Histoire coloniale et postcoloniale

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l’honneur retrouvé de Brigitte et de Philippe

mardi 1er septembre 2015, par nf

Brigitte Lainé vient d’être promue chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur [1]. Nous sommes nombreux à nous en réjouir, et à lui associer son collègue Philippe Grand. Ces deux archivistes ont été “placardisés” pendant plusieurs années pour avoir témoigné au procès que Maurice Papon avait intenté à Jean-Luc Einaudi.

Leurs témoignages en février 1999 avaient été déterminants pour la condamnation de l’ancien préfet de police pour son implication dans les massacres des Algériens à Paris, en octobre 1961. Ils ont tous deux contribué à la mise en en évidence de la réalité et de l’ampleur de ces massacres. La promotion de Brigitte Lainé en constitue une reconnaissance.

[Mis en ligne le 19 juillet 2015, mis à jour le 1er septembre 2015]


Brigitte Lainé (photo Yann Mambert)

Brigitte Lainé : bannie à cause de Papon

[Référence : Le Journal de Saint-Denis, le 23 janvier 2012]


Un témoignage confortant l’implication du préfet de police [Maurice Papon] dans le massacre d’Algériens le 17 octobre 1961, lui a coûté cher dans sa carrière de conservateur en chef du patrimoine.

Rien, dans la vie de Brigitte Lainé, ne l’avait préparée à cela. Si ce n’est son haut sentiment de la justice et de la vérité. En 1998, Maurice Papon assigne en diffamation Jean-Luc Einaudi à la suite de la publication de son ouvrage La bataille de Paris - 17 octobre 1961. L’historien y pointe la responsabilité de l’ancien préfet de police de Paris dans le massacre des Algériens ce jour-là. [*]

Quelques mois plus tôt, Einaudi, sur les conseils du père Georges Arnold, qui avait vécu cette tragique journée à Saint-Denis (il habitait rue Brise-Échalas), s’adresse pour ses recherches au conservateur en chef du patrimoine dépendant du ministère de la Culture et mis à la disposition des Archives de Paris. C’est Brigitte Lainé. Mais pour consulter ces documents, il faut une dérogation, qui n’est jamais arrivée. Einaudi lui demande de témoigner lors de son procès.

Le 11 février 1999, Brigitte Lainé s’approche de la barre de la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Pas facile pour cette férue d’histoire depuis toujours et qui a trouvé dans son métier d’archiviste un travail qui mêle sa passion et sa discrétion. « Je trouvais injuste qu’il n’ait pas eu accès à ces documents qui, je le savais bien, existaient et confirmaient sa thèse. »

C’est cela qu’elle est venue dire au tribunal. Son témoignage fût déterminant ; Einaudi gagna le procès. Et c’est ce jour que ses ennuis ont commencé. Avec un autre collègue qui avait pris la même position, la voilà littéralement mise au placard avec obligation de présence mais sans rien n’avoir à faire ! Et cela a duré jusqu’en … septembre 2005. Changements de ministres de la Culture et de maires de Paris n’y ont rien changé. « Nous étions bannis », s’insurge-t-elle encore aujourd’hui.

Les soutiens sont rares mais appréciés : « Les anciens élèves de l’École des chartes où j’avais étudié, des chercheurs américains, les groupes verts et communistes au conseil de Paris – mais pas Delanoë ! –, la CGT, mais aussi des gens de droite… Cela remonte le moral car, dans ces situations, il ne faut pas être dépressif ! » Sans doute sa foi profonde l’a aidée à surmonter cette épreuve et à repartir avec autant d’enthousiasme.

Aujourd’hui à la retraite, elle n’arrête pourtant pas de travailler : elle vient de publier une somme, le Guide des sources judicaires des juridictions ordinaires et d’exception de Paris de 1790 à 2010. Dionysienne depuis 1994, Brigitte Lainé s’est aussi attelé à un grand projet : un ouvrage sur la basilique de Saint-Denis pour une collection dédiée aux cathédrales de France chez l’éditeur La Nuée bleue, dont elle parle avec enthousiasme et pour lequel elle travaille en lien étroit avec Michael Wyss, de l’Unité d’archéologie. « C’est un beau projet pour Saint-Denis », se réjouit-elle.

Car elle aime défendre sa ville (« il y a ici l’un des plus beaux musées d’Île-de-France ») même si elle fustige l’état de la propreté des rues, « catastrophique ! ». Mais elle revient vite à sa passion. « Archivistes, nous sommes comme les archéologues : on essaie d’attraper un fil et de le dérouler, même s’il casse et qu’il repart ailleurs … » Elle se lève, continue à parler en marchant d’un bon pas, toujours habitée par sa vive et délicate passion, le regard tourné vers la basilique ...

Benoît Lagarrigue


[*Jean-Jacques Gandini nous a adressé la mise au point suivante :

« Si effectivement le témoignage de [Brigitte Lainé] lors du procès en diffamation engagé par Papon contre Jean-Luc Einaudi a été déterminant, le procès n’a pas été engagé à l’occasion de la publication du livre de Jean-Luc "la Bataille de Paris 17 octobre 1961" car celui-ci a été publié en 1991.
« C’est par contre à la suite du témoignage fort de Jean-Luc lors du procès Papon à Bordeaux, qui a ulcéré ce dernier, et suite à sa condamnation le 2 avril 1998, qu’il a enfoncé le clou à propos de la responsabilité de Papon lors de ce massacre d’Etat en publiant un article dans le "Monde" le 20 mai 1998 reprenant l’argumentaire de son livre augmenté de nouvelles précisions, et c’est cet article qui est à l’origine du procès, comme je le rappelle d’ailleurs dans le dernier chapitre de mon ouvrage " le procès Papon : histoire d’une ignominie ordinaire au service de l’Etat" (LIBRIO 1999). »

Jean-Jacques Gandini, le 29 août 2015