Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > racisme, antisémitisme, xénophobie > racisme, antisémitisme > arabes, musulmans, Islam... > l’islamophobie : inacceptable, comme tout racisme

l’islamophobie : inacceptable, comme tout racisme

vendredi 4 octobre 2013

Difficile de nier la multiplication en France d’actes discriminatoires envers les personnes musulmanes ou supposées telles. Cette hostilité est entretenue par des déclarations et des écrits les stigmatisant. Le livre d’Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie – Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », constitue une oeuvre salutaire : il explique comment l’islam a peu à peu été construit comme un « problème » et comment l’islamophobie est devenue l’arme favorite d’un racisme qui ne dit pas son nom.

Nous reprenons un extrait de son introduction qui montre que des déclarations hostiles à la présence de musulmans en France sont de plus en plus tolérées alors qu’elles seraient jugées inadmissibles si elles étaient appliquées à d’autres catégories de la population. Pour commencer, un exemple récent ...

La publication islamophobe d’un assistant de Jean-Claude Gaudin

par Abel Mestre et Caroline Monnot, Le Monde, le 3 octobre 2013


C’est une lettre confidentielle de quatre pages dont le premier numéro a été publié le 21 juin. Islam confidentiel – c’est son nom – parait chaque vendredi. Sans doute en référence ironique au jour chômé chez les musulmans. Elle s’est fixée pour objectif d’"informer, révéler, alerter" sur différents aspects de l’islam. Son propos islamophobe est sans ambiguïté.

Pour son premier numéro, un éditorial intitulé "Il y a bien un ennemi intérieur" [1] affichait la couleur : "Le danger n’est pas seulement sécuritaire. Il est civilisationnel. Jamais aucune religion ne s’est propagée en France et dans toute l’Europe à une telle vitesse."

L’islam "n’est pas une religion comme une autre mais une doctrine politico-religieuse qui vise un objectif : conquérir. Pour régner sur les territoires et sur les âmes". Il continue : "A nous de lui résister et de reconquérir les territoires perdus, qui ne sont pas seulement ceux de la République, mais ceux de la France."

L’auteur de ces lignes, qui est le directeur de publication de la lettre, s’appelle Guillaume de Thieulloy. Il a 40 ans et est... assistant parlementaire de Jean-Claude Gaudin (UMP) au Sénat. M. de Thieulloy n’est pas un inconnu. Il anime plusieurs sites catholiques proches de l’extrême droite, tels Riposte catholique ou l’Observatoire de la christianophobie.

JOURNAL EN LIGNE

Il est aussi cofondateur avec Gonzague George de Nouvelles de France, un journal en ligne qui s’inscrit dans l’esprit du Tea Party américain. Ils étaient ainsi en pointe dans la mobilisation contre le mariage pour tous.

Guillaume de Thieulloy n’est pas seul à animer Islam confidentiel. Il a pris comme bras droit Bruno Larebière, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute et qui a été jusqu’à peu membre de la direction du Bloc identitaire, où il défendait une ligne de rapprochement et d’influence avec certaines franges de l’UMP.

Aujourd’hui, ce dernier, qui fut l’initiateur de l’opération "apéro saucisson pinard" à la Goutte-d’Or en 2010, évolue dans le milieu de la droite extrême "buissonnienne" qui veut construire des ponts entre "toutes les droites". La lutte contre l’islam en serait l’un des ciments.

"RESPONSABLE EN RIEN"

Des propos qui seront difficiles à défendre pour M. Gaudin qui brigue un quatrième mandat à Marseille, ville où vit une forte communauté musulmane. L’édile a répondu à nos sollicitations par mail. "L’activité spirituelle de Guillaume de Thieulloy est extérieure au Sénat. Tout comme chaque citoyen, il a droit d’exercer en toute liberté, l’activité qu’il souhaite pendant son temps libre, comme le prévoit le code du travail", écrit-il.

Jean-Claude Gaudin assure ne pas suivre "les activités privées de Guillaume de Thieulloy tant qu’elles n’interfèrent pas avec son travail au Sénat". Et ajoute qu’il ne "cautionne pas et n’est responsable en rien des déclarations de Guillaume de Thieulloy qui porte seul la responsabilité de ses écrits et de ses propos".

___________________________

L’islamophobie de plume [2]

On ne dénombre plus les discours publics stigmatisant sans complexe l’islam et les musulmans, de la part de chefs d’État, de membres de gouvernements, de professionnels de la politique, de journalistes, d’« éditocrates », d’intellectuels médiatiques, d’universitaires, etc.

Ces personnalités ne partagent pas le même « diagnostic » sur la nature du « problème musulman » et sur sa « solution ». Certaines d’entre elles s’opposent, politiquement ou intellectuellement. L’islamophobie de plume n’est donc pas un espace monolithique et sans nuances, mais tous ses protagonistes conviennent qu’il existe un « problème musulman », auquel les pouvoirs publics doivent répondre de manière urgente. L’accumulation des discours islamophobes, notamment durant les campagnes électorales et les expéditions militaires, produit un climat idéologique particulièrement hostile à la présence musulmane en France.

Dans les années 1990, Jacques Chirac, alors maire de Paris et président du Rassemblement pour la République (RPR), déclare qu’« avoir des Polonais, des Italiens, des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans ou des Noirs ». Pierre-André Taguieff, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), affirme quant à lui que « deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels ». Dans le contexte du 11 septembre 2001, l’écrivain à succès Michel Houellebecq déclare :

« la religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré ».

Et le même d’ajouter :

« l’islam est né en plein désert, au milieu de scorpions, de chameaux et d’animaux féroces de toutes espèces. Savez-vous comment j’appelle les musulmans ? Les minables du Sahara. Voilà le seul nom qu’ils méritent […], l’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire – pardonnez-moi – que d’enculer leurs chameaux. »

La traduction française du best-seller islamophobe de la journaliste italienne Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, rencontre en 2002-2003 un écho médiatique plutôt favorable en France malgré la violence de ses propos. Elle y décrit par exemple une mobilisation pour des papiers d’identité, « dont ces Somaliens avaient besoin pour s’ébattre en Europe et faire venir les hordes de leurs parents » :

« les musulmans somaliens (…) défigurèrent et souillèrent et outragèrent la piazza del Duomo de Florence. (…) Une tente (…) aménagée comme un appartement. Des chaises, des chaises longues, des petites tables, des matelas pour dormir et baiser, des fourneaux pour cuire la nourriture, empester la place de la fumée puante. (…) Pour accompagner tout ça, les dégoûtantes traces d’urine qui profanaient les marbres du Baptistère (Parbleu ! Ils ont la giclée longue, ces fils d’Allah). »

Ainsi, « les Albanais, les Soudanais, les Pakistanais, les Tunisiens, les Algériens, les Marocains, les Nigérians, les Bengalis » seraient tous des « trafiquants de drogue », des « bandits » et des « sauvages » qui « se multiplient comme des rats ». Selon le philosophe Alain Finkielkraut, l’auteure « a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux », « met les pieds dans le plat » et « s’efforce de regarder la réalité en face ». Taguieff soutient qu’elle « vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules ». Quant au journaliste de Charlie Hebdo Robert Misrahi, il considère qu’elle « fait preuve de courage intellectuel ».

Plus récemment, lors de la campagne présidentielle de 2012, Richard Millet, influent éditeur chez Gallimard et auteur d’un Éloge littéraire d’Anders Breivik (le terroriste d’extrême droite norvégien), affirme vivre un « cauchemar absolu » lorsqu’il prend le RER à la station Châtelet-les-Halles, « surtout quand [il est] le seul Blanc » :

« il y a une douleur pour moi à me poser la question de savoir dans quel pays je suis, ethniquement, racialement, religieusement, etc. (…) Je ne supporte pas les mosquées en France. »

Réagissant aux actes meurtriers de Mohamed Merah en 2012, le candidat Nicolas Sarkozy prétend que « les amalgames n’ont aucun sens », tout en rappelant que « deux de nos soldats [assassinés par Merah] étaient… comment dire… musulmans, en tout cas d’apparence, puisque l’un était catholique, mais d’apparence ».

Quelques mois plus tard, le président de l’UMP, Jean-François Copé, popularise la légende du « pain au chocolat » :

« Je pense à ces parents d’élèves traumatisés parce qu’un de leurs fils, qui prenait son goûter à la sortie du collège, s’est fait arracher sa nourriture des mains par une bande de jeunes qui se prenait pour une brigade iranienne de promotion de la vertu : “pas pendant le ramadan !”, avait-elle ordonné. »

Le mythe de l’islamisation de l’Europe est inventé, propagé par de nombreux intellectuels européens et états-uniens : Oriana Fallaci, Alexandre Del Valle, Gisèle Littman alias Bat Ye’or, Christopher Caldwell, Timothy M. Savage, Melanie Phillips, etc. Certains d’entre eux définissent l’islamisation comme un « grand remplacement », selon l’expression de Renaud Camus (écrivain d’extrême droite et fondateur du parti de l’In-nocence) : le nombre d’Européens décline alors que celui des immigrés, de leurs descendants et des musulmans, bientôt démographiquement majoritaires, augmente. D’autres la définissent, à l’instar de la démographe Michèle Tribalat, comme :

« l’apparition d’une minorité musulmane importante, de plus en plus sûre d’elle et exprimant des exigences [qui changent] notre cadre de vie, nos modes de vie et [limitent] nos libertés ».

La violence symbolique de l’islamophobie de plume atteint son paroxysme lorsque de véritables appels au meurtre sont lancés dans l’indifférence des pouvoirs publics et malgré les alertes lancées par des intellectuels et des associations antiracistes (voir notre chapitre 13). En 2004, Michèle Vianès, militante lyonnaise se revendiquant du féminisme, publie un livre comparant les maris de femmes portant la burka à des « chiens d’aveugle » :

« Pardonnez la métaphore, inélégante mais nécessaire, écrit-elle : la femme est aveugle, le mari est un chien d’aveugle. Sauf que le chien est attachant parce qu’il n’est pas responsable de la cécité de son maître, qu’il compense. Ici, c’est l’inverse. »

Elle déplore le manque de « courage » des musulmanes médecins :

« Quel gâchis de voir des femmes turques achever aujourd’hui leurs études de médecine et ne pas exercer en raison de pressions familiales qui leur interdisent de soigner des hommes ! Bien que médecins, elles ne songent pas à mettre du cyanure dans le thé à la menthe familial. Dommage ! »

Un rêve de Christine Tasin

Dans un registre analogue, la militante Christine Tasin [3]
publie, sur le site Boulevard Voltaire dirigé par les journalistes Robert Ménard et Dominique Jamet, un virulent article intitulé « Que faire des musulmans une fois le Coran interdit ? » [4]. Dans le « rêve » qu’elle échafaude, les gouvernants votent « une loi interdisant la pratique de l’islam sur notre sol, la vente du Coran et l’enseignement de celui-ci, mais ont garanti, bien entendu, la liberté de croire en Dieu, qu’il s’appelle Allah ou pas ». Les musulmans, Français ou étrangers «  auront donc le choix  » :

« S’ils veulent rester en France, ils seront dans un pays où disparaîtra toute visibilité de l’islam, le voile, le kami, l’abattage rituel, les boucheries halal, les prénoms musulmans, les mosquées… Les nés-musulmans pourront alors librement abdiquer l’islam et devenir apostats ou pratiquer leur culte de façon totalement privée, chez eux, sans en faire état. Si cela ne leur convenait pas, ils auraient le droit de gagner un des cinquante-sept pays musulmans de la planète où règne la charia. À cela s’ajoutera un moratoire sur l’immigration s’accompagnant de mesures de préférence nationale pour les prestations sociales, afin de supprimer l’appel d’air permanent qu’elles suscitent. Bien sûr, il faudra ou sortir de l’Union européenne ou la faire exploser puisqu’elle voudra nous empêcher de faire la loi chez nous, et reconstituer une Europe des nations.

« Bien sûr, il y aura contestations, émeutes et même menaces terroristes. Le pouvoir y mettra fin grâce à sa détermination sans faille, et, s’il faut sacrifier quelques extrémistes pour redonner à 65 millions d’habitants paix et protection, il faudra faire savoir que l’armée, dépêchée à chaque menace, n’hésitera pas à tirer dans le tas. C’est terrible, mais il n’y aura pas d’autre solution pour calmer le jeu et imposer notre loi. »

Ce texte se passe de commentaires. Remplacez le terme musulmans par juifs, roms ou Noirs... Et vous aurez une idée de la France « ethniquement pure » que l’on nous prépare. [5]


[2Extrait de l’introduction du livre Islamophobie. Ou comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », de Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, éd. La Découverte, septembre 2013, 190p, 22 €.

[3Christine Tasin a été cofondatrice en 2007 avec Pierre Cassen de la revue en ligne Riposte laïque qui vise à mobiliser la laïcité contre la menace islamiste. Riposte laïque a été condamné le 23 mars 2012, pour des propos islamophobes : dans un de ses éditoriaux il se demandait si l’islam était « compatible avec la République », et dans un autre il déclarait que « l’Islam n’est pas une religion mais un projet politico-religieux totalitaire, et qu’il ne sait exister que par la conquête ». La LDH était partie civile. Riposte laïque a fait appel.