 25 juin 1915 entre 21 et 22 heures ; il est accroupi dans la tranchée où tombent les crapouillots [1], les troupes répondaient à coups de fusils, il a senti comme une brûlure à la main gauche et s’est rendu dans un abri, sans rien dire à personne pour se faire panser ; il a été évacué.

II – Nature de la blessure
La plaie siège au médius gauche, tout à fait à l’extrémité superficiellement ; elle est située un peu plus près de l’index que de l’annulaire, elle a un peu plus de 1 centimètre de longueur sur un demi de largeur ; elle empiète nettement sur la face palmaire ; il existe un très léger sillon ; la pigmentation noir, en masse, occupe [fin de la partie figurant dans le dossier ] toute la face palmaire de l’index depuis son extrémité jusqu’au pli de l’articulation voisine.

La direction de la plaie la pigmentation dénotent qu’il s’agit d’un coup de feu venant de droite à gauche et de bas en haut, la main étant placée la face palmaire vers l’homme et le pouce en haut.

III – Antécédents héréditaires
Père bien portant, mère morte de méningite (?), un frère mort à 13 ans de bronchite, 2 sœurs, toutes deux bien portantes ;

IV – Antécédents personnels
Aucune maladie avant un séjour de 12 mois à Madagascar en 1906 où Gayté a eu la fièvre paludéenne et un second séjour en Cochinchine (15 mois) en 1912 où il a été atteint de la dysenterie. A été blessé le 22 Août 1914 à Jamoigne (Belgique), blessure superficielle à la hanche droite, ayant nécessité un mois de traitement à l’hôpital.

V – Conclusions
1° – La blessure dont est porteur le soldat Gayté a été faite par une arme à feu,
2° – Elle a été faite à petite distance ainsi que le dénote la pigmentation des tissus ;
3° – cette dernière constatation ainsi que les circonstances adjuvantes (nature du combat, nature des projectiles échangés, distances, etc.) permettent de conclure qu’il s’agit d’un fait de mutilation volontaire.
4e – l’auteur de ce fait ne présente aucune tare héréditaire ou nerveuse et jouit de toute sa responsabilité.

signé Tauvet

  • L’audience du 6 juillet

Notes prises en cours d’audience par le sergent-fourrier Dellac commis greffier près du Conseil de guerre spécial du 42e Colonial. [pages 9 et 10]

Affaire Gayté Paul 2e classe, 32 ans, cultivateur – 7 ans de service – peu de punitions graves - blessé en août en Belgique

Rapport [du] Cne Borgey (annexé au dossier) –
demande comparution devant Conseil, l’attitude de Gayté ayant paru louche.

Interrogatoire

Raoulas adjudant : n’a pas vu Gayté quitter la tranchée – ne connaît presque pas l’inculpé

témoin Housty Jean sergent – l’inculpé a quitté son poste sans prévenir – n’a rien vu – ne connaît Gayté que depuis peu – le considère comme un mauvais soldat parlant de blessure heureuse – pense que Jacquemart aurait été entraîné par Gayté.

Interrogatoire [de l’] inculpé – prétend d’abord ne pas appartenir à la même escouade que Jacquemart (fait reconnu exact) – Séparé de son co-inculpé par 6 hommes – Son caporal l’aurait vu blessé – S’est accroupi pour éviter un crapouillot ; a été blessé en se relevant par une balle venue de derrière. Pourtant il n’a vu personne près de lui – Fait remarquer que s’il s’était blessé volontairement il aurait une blessure beaucoup plus sérieuse – Proteste de sa bonne foi, de son innocence – Ne connaît Jacquemart que depuis un mois environ.

Déclaration du capitaine Schwartz, commissaire – exprime simplement et noblement quel était le devoir des hommes qui tenaient la tranchée au moment de l’acte poursuivi (24 juin à 21 heures). Résume les débats et conclut que Gayté s’est volontairement mutilé. Demande application de l’article 213.

Plaidoirie du Lieutenant de Sieyès – A son avis l’inculpé est un vrai poilu – Déjà blessé, volontaire pour retourner au front. Incapable de se mutiler ; aurait été atteint par une balle perdue. Le silence de Gayté qui va se faire panser sans avertir personne pour ne pas déranger les combattants serait même louable ; demande acquittement pur et simple.

L’accusé n’a rien à signaler après ces diverses déclarations.

Le Conseil après avoir délibéré déclare Gayté coupable d’abandon de poste et le condamne à la peine de mort (à l’unanimité).

Certifié sincère

Cuperly, le 6 juillet 1915

  • La décisionLes quatre membres du conseil avaient répondu affirmativement à l’unique question posée par son président. Ci-dessous un extrait de l’acte de jugement [page 3].

Le Conseil délibérant à huis clos, le Président a posé la question, conformément à l’article 132 du Code de justice militaire, ainsi qu’il suit :

« Le soldat Gayté Paul du 42e Colonial est-il coupable de s’être, le 24 juin 1915, dans le secteur, mutilé volontairement et, par voie de conséquence, d’avoir abandonné son poste en présence de l’ennemi. » [page 3]

D’autres pièces figurent dans le dossier présent sur le site Mémoire des hommes. Notamment le procès-verbal d’“exécution à mort“ suivi de la “constatation de décès” [page 12...].
 [2].

On sait que, par la suite, Marius Paul Gaytté a été déclaré « mort pour la France »
– voir cette fiche – mais nous ne connaissons pas l’explication d’un soldat fusillé par décision d’un Conseil de guerre et déclaré « mort pour la France »
 [3].


[1Crapouillot : petit mortier de tranchée.

[2Les frais de justice, d’un montant de 12 francs 40, seront recouvrés sur les biens présents et à venir du condamné.[page 5]

[3Cependant voir la fin de cette page.