Histoire coloniale et postcoloniale

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l’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962, par Fouad Soufi

mardi 20 février 2007, par nf

Cette communication a été présentée par Fouad Soufi [*] au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, organisé à Paris par Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi les 14, 15 et 16 novembre 2002, et publié en 2004 par les Editions Bouchène, Saint-Denis (pp. 133-147).

Les événements qui marquèrent ce 5 juillet 1962 à Oran appartiennent à ces blessures de l’histoire de l’Algérie contemporaine et plus particulièrement de l’histoire de la guerre de libération nationale.

Ces événements – que la presse locale avait d’abord qualifiés d’incidents graves, de tragique journée – ont eu pour cadre une ville d’Oran à peine remise des effets de la férocité des actions de l’OAS. Aussi, les interrogations n’ont-elles pas manqué qui ont porté tout à la fois sur leur localisation dans la seule ville d’Oran, sur leur intensité et leurs motifs, sur leurs conséquences, sur l’interprétation qui leur a été donnée et sur leur place dans l’histoire commune de l’Algérie et de la France.

On ne peut que partager les interrogations de Michèle Villanueva, qui vivait à Oran avant et qui y est restée après :

« Qui a voulu ce 5 juillet et pourquoi ? Simple écho sanglant de ce que fut la terreur imposée par l’OAS ? Vengeance sauvage ? Éléments de la lutte qui s’affirme au sein des combattants algériens ? Justifications à rebours de la tiédeur d’hier ? Désir ou manière de chasser les Européens... Pari de l’OAS...? Ces raisons s’entremêlent sans doute, non liées à l’indépendance, mais plutôt au contrecoup des mois terribles que la population algérienne venait de vivre. » [1]

Alors, au-delà de l’hypothétique mais nécessaire construction historique de l’événement, quelques questions de principe se posent.

Quelques questions de principe : histoire, mémoire et violence.

Pour l’historien, la prise en charge, aujourd’hui, de ces événements, ouvre trois pistes de recherche. La première, celle de cette singulière relation qui lie la mémoire à l’histoire. Elle s’inscrit certes dans l’air du temps mais n’en est pas moins féconde, sauf lorsque la mémoire cherche à soumettre l’histoire. Deuxièmement, celle de la non moins singulière histoire de la violence, et, enfin, l’histoire du sentiment de peur qu’il faudra bien faire un jour, surtout lorsque l’on devine combien la peur, dans le cas qui nous préoccupe, a structuré la mémoire.

Il se trouve que la construction historique de ces tragiques événements du 5 juillet à Oran, prend appui beaucoup plus sur la mémoire des acteurs, des témoins et des rescapés que sur les classiques documents d’archives. Et pour cause...

Les registres de l’état civil de la Mairie d’Oran existent et les pages relatives au 5 juillet n’ont pas été arrachées, contrairement à ce qui à pu être écrit. Les deux personnes qui ont déclaré les décès, à la date du 7 juillet, sont parfaitement identifiées. Les archives de la Maison Lamy, devenue Régie communale des pompes funèbres, sont aussi muettes que celles de l’administration départementale, celles de l’Hôpital civil et l’antenne médicale de la rue Tombouctou n’ont pas survécu aux vicissitudes du temps. Les archives du FLN-Oran ont-elles existé ? Celles de la Zone Autonome d’Oran (ZAO) du capitaine Bakhti et des Services de Sécurité du MALG [2], auraient connu trois destins différents. Une partie aurait été privatisée, une autre détruite, volontairement ou non. Il en existerait enfin une partie au niveau des archives militaires. Les archives de la police d’État auraient connu un sort identique. Aucune trace des procès-verbaux des interrogatoires de la bande du Petit-Lac arrêtée le 8 juillet. Quel a été le destin des archives de l’Association des familles de disparus ? Que sont devenues celles de l’Association de Sauvegarde que présidait Alexandre Soyer ? Celles du Comité provisoire de liaison population-autorités administratives réuni sur l’initiative de l’ex-maire-adjoint Coignard ? Et les archives de la sous-délégation du Comité International de la Croix-Rouge ? Il faudrait aussi compulser les archives des radios françaises, en particulier celles d’Europe n° 1. En tout état de cause, il est donc plutôt délicat de vouloir décrire l’horreur à la lecture des archives même en s’appuyant sur les archives de l’armée française. [3]

Il reste la mémoire de ceux qui ont vécu ce drame. Il reste les témoignages autour desquels quatre constats peuvent être faits.

1. Il est facile de constater qu’il y a entre les deux rives de la Méditerranée un déséquilibre net. Face à une tradition, face à une pratique d’enregistrement de la mémoire, riche, ancienne et efficace au-delà de la Méditerranée, en Algérie l’acte d’écrire l’histoire, de livrer ses souvenirs, de consigner sa mémoire par écrit, est et reste encore problématique malgré quelques efforts.

2. Ces deux mémoires collectives diffèrent, fondamentalement, non pas par rapport au récit qu’elles font des événements, mais par rapport à l’utilisation qui en est faite aujourd’hui, et surtout par rapport à l’accueil qui est réservé aux sollicitations de l’historien.

Autant la mémoire des Français d’Oran a, apparemment, répondu facilement aux demandes dont elle a été l’objet, autant celle des Algériens a été difficile à découvrir et à déchiffrer. Mais, dans les deux cas, comme l’a noté Michel Pollak, la mémoire qui s’exprime « résulte à la fois des questions posées par les enquêteurs et des associations faites par le survivant au cours de l’entretien. » [4]

Comment alors gérer le silence, qui, différent de l’oubli, traduit parfois la difficulté de faire coïncider le récit avec les normes de la morale actuelle ? Beaucoup de responsables de l’Organisation Nationale des Moudjahidine déclarent clairement et publiquement leur mépris pour les auteurs des crimes du 5 juillet.
Comment gérer le refoulement de souvenirs ? Quelle signification donner à leur intégration dans un discours qui se veut aujourd’hui patriotique ? Ces questions restent à traiter.

3. On comprend donc que, plus que jamais, histoire et mémoire fonctionnent sur deux registres différents : la tentative d’approcher un fait et de construire un savoir pour la première, la légitimation dans le cadre de problèmes actuels pour la seconde. L’historien, qui a la prétention d’essayer d’analyser la prise en charge de cet événement, se trouve alors placé à l’interface de ces deux registres.
Mais ne partage-t-on pas des deux côtés de la Méditerranée le même souci d’instrumentaliser histoire et mémoire à des fins de légitimation ?

4. Il se trouve que l’historien fait face à des mémoires dont la complexité dépasse le clivage facile Algériens/Européens d’Oran en situation de guerre totale. D’un côté, parmi ceux qui ont échappé au massacre, beaucoup se souviennent qu’ils doivent la vie à l’intervention d’un inconnu ; de l’autre côté, ceux qui ont perpétré les crimes parlent difficilement alors que ceux qui ont contribué à ramener l’ordre finissent par évoquer les opérations de secours qu’ils ont menées. C’est dire combien la « mémoire collective est une chimère... », selon l’expression d’Henri Rousso [5]. Combien elle reste la « somme imparfaite de mémoires éclatées et hétérogènes. » [6]

Ces précautions de méthode prises en compte, il est vrai que dans cette tentative de reconstruction des faits, la posture de l’historien est d’autant moins aisée que, d’une part, comme le note Dominique Julia, il « affronte ce qui justement peut apparaître comme le plus irrationnel, le plus inhumain, la violence et son cortège d’horreurs » et que, d’autre part, il se trouve face à un dossier d’histoire encore chaud. Henri Rousso l’avait déjà constaté au sujet de l’histoire de Vichy : « La distance n’est pas assez suffisante pour jouer du scalpel en toute innocence. »

Ce dossier reste tellement chaud qu’à Oran la mémoire collective a longtemps évité de l’évoquer. Oubli volontaire ou refoulement ? Les deux ? Pour sa part, la mémoire historique nationale ne lui accorde aucune place alors qu’en France son souvenir est entretenu, d’abord et surtout, par la mémoire collective d’une partie des Français d’Oran [7]. Les cicatrices laissées par cette journée, la manière dont elle a été perçue par les contemporains tant en Algérie qu’en France, la manière dont elle est traitée aujourd’hui en France, interpellent d’autant plus l’historien, que certains ont cru, à la lumière d’événements postérieurs, tout autant dramatiques, lire dans cet accès soudain de violence l’identité d’une société.

Il n’y a pas lieu de mettre en doute la sincérité des témoignages recueillis. La mémoire meurtrie des Français d’Oran, en rapport avec cette date, est et reste respectable. Les écarts de langage, ce qui peut être considéré comme tel, se comprennent, même s’ils sont repris, des décennies plus tard, avec la même énergie. Ils sont à la mesure du sentiment de peur qui a habité une population tout d’un coup vulnérable. Sentiment de peur alimenté par un sentiment d’abandon dans un pays devenu hostile. Le slogan « La valise ou le cercueil », attribué d’ailleurs à tort au mouvement nationaliste, devenait la réalité. Le vieux réflexe de peur, si souvent actionné dans le passé [8] par les représentants de la droite coloniale pour bloquer les réformes politiques, allait fonctionner.

Par contre, lorsque la relation est faite avec les violences ultérieures qu’a connues l’Algérie, le doute s’installe [9]. Sommes-nous encore dans le champ de la science ? Ne nous retrouvons-nous pas en présence de cette sorte « de réductionnisme anthropologique » qui, comme l’écrit Dominique Julia, « déhistoricise les massacres pour y lire le surgissement d’un « inconscient collectif » venu de la nuit des temps » ? Cette posture ne permet-elle pas alors d’user de l’interprétation culturelle, « qui fait de la violence une « riche catégorie du 5 juillet 1962, comme celle qui se déclenche trente années plus tard, s’expliquerait, selon ces auteurs, par « le rapport étroit qu’elle entretiendrait avec les valeurs d’une communauté et le sens que celle-ci a de son identité ? » (D. Julia) [10]. Je renvoie ces citations de Dominique Julia à l’article qu’Alain Gérard Slama a consacré à l’ événement qui nous intéresse [11].

On peut, à la suite du sociologue allemand Wolfang Sofsky, distinguer la « violence instrumentale » de la « violence pour la violence. » La première « est un moyen pour parvenir à une fin » écrit-il, c’est alors « la fin qui la dirige et justifie son emploi. C’est la fin qui canalise... et délimite son emploi et son ampleur... Une fois le but atteint, toute violence supplémentaire est absurde. » La seconde « est praxis : la violence pour la violence... Ce qui compte est l’action elle-même. » [12]

Alors précisément, quand le FLN fait respecter le cessez-le-feu, en argumentant de façon simple : « le monde entier nous regarde ! », la violence supplémentaire devient absurde. L’OAS, par contre, avait vite fait de la violence une praxis, à cette nuance près qu’elle avait tout de même un but, bloquer l’émergence de l’État-nation. De son côté, le groupe de Petit-Lac/Lamur [13] avait profité du double conflit qui opposait le responsable FLN de la région IV (Lamur/Hamri) à celui de la région III (Ville Nouvelle) et surtout à l’ALN – pour acquérir une large autonomie d’action. Ce groupe, mené par Attou Mouedden et son neveu, avait fait de la violence une fin. Les premiers signes de cette dérive, qui a conduit vers le banditisme et le crime, sont les premières disparitions d’Européens sur la route Oran-Aéroport d’Es Sénia, dès le début du mois d’avril. Le 17 mai, Oran républicain publie – avec les réserves d’usage – une première liste de 80 personnes – dont deux Algériens – signalées disparues en Oranie depuis le 19 mars.

Ces événements étaient-ils prévisibles ?

Peut-on dire, comme l’ont écrit plus tard Morland-Barangé-Martinez, « personne ne doute que demain, les Musulmans vont avoir de lourdes factures à présenter. » [14] Cette thèse, qui veut que les Algériens d’Oran aient attendu patiemment de pouvoir prendre leur revanche, revient souvent. Ne faudrait-il pas lire là quelque prédiction après-coup ?

Une question subsidiaire doit être posée. Pourquoi seule la ville d’Oran a-t-elle connu ce drame ? L’explication par l’importance de la population européenne ne peut tenir. Au début des années soixante, la seule ville d’Algérie où la population européenne dépassait en nombre la population algérienne était Skikda/Philippeville. À quatre-vingts kilomètres au sud d’Oran, à Sidi-Bel-Abbès, où les Européens étaient à peine moins nombreux que les Algériens, la redistribution de l’espace urbain par la terreur avait fini par diviser la ville en deux. Sidi-Bel-Abbès avait, en plus, le triste privilège d’héberger le plus grand nombre de déserteurs du 1er R.E.P. Le général Gardy, successeur de Jouhaud à la tête de l’OAS-Oranie y avait été Inspecteur de la Légion étrangère. La bataille pour Sidi-Bel-Abbès fut presque aussi dure que celle pour Oran. Les mêmes causes n’ont pas produit les mêmes effets.

Christian Guy de L’Aurore (27/02/62) se fait-il l’écho d’un sentiment qui hanterait alors les Européens ? « Le cessez-le-feu déclenchera-t-il la plus sanglante tuerie qu’Oran ait jamais connue ? On n’ose y croire et pourtant » écrit-il. On avait déjà annoncé cette tuerie pour le 1er novembre 1961, on l’avait prédite pour le 19 mars 1962. On avait prophétisé la Saint-Barthélemy pour le 1er juillet, on aura connu le 5 juillet.

Entre temps, oubli, concorde et réconciliation, étaient devenus les maîtres mots. La presse locale, L’Écho d’Oran, Écho Soir et Oran républicain, rapportaient les moindres faits confortant la paix retrouvée et pour rassurer la population européenne. Oran républicain se félicite des premiers contacts établis, dans le quartier israélite, le 17 juin au soir dès l’annonce par la radio de l’accord FLN-OAS. Toutefois, le rejet de ces accords par l’OAS/Oran et sa politique de la terre brûlée anéantirent les premiers espoirs.

Pourtant, forçant peut-être un peu la réalité, L’Écho d’Oran veut sentir un grand souffle de réconciliation et d’oubli du passé qui passe depuis quelques jours (28 juin). Ce jour-là, 30 notables de la ville se réunissent, en présence du capitaine Bakhti, commandant la Zone Autonome d’Oran, et créent à l’instar des autres villes de la région une Commission de réconciliation.

De fait, les signes positifs se multiplient à travers la ville. Les Algériens franchissent les barbelés pour retrouver le centre ville « plusieurs d’entre eux ont rencontré de vieilles connaissances et la cordiale poignée de main a montré mieux que tout commentaire le désir sincère de paix et de l’amitié retrouvée » (Écho Soir, 30 juin). La réunion publique du 29 juin, place Foch, en présence de Mgr Lacaste et de Cheikh Tayeb el Mahadji fut un grand succès.

La commission mixte de réconciliation avait tenu, le 30 juin, son premier meeting devant la mairie dévastée. Une foule estimée à 4 000 personnes avait applaudi les orateurs. Le capitaine Bakhti avait déclaré : « Un voile épais a séparé les deux communautés. Ne cherchons plus les responsables, ayons seulement la force d’âme propre à oublier tout ce qui a pu nous séparer. » Propos qui se veulent rassurants et qui sont repris à l’adresse des ASE (Algériens de Souche Européenne) le 3 juillet lors de la cérémonie officielle qui s’était déroulée devant le Palais des Sports. Dans leurs discours, le nouveau préfet Lahouari Souïah, le cheikh Tayeb el Mahadji et le capitaine Bakhti appelaient à la réconciliation et à l’oubli de ce qui s’est passé. Un tract FLN distribué à Eckmühl est adressé aux enfants musulmans : « L’enfant européen sera ton compatriote, respecte-le, aie pour lui la même sollicitude que tu auras pour ton frère musulman. »

Ces discours de bonnes intentions n’auraient pas convaincu les Européens. Du moins ceux dont le témoignage a été recueilli par G. de Ternant et d’autres. Tous se souviennent de ces you-yous, de ces cris, des coups de klaxons etc. Dans son témoignage, Jeanne Cheula rapporte bien l’angoisse qui fut la sienne et qui apparemment était partagée par beaucoup d’Européens : « Ce n’est plus de la joie, c’est de l’hystérie. Cela devient inquiétant... à un tel degré d’excitation, on peut craindre tous les excès » [15]. Pierre Tanart, qui était militaire, écrit : « le 4 juillet... quand la nuit arrive, le vacarme devient de plus en plus fort... je suis inquiet. Une foule en état de surexcitation est source de danger évidente... » [16]

Même en acceptant l’idée qu’une tension régnait, due essentiellement aux derniers incidents – coups de feu, explosions et incendies – que les uns attribuaient à l’OAS et les autres au conflit ALN, wilaya V-OCFLN/Oran, rien ne laissait prévoir cette brusque dégradation de la situation. Les témoignages rapportent que les Européens qui n’étaient pas partis à la plage vaquaient normalement à leurs occupations ou contemplaient le spectacle des manifestations.

Peut-on établir les faits ?

Le GPRA avait choisi de célébrer officiellement l’Indépendance le jeudi 5 juillet. Ce fut un jour de fête partout, à Alger, Constantine, Sétif, Tlemcen etc. Partout en Algérie, sauf à Oran.

Comme depuis le meeting du 30 juin, ce 5 juillet, dès 8 heures du matin, des cortèges se dirigent vers la place Foch (la place d’Armes). La population qui avait eu l’autorisation de manifester au centre-ville, le fit en masse. Elle le fit d’autant plus facilement que les responsables de la ZAO [17] avaient choisi la grande place centrale d’Oran [18] pour fêter l’Indépendance. Il n’y eut pas de défilé officiel. Un grand rassemblement se tint devant l’Hôtel de Ville. « Au milieu de cette foule les Européens circulaient sans être inquiétés. » (Écho Soir, 6-7 juillet) « ... Pour la première fois depuis l’avènement de l’Algérie à l’Indépendance, on constate que des Européens restent sur leurs balcons pour assister à ce spectacle bruyant et multicolore. »

Jusque vers 11 h35, l’horloge de la place Foch faisant foi pour l’Écho Soir, qui en publie la photographie, c’était l’allégresse. Vers 11 h55, des coups de feu éclatent. Qui a tiré ? D’où ? Les faits n’ont jamais pu être établis avec certitude, le nombre des victimes non plus. Les coups de feu ont-ils été tirés dans une rue derrière l’Opéra comme le rapporte le correspondant de l’AFP repris par Écho Soir ? Ont-ils été tirés depuis les terrasses ou les balcons d’un immeuble de la place Karguentah, immeubles occupés exclusivement par des Européens ? Ont-ils été tirés du haut de l’immeuble de la Maison du Colon ou de la terrasse de la Mairie ? Ont-ils été tirés par un agent de police dit ATO [19] posté rue Eugène-Étienne qui avait voulu interdire aux militants du FLN de hisser le drapeau national avant midi ou qui au contraire avait manifesté sa joie ? Ultime provocation des derniers groupes de l’OAS ? Initiative isolée d’un Européen excédé ?

Le correspondant de l’AFP repris par Le Monde du 7 juillet note : « L’origine des premiers coups de feu est mal déterminée. Un officier français d’une unité de tirailleurs raconte qu’il a vu tirer du premier étage d’un immeuble sur des scouts musulmans. Le FLN confirme que ces derniers étaient bien visés mais que les coups de feu partaient d’une voiture, une Dauphine. » Pour Pierre Tanart, « les premiers coups de feu sont partis d’un immeuble du boulevard Magenta entre le boulevard Maréchal-Joffre et la place Karguentah. »

Donnant son témoignage à la revue L’Histoire, un autre ancien appelé, F. Thierry, écrit : « Quant à savoir qui a tiré le premier ce jour-là, il a été impossible de le savoir, chacun renvoyant la balle sur l’autre. Il semble bien toutefois qu’il s’agisse d’un tir venant d’Algériens qu’on m’a dit postés sur des toits autour de la place (Foch). » [20]

En recoupant ces témoignages, la localisation du départ du feu peut être circonscrite au plus près possible et confirmerait la thèse des coups de feu tirés à l’intérieur d’un triangle formé par la place Foch, la place Valéro, sur le boulevard Joffre, et la place Karguentah. Dans ce triangle, se trouvent deux immeubles, celui de la Santé, rue Eugène-Étienne, et l’ex-hôtel Benahmed, rue René-Estienne, devenu, depuis 1955, le siège des services de police dont la DST puis la Police des Renseignements Généraux. Le fait est que, lorsque les coups de feu éclatent, un seul cri retentit : « c’est l’OAS ! » Dès lors, « la foule devint menaçante a l’égard des Européens... de nouveaux coups de feu étaient entendus... Ce fut une débandade folle. Les manifestants sautaient des camions et des voitures. Les femmes se jetaient à plat ventre. Tout le monde tirait : les militaires de l’ALN avec leurs armes automatiques, les civils du FLN et les ATO avec leurs pistolets. Les militaires français avec leurs mitraillettes, puis leurs mitraillettes lourdes. Tous ces hommes tiraient dans la confusion la plus totale. » [21]

Le drame va durer cinq heures, entre midi et 17 heures.

« Le bilan officiel étayé sur le chiffre donné par le directeur de l’hôpital, proche du FLN, fait état de 25 morts » écrit A.G. Slama. Faux bien sûr. La presse publie les listes des victimes, communiquée par l’hôpital civil, par l’hôpital militaire Baudens et par l’antenne chirurgicale de la rue de Tombouctou du FLN. Les chiffres officiels, donnés le 9 juillet, font état de 101 morts, 76 Algériens et 25 Européens et de 145 blessés, 105 Algériens et 40 Européens. Le lendemain, quatre autres noms sont ajoutés (dont deux non signalés sur le registre des actes de décès). La lecture du registre des actes de décès de la mairie d’Oran donne 36 décès Européens (dont une femme) dont 9 non identifiés (deux sont reconnus un peu plus tard). Dix sont enregistrés en 1963 sur les registres du consulat de France puis transcrits sur ceux de la mairie. Trois enfin sont enregistrés suivant jugement sur requête du tribunal de grande instance d’Oran en 1963 également [22].

Enfin un responsable de l’ALN nous a rapporté que selon le commissaire central adjoint, dont le décès avait été annoncé par le correspondant d’Europe n° 1, il aurait été recensé 235 corps, dont ceux de 10 femmes et de 12 enfants [23].

Reste à comprendre de quoi sont morts les 76 Algériens.

On peut imaginer que la foule qui manifestait dans la joie, brusquement agressée, se soit laissée « dominer par les hallucinations collectives et par les suggestions quasi hypnotiques d’un meneur » [24]. Vieux démons cachés et haine refoulée auraient resurgi ? Les terribles derniers mois vécus sous le feu de l’OAS appelaient d’autant plus vengeance que tout avait été fait pour oublier. En tirant sur la foule — ce qui était supposé être le cas — l’Autre, identifié aussitôt comme l’ennemi, avait fait preuve d’un manque de loyauté. Et la foule aurait répondu comme mécaniquement à la peur qu’avait suscitée le souvenir de l’OAS.

Le phénomène est toutefois complexe. Certes, on peut expliquer les décès des Algériens par la panique et les balles perdues. Mais si on admet que soudain les deux communautés s’étaient retrouvées face à face, dans une nouvelle confrontation, mais avec un nouveau rapport de force, comment comprendre que beaucoup d’Européens doivent leur vie sauve à des Arabes en tenue militaire ou en civil armés ou pas ? Les témoignages, écrits des uns et oraux des autres, l’attestent. [25]

La répression menée par les éléments de l’ALN contre les fauteurs de troubles a été brutale au centre de la ville et dans ses abords immédiats ainsi qu’en Ville Nouvelle. Toute personne armée était, nous a-t-on dit, mise hors d’état de nuire. Mais cette action, si elle a permis de sauver des Européens, n’en a pas moins ajouté à la confusion. L’appel à la gendarmerie française aura pour but de rassurer la population européenne. Ainsi au moment où les soldats de l’ALN et les responsables FLN aidés par les ATO neutralisaient les Algériens qu’ils protégeaient hier encore, les gendarmes mobiles français – les gardes rouges – assuraient la protection des Européens qui hier encore les vilipendaient et même les agressaient.

La plupart des crimes étaient commis cependant dans les quartiers périphériques de Petit-Lac et Victor-Hugo ainsi que sur l’autoroute conduisant à l’aéroport. Les victimes étrangères à la ville qui se dirigeaient soit vers l’aéroport, soit vers le port, tombaient dans des embuscades dressées par des éléments de la bande d’Attou. Une première intervention plus que musclée de l’ALN mit fin aux activités de ce groupe. Toutefois, il faut attendre l’opération militaire dans la nuit du 9 au 10 juillet dans les quartiers de Petit-Lac et Victor-Hugo pour que la bande soit neutralisée. Attou et ses complices ainsi que d’autres « pillards et assassins » sont présentés à la presse le 12 juillet. Mais le mal était fait et un autre problème allait surgir, celui des disparus. Combien de personnes furent entraînées dans la mort ? 200 ? 2000 ? Le dossier des disparus est ouvert. [26]

Un événement dans l’événement : les disparus

Dès son édition du lundi 9 juillet, l’Écho d’Oran signale que « depuis le 5 juillet, 70 Européens disparus et 5 Musulmans (ont été) enlevés ». Il s’agit de 70 plaintes enregistrées au niveau du commissariat central ; « une dizaine de cas ont été résolus ». Et les bruits les plus divers circulent sur l’existence de charniers dans certains quartiers. La rumeur et la peur s’installent à un point tel que le préfet, dans un communiqué du 9 juillet, dénonce le fait que « des fauteurs de troubles émettent de fausses rumeurs à l’adresse de nos frères européens pour les inciter à l’exode... » Ces rumeurs font état de la disparition de 300 personnes.

Le 21 juillet, dans un communiqué, le Comité de Réconciliation fournit une liste de cent treize (113) personnes portées disparues depuis le 17 avril, dont quatre-vingt six (86) le 5 juillet et cinq (5) les 6 et le 7 juillet. Cinq avis de décès sont publiés et douze recherches dans l’intérêt des familles. Un seul nom figure sur la liste du Comité de Réconciliation. De la même manière, aucune des vingt-cinq personnes (25) libérées le 26 et le 27 juillet de l’école Paul Langevin, ne figure sur cette liste.

Leur aventure, rapportée par Paris-Jour [27], se recoupe avec la mémoire des témoins. Les responsables de l’ALN avaient transformé l’école en lieu de détention. Cette école est située entre le Palais des Sports où était cantonnée la troupe et le Lycée Ardaillon où le commandement avait installé ses quartiers. Convaincus que l’OAS était à l’origine des tirs, ils avaient procédé à une vaste série d’arrestations pour vérification d’identité. Finalement, tout le monde fut libéré, même les personnes convaincues d’avoir été membres de l’OAS. L’ordre aurait été donné par Ahmed Ben Bella. [28]

Quand l’histoire se soumet à la mémoire

Il m’a été donné de commenter, ailleurs, la manière dont M. Slama a écrit l’histoire de ces événements [29]. M. Slama développe au moins trois affirmations :

  • tous les éléments de l’OAS avaient quitté la villa avant le 5 juillet,
  • il s’agit d’une provocation de l’ALN, pour régler ses comptes internes,
  • les Musulmans ont envahi la ville européenne.

Tous les éléments de l’OAS avaient quitté la ville

« D’après un reportage de Paris-Match, cité par B. Stora, les commandos de l’OAS étaient tous partis début juillet, ce qui exclut l’hypothèse d’une provocation de leur part » affirme Alain Gérard Slama. Peut-on être aussi affirmatif ? Dans une émission pirate, le vendredi 22 juin, l’ex-général Gardy avait annoncé qu’il poursuivrait son action. « Nous ne pouvons que conseiller à nos compatriotes de partir mais nos commandos, eux, restent sur place ! ». C’est la politique de la terre brûlée qui commence. Le 28 juin, L’Écho d’Oran annonce que l’ex-général Gardy et une partie de l’État-major de l’OAS a quitté Oran. Quid des Sections Spéciales de l’OAS à qui l’ex-colonel Dufour avait ordonné le 26 de cesser le feu ?

Pourtant, dans la continuité de la politique de la terre brûlée, les destructions d’édifices publics et privés — Radio-Oran Boulevard de Metz, Tribunal rue Floréal-Mathieu, Maison de l’Agriculture et marché Karguentah — bien qu’en net ralentissement, se poursuivent ce jeudi 28 juin. Cinq explosions et incendies sont recensés, un passant algérien est tué. Actions isolées ? Derniers éclats des Sections Spéciales de l’OAS ?

Quelle explication donner aux événements signalés après le 1er juillet ? Plateau Saint-Michel, un poste militaire est attaqué le 2 juillet par des francs-tireurs, deux soldats sont blessés. Écho-Soir signale l’existence à Oran de francs-tireurs qui s’efforcent de contrecarrer l’action de coordination et de sécurité des ATO et de l’armée. Des coups de feu sont tirés à l’angle des rues d’Assas et de Parmentier. Le 3 juillet, deux charges explosives éclatent devant le Monument aux morts, une autre rue Lamoricière et une quatrième faubourg Gambetta.

La nature de ces incidents peut laisser croire que tous les commandos des Sections Spéciales de l’OAS n’avaient pas forcément quitté la ville.

La provocation de l’ALN

« C’est bien ainsi que s’est déroulé le scénario du 5 juillet. À 11h 50 à la suite peut-être (il faut relever le peut-être) d’une provocation de l’ALN de l’intérieur qui dans sa rivalité avec les politiques, cherchait à s’imposer comme seule force de l’ordre, des manifestants musulmans envahirent la ville européenne. »

L’hypothèse (en fait l’affirmation) formulée est que les Européens ont été les victimes d’un règlement de compte entre politiques et militaires. Il est vrai qu’un conflit sourd opposait les responsables de l’Organisation Civile du FLN d’Oran (plus précisément la zone 3), qui avait choisi la légalité incarnée par le GPRA, et le commandement de la wilaya V qui avait prit fait et cause pour l’État-major de l’ALN. Le commandant de la Zone Autonome d’Oran, le capitaine Bakhti, avait réussi à maintenir entre les deux une sorte de paix armée avant d’expédier, le 4 juillet, les premiers en terrain neutre à Bouisseville à leur retour d’Alger où ils avaient publiquement apporté leur soutien à Benyoussef Benkhedda. Malgré les coups de bluff de l’OCFLN et les démonstrations de force de l’ALN, il n’y eut pas d’affrontements. Le déséquilibre des forces était trop important pour que les premiers, totalement isolés, puissent tenter de résister aux seconds. Ceci exclut-il totalement l’hypothèse de la provocation, telle qu’affirmée par M. Alain-Gérard Slama ? Peut-être pas en théorie, mais dans les faits vus de l’intérieur, le rôle de médiateur joué par le capitaine Bakhti, que les responsables de l’OCFLN reconnaissent encore aujourd’hui, a désamorcé le conflit. Leur neutralisation avant les événements qui a préparé leur adhésion au mouvement initié par Ahmed Ben Bella, la participation active des éléments de l’ALN dans le rétablissement de l’ordre, dans la chasse aux assassins et dans le regroupement des Européens, empêchent d’adhérer à l’hypothèse d’une provocation. Ne retrouve-t-on pas là cette obsession du complot qui semble inscrite au plus profond des angoisses d’une société qui a toujours fonctionné sur le refus de l’Autre, sur la peur de l’Autre ? Il est alors questions dans les témoignages publiés d’envahissement, de hurlements, de horde...

L’accusation portée contre le FLN/ALN est intéressante à plusieurs titres. N’informe-t-elle pas plus sur ceux qui la portent que sur elle-même ? Au passage, n’exonère-t-elle pas l’OAS de ses responsabilités et de ses crimes ? Mais surtout, ne dénote-t-elle pas une sorte de refus permanent de voir l’Autre ? Tous les mêmes ! L’obsession de la conspiration a largement contribué à politiser le problème et a contribué à l’empêcher d’entrer dans l’Histoire.

Les Musulmans ont envahi la ville européenne

Ce n’est pas ainsi que s’est déroulé le scénario du 5 juillet. Il est vrai que, sinon depuis la grève du 5 juillet 1961 contre la partition, mais surtout depuis les affrontements qui ont débuté le 24 août 1961, une frontière invisible s’installe entre les deux communautés. Petit à petit, elles se séparent et se partagent la ville en fonction du rapport de force qui s’établit sur le terrain, faubourg par faubourg, quartier par quartier, mais aussi et souvent à l’intérieur d’un même quartier, rue par rue. Une véritable, mais silencieuse, bataille pour la ville se déroule. On assiste à une sorte de redistribution de l’espace urbain. Les regroupements qui sont signalés traduisant la lutte pour le contrôle des quartiers mixtes. Les Européens se recasent dans le centre et dans les quartiers et faubourgs qui le jouxtent immédiatement, les Algériens refluent au contraire vers les faubourgs. Mais la majorité ne chasse la minorité que dans des lieux précis : la Ville Nouvelle [Madina Jadida] et les faubourgs de Lamer, Petit-Lac et Victor Hugo se ferment aux Européens, le centre-ville, avec les quartiers de Saint-Michel et de Saint-Antoine qui lui servent de tampon, par rapport à la Ville Nouvelle, sont interdits aux Algériens. On peut croire alors que les deux communautés se faisaient face ; on peut croire la ville coupée en deux : une ville européenne, une ville musulmane. La frontière serait plus que difficile à tracer de façon nette. Il n’empêche que d’aucuns auront évoqué l’invasion le 5 juillet de la première par les habitants de la seconde. D’où les massacres.

En fait, les Musulmans n’avaient pas attendu le 5 juillet pour retrouver le chemin du centre-ville. La presse d’Oran s’en félicite et même les témoignages recueillis par Mme G. de Ternant le montrent. Après la constitution du Comité de réconciliation, le jeudi 28 juin, dans l’après-midi, une première réunion présidée par le capitaine Bakhti et Monseigneur Lacaste, se tint Boulevard Herriot qui sépare la Ville Nouvelle du quartier Saint-Antoine. « À l’issue de la réunion, de nombreux véhicules occupés par les Européens circulaient Boulevard Herriot sous les applaudissements d’une double haie de Musulmans. Boulevard Joffre, on remarquait le retour en ville européenne de nombreux Musulmans. » Place de la Perle, dans les bas-quartiers, dans ces lieux que les Européens avaient été contraints de quitter, des manifestations de réconciliation allaient se reproduire vers 18 heures (Écho d’Oran, 30 juin). Deux autres meetings furent tenus, les 29 et 30 juin, place Foch, sur le parvis d’une mairie détruite par les incendies, sans qu’aucun incident ne soit signalé.

Tout semblait aller pour le mieux malgré quelques mauvais signes. Aussi, et pour rassurer la population européenne et éviter tout problème, le capitaine Bakhti interdit, le 2 juillet, toute manifestation dans le centre-ville avant le 5 juillet. Toutefois, cela n’avait pas empêché les Algériens de retrouver le centre-ville.

Conclusion : Comment inscrire l’événement dans l’histoire ?

Alors comme l’écrit Michèle Villanueva, le 5 juillet serait-il le contrecoup des mois terribles que la population algérienne venait de vivre ? Beaucoup sont ceux qui à Oran retiennent cette hypothèse. Lahouari Souïah, nouveau préfet d’Oran, semble leur donner raison. Apparemment excédé par l’impatience et les exigences de la Commission de Sauvegarde et par les difficultés qu’il rencontre pour remettre en marche l’administration préfectorale, le préfet admet dans un communiqué : « que le problème des disparitions des Européens soit préoccupant, (mais) toutefois que ce problème est la conséquence inévitable de sept années de répression féroce où les disparitions de Musulmans se sont comptées par milliers dans la seule région d’Oran » (Écho d’Oran, 24 juillet).

Certes, ce soudain accès collectif de rage peut être interprété ainsi. Une fois la colère tombée, le calme est revenu et la vie a repris. La honte et la rage de n’avoir pas pu intervenir, par peur de subir le même sort, ont entraîné l’oubli et le refoulement. Le sentiment de colère qui s’exprime aujourd’hui est d’autant plus grand que, après tout, ceux des Européens qui avaient choisi de rester avaient exprimé leur confiance en l’avenir.

L’histoire de cette journée ne peut se faire sans les souvenirs de ceux qui l’ont vécu. Et le recueil de la mémoire de celles et ceux qui l’ont vécue à Oran est loin d’être achevé. Mais cette histoire doit-elle se faire pour autant dans l’affrontement des mémoires ? Pierre Vidal-Naquet le rappelait, s’il ne s’agit pas « d’opposer la mémoire à l’histoire, il ne s’agit pas non plus d’intégrer purement et simplement « les sources orales » ou qui ont été orales aux documents contemporains » [30]. L’historien essaie de tenir compte de ces inévitables tensions qui naissent à l’évocation de ce drame. Mais l’esprit critique peut-il se suffire de la mémoire ?

À lire et écouter les témoins, on comprend combien la mémoire est sélective, simplificatrice et manichéenne (Philippe Joutard). On comprend combien elle est impliquée dans des enjeux politiques du présent : accusation contre le général Katz et lutte contre l’héritage politique de De Gaulle, avec au passage quelque compte à régler avec le FLN diabolisé sans rémission, d’un côté de la Méditerranée ; de l’autre côté, contrôle du passé, en diabolisant à son tour la France coloniale, pour participer au partage de la rente pétrolière [31], tout en rejetant toute implication personnelle dans le massacre. Les deux mémoires oranaises s’accordent alors pour fabriquer un passé à la mesure de leurs mythes.

On comprend comment le passé, encore et fortement présent, rend l’opération historique délicate. Elle l’est d’autant plus, que pour l’histoire générale de la guerre d’Algérie, les événements du 5 juillet ont encore un statut d’épiphénomène. Comment alors inscrire cet événement dans l’histoire ?

Le souvenir de la violence vécue et de la peur qu’a éprouvée la population d’Oran, après le 19 mars (et même avant), ont fini par structurer la mémoire. La population européenne vivait dans l’angoisse de ce qui l’attendait, après, dans ce monde nouveau. En cette fin juin – début juillet, à l’angoisse s’ajoute un sentiment d’abandon. En France, on part en vacances, soulagé et débarrassé de la guerre. De son côté, la population algérienne vivait la peur, au jour le jour, dans l’attente d’une délivrance aussi proche que certaine. Quel rôle aura joué cette peur dans l’explosion de la violence ? Probablement le même que celui qu’elle a joué dans le discours sur le 5 juillet.

Il importe peu alors que les témoignages recueillis de part et d’autre de la Méditerranée soient parfois erronés. Il nous faut savoir revenir à Marc Bloch qui écrivait : « Les mensonges sont plus faciles à déceler que les inexactitudes... Deux sortes de défaillances sont à redouter : celles du souvenir et celles de l’attention. Notre miroir est un instrument fragile et imparfait. C’est un miroir taché avec des plaques opaques, un miroir inégal qui déforme les images qu’il reflète. » [32]

Ce qui importe est la croyance dans la réalité du phénomène. La falsification consciente ou inconsciente nous renseigne autant sur cet événement que le témoignage le plus sincère. Elle nous aide à comprendre comment une société tisse ses liens avec son passé. Seule une histoire en rupture avec cette vison hagiographique du passé peut, d’un côté, contribuer « à forger le civisme » (Hassan Remaoun) et de l’autre à ouvrir de nouvelles perspectives.

FOUAD SOUFI
Archives nationales d’Algérie/CRASC, Oran

[*Je me dois de signaler que tous les entretiens et recueils de témoignages ont été réalisés avec et grâce à Sadek Benkadda.

[1Villanueva Michèle, L’Echarde, Paris, Maurice Nadeau, 1992.

[2Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales.

[3Monneret, Jean, La phase finale de la Guerre d’Algérie, Paris, L’Harmattan, 2001. Dans cet ouvrage, extrait de sa thèse, l’auteur a consacré deux chapitres à Oran : le chapitre 12, « Oran en flammes », pp. 206-222, et le chapitre 14, « Le 5 juillet à Oran », pp. 243-277. Il a surtout le double intérêt de s’appuyer sur les archives militaires françaises et sur la mémoire de certains acteurs français, d’une part, et de présenter – pour ce qui nous concerne – deux documents importants : le Journal de Marche et d’Opérations (JMO) du Corps d’Armée d’Oran et le Rapport du Colonel Jézéquel. Nous avons essayé de nous livrer à un autre exercice à partir d’autres sources, dont la mémoire des acteurs du côté de l’ALN et du FLN constitue l’ossature.

[4Michel Pollak avec Nathalie Heinich, Le témoignage, Actes de la RSS, juin 1986, n° 62/63.

[5Rousso, Henry, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, coll. Points Histoire.

[6Ibid.

[7J’en renvoie à la collection de l’Algérianiste, revue du Cercle algérianiste et à l’ouvrage de Geneviève de Ternant, L’Agonie d’Oran, 5 juillet 1962, éd. Jacques Gandini, 3 tomes.

[8Ce sentiment de peur a été actionné non seulement au cours de XIXe siècle mais aussi et surtout en 1919, en 1936, en 1945, c’est-à-dire à chaque modeste tentative de faire évoluer le système colonial et son appareil d’État.

[9Pour cette question, cf. Remaoun, Hassan, « La question de l’histoire dans le débat sur la violence en Algérie », Insaniyat, n° 10, janvier-mars 2000.

[10Julia, Dominique, « La violence des foules : peut-on élucider l’inhumain ? » in Passés recomposés, Champs et chantiers de l’histoire, Autrement, n° 150-151, 1995.

[11Slama Alain-Gérard, « Oran, 5 juillet 1962. Le massacre oublié », L’Histoire, n° 231, 1999. Je me suis permis de donner mon appréciation sur cet article in Soufi, Fouad, « Oran, 28 février 1962, 5 juillet 1962 : Deux événements pour l’histoire, deux événements pour la mémoire », in La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises. Hommage à C.R. Ageron, Paris, SFHOM, 2000.
[Note de LDH-Toulon : lire, sur ce site, Une histoire en cours de reconstruction ? Les faits selon Alain-Gérard Slama.] .

[12Sofsky, Wolfang, Traité de la violence, Paris, Gallimard, 1998. NRF Essais.

[13Dans l’organisation politique, militaire et administrative de la wilaya V (département d’Oran), la ville d’Oran constituait la zone 4. Avant la création de la Zone Autonome d’Oran (ALN) après le 19 mars 1962, elle était contrôlée par le FLN et était subdivisée en régions, dont la 3 et la 4 étaient les plus importantes. Ces régions dites 4/3 et 4/4 avaient surtout réussi, en dépit des coups de butoir de la police et de l’armée, à maintenir une certaine activité. Mais les groupes de fidayin qui composaient les troupes de ces deux régions étaient plus ou moins bien contrôlés, par leurs responsables. C’est dans ce contexte que le groupe de Petit-Lac, grâce probablement à sa position géographique aux marges de la ville, non loin de l’aéroport, a fini par acquérir une sorte d’autonomie d’action après le 19 mars. Il est accusé d’être à l’origine des enlèvements et du massacre des Européens.

[14Morland, Barangé, Martinez, Histoire de l’Organisation de l’Armée Secrète, Paris, Julliard, 1964.

[15L’Algérianiste, n° 18, 1982.

[16Tanart, Pierre, Algérie : quatre ans d’une vie, Grenoble, Arthaud, 1973.

[17ZAO : Zone Autonome d’Oran, structure politique et militaire créée par le commandement ALN de la wilaya V et commandée par le capitaine Nemmiche dit Bakhti (1922-1992). Le capitaine Bakhti a joué un rôle essentiel durant cette période. Non seulement, il a servi d’interlocuteur au général Katz, mais également et surtout, il a servi à la fois d’intermédiaire et de tampon entre son supérieur le colonel Othman chef de la wilaya V- qui avait pris le parti de l’état-major de Boumediene - et l’organisation civile du FLN d’Oran - principalement la région III- qui avait apporté son soutien au GPRA au nom de la légalité. Nous abordons cette question plus loin. Cf. également F. Soufi, « 28 février, 5 juillet... » art. cité.

[18La Place Foch, anciennement Place d’Armes, aujourd’hui Place du ler Novembre.

[19Auxiliaires-Temporaires-Occasionnels, connus sous l’appellation de Force Locale.

[20L’Histoire, n° 233, 1999.

[21Le Monde / AFP, 7 juillet 1962.

[22Ces informations ont été relevées sur le registre des actes de décès européens de la ville d’Oran du mois de juillet 1962.

[23Cette comptabilité macabre n’a de sens que dans la mesure où elle nous renseigne sur l’intensité du drame. Qu’il y ait eu plus ou moins de morts n’enlève rien au caractère odieux de l’événement. Toutes les personnes interrogées à Oran – sauf une – ont condamné ces crimes et jeté l’opprobre sur ceux qui les ont commis ou ont regretté leurs actes : « J’avais dix-neuf ans, je ne savais pas ce que je faisais ! »

[24Julia, Dominique, article cité.

[25Les témoins français écrivent et les témoins algériens parlent.

[26Il faut toutefois attendre l’été 2002 pour qu’un hebdomadaire d’Oran, Le Régional, consacre quatre pages à cette question.

[27Paris-Jour, 28-29 juillet 1962.

[28Selon notre témoin, ayant appris que quarante-cinq Européens étaient retenus Ahmed Ben Bella avait exigé leur libération. À sa grande surprise, seuls vingt-cinq furent libérés. En réponse à sa violente colère, il lui fut expliqué que les vingt autres avaient été libérés antérieurement et, au fur et à mesure, conduits chez eux ou à Mers-el-Kébir ! Le reportage de Paris-Jour ne fait aucune allusion à ces vingt personnes. L’Écho d’Oran, seul quotidien qui paraissait alors après la disparition d’Oran républicain et la cessation de parution d’Echo-Soir, se contente d’annoncer la libération d’Européens sans commentaire.

[29Slama, Alain-Gérard, « Oran, 5 juillet 1962. Le massacre oublié », L’Histoire, n° 231, 1999, et Soufi, Fouad, « Oran, 28 février 1962, 5 juillet 1962 : Deux événements pour l’histoire, deux événements pour la mémoire », in La Guerre d’Algérie et les Algériens. Hommage à Ch.-R. Ageron, Paris, SFHOM, 2000.
[Note de LDH-Toulon : lire, sur ce site, Une histoire en cours de reconstruction ? Les faits selon Alain-Gérard Slama.]

[30Vidal-Naquet, Pierre, Les juifs, la mémoire et le Présent, Paris, La Découverte, 1996, Coll. Points.

[31Le statut de participant à la Révolution permet de donner au bénéficiaire de nombreux avantages pécuniaires et autres. Les FLN s’estiment lésés par rapport aux anciens membres de l’ALN.

[32Bloch, Marc, « Critique historique et critique du témoignage », Annales E.S.C., n° 1, janvier-mars 1950.