Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > l’Algérie > l’affaire Audin > l’omerta de la République

l’omerta de la République

lundi 2 juin 2014, par nf

Dans quelques jours, ce sera le 57e anniversaire de la disparition de Maurice Audin suite à son arrestation à Alger, par les parachutistes de l’armée française. Après l’“appel des 171”, deux personnalités, l’auteur dramatique Michel Vinaver et le psychanalyste Bernard Sigg, lancent chacun un appel pour la reconnaissance de la vérité sur la mort de ce jeune universitaire à Alger.

Le dramaturge Michel Vinaver, ce « récitant inlassable, depuis un demi-siècle, des fracas de notre temps » [1], a écrit Les Huissiers en 1957. Dans cette pièce, « il évoque explicitement la guerre d’Algérie et l’agonie de la IVe République depuis les couloirs et les bureaux d’un ministère, avec sa farandole de préposés et de politiques, de petites mains et de grands bavards » [1]. Michel Vinaver révèle aujourd’hui que la disparition de Maurice Audin à Alger en juin 1957 est à l’origine de cette œuvre, et demande qu’il « soit mis fin à un si long retard dans la reconnaissance des faits par l’Etat ».

Évoquant le crime dont Maurice Audin fut victime, le psychanalyste Bernard Sigg écrit qu’il « reste inoubliable parce qu’il est toujours nié par la République Française alors que c’est son armée qui, passant lois et limites, l’a commis ». Mobilisé en Algérie en tant que médecin, Bernard Sigg a refusé en 1961 de rejoindre un poste où son travail aurait consisté à maintenir en vie des personnes torturées. Il a alors déserté et n’est revenu en France qu’en 1965, au moment d’une amnistie. Il s’est alors investi dans le traitement des soldats traumatisés par la guerre.
Il est l’auteur du livre Le Silence et la Honte. Névroses de la guerre d’Algérie (Messidor, 1989) dans lequel il souligne notamment que les anciens appelés préfèrent taire leurs angoisses. [2]

“Les Huissiers” de Michel Vinaver

En 1957, l’auteur dramatique Michel Vinaver se met en quête d’une histoire sur les « événements » en Algérie. Lorsqu’il tombe dans Le Monde sur un article traitant de la disparition d’un jeune mathématicien enlevé par l’armée française, Maurice Audin.  [3]

Les opérations militaires duraient depuis trois ans. On ne parlait pas encore de la guerre d’Algérie, mais de “pacification”, et, pour celle-ci, la France avait envoyé 300 000 de ses enfants. Ou bien on disait pudiquement “les événements d’Afrique du Nord”. C’est sous ce surtitre générique que je tombe, dans Le Monde du 8 juillet 1957, sur un article intitulé “A propos de deux disparitions à Alger”. Là, je me dis que je tiens peut-être quelque chose.

Ma première pièce était sur la guerre de Corée, écrite à chaud, et se passait en Corée. Ma deuxième, je voulais qu’elle soit centrée sur la guerre d’Algérie, et qu’elle se passe dans les lieux du pouvoir à Paris : les ministères, l’Assemblée. On y verrait tourbillonner les mensonges et les non-dits, en temps réel, puisqu’on était en plein dedans. La pièce aurait pour titre Les Huissiers, dans le sillage d’Aristophane : Les Grenouilles, Les Guêpes, Les Oiseaux. Mais de quelle intrigue partir ? Quelle histoire raconter ?

Lâcheté et exercice du pouvoir

L’un des deux disparus s’appelait Maurice Audin ; c’est à partir d’une lettre de son épouse, Josette, que le journal a publié l’information. Audin, jeune mathématicien enseignant à la faculté des sciences d’Alger, a été enlevé à son domicile par des parachutistes et n’a pas reparu.

Peut-on être affirmatif sur ce qu’a été le déclic de création d’une œuvre ? J’étais habité par l’idée que le théâtre pouvait montrer la lâcheté en action. La lâcheté en tant qu’accompagnement obligé de l’exercice du pouvoir. Thème tragique, thème riche aussi en prolongements burlesques. Donc je m’y attelle, et Les Huissiers s’écrivent entre octobre et novembre 1957.

Entre-temps, depuis juillet, ce qui est devenu “l’affaire Audin” connaît un retentissement grandissant, grâce en particulier à plusieurs articles du Monde. C’est que Josette Audin n’avait pas chômé, les appuis ne lui avaient pas manqué, notamment celui de Pierre Vidal-Naquet, dont l’enquête a établi qu’à la suite d’une des séances de torture qu’il a subies aux mains des paras, Maurice Audin a été mis à mort par ceux-ci. Face aux faits, le déni des autorités militaires et les contorsions du gouvernement appellent le dramaturge.

Les Huissiers empruntent leur structure à Œdipe à Colone, de Sophocle, avec un personnage, Mme Aiguedon (inspiré par Antigone et par Josette Audin), qui réussit à pénétrer dans le bureau du ministre de la défense nationale pour obtenir la vérité sur le sort de son mari. En vain.

Un si long retard

J’avais terminé la pièce quand Le Monde rend compte, le 3 décembre 1957, de la soutenance “symbolique”, en Sorbonne, de la thèse de Maurice Audin, organisée par ses collègues pour “protester d’une façon particulièrement marquante contre le silence officiellement observé, à propos d’une disparition à laquelle aucune explication satisfaisante n’a jusqu’ici été donnée”.

Jusqu’ici”… A relire l’article aujourd’hui apparaît la saisissante ironie dont ce “jusqu’ici” s’est chargé, puisque, cinquante-sept ans après, on en est toujours là.

Le silence a marqué aussi le destin scénique de la pièce. Roger Planchon, qui avait créé à Lyon Les Coréens et qui m’a aussitôt commandé une nouvelle pièce, a accueilli Les Huissiers avec faveur, en a annoncé la programmation, et puis plus rien. Le projet se perd dans les sables.

Et Les Huissiers patienteront plusieurs dizaines d’années avant de voir le jour sur un plateau. Au moins, ils l’ont vu. Tandis que la vérité sur la mort de Maurice Audin attend toujours. Si cet article venait à l’attention du président de la République, j’aimerais qu’il y voie un appel pour qu’il soit mis fin à un si long retard dans la reconnaissance des faits par l’Etat.

Propos recueillis par Nathaniel Herzberg


Les Huissiers, présentation de Michel Vinaver (1998) [4]

Les huissiers font entrer et font sortir les visiteurs, veillent au bon ordre des lieux. Maîtres des antichambres du cabinet du ministre de la Défense nationale, de la présidence du Conseil, des couloirs de la Chambre des députés, lointains et proches de l’événement, ils s’entretiennent de leurs soucis indices des salaires dans la fonction publique, limitation des naissances, sort de la planète. Cependant une guerre qui ne dit pas son nom bat son plein en Algérie tandis qu’un conflit, intérieur à l’hexagone, oppose dans le monde politique les défenseurs de la profession de la coiffure féminine — partisans du maintien de la mode actuelle des cheveux courts — à de puissants intérêts industriels résolus à ce que réussisse le lancement d’une mode nouvelle exaltant les cheveux longs. La gauche (non communiste) est au pouvoir. Au sein du gouvernement aussi bien que des deux principaux partis de cette gauche, « colombes » et « faucons » (Algérie), « longistes » et « courtistes » (coiffure) s’affrontent. L’entrelacs des ces deux luttes strie le paysage de la IV* République qui ne sait pas qu’elle connaît ses derniers soubresauts.

Michel Vinaver


____________________________

Audin, les autres et nous, par Bernard Sigg


La faillite actuelle de la République Algérienne, dont j’avais espéré qu’elle animerait le Tiers Monde, m’avait fait choisir le silence ; et voici qu’on me demande d’intervenir à propos du crime dont fut victime Maurice AUDIN. Sur cela je ne puis rester silencieux car ce meurtre, comme celui d’Ali Boumendjel et bien d’autres, réunit les pires traits d’inhumanité et lâcheté.

Ce crime reste et restera inoubliable parce qu’il est toujours nié par la République Française alors que c’est son armée qui, passant lois et limites, l’a commis ; parce qu’il fut perpétré contre un citoyen désarmé, père de famille ; parce que son déroulement et ses suites portent la marque du fanatisme et du racisme caractéristiques du colonialisme et de la guerre froide ; parce qu’enfin il attente à la Culture, Maurice Audin étant un brillant enseignant-chercheur formé par l’école républicaine.

Est-ce lui, Maurice Audin, qu’il est important de se remémorer, ou plutôt son combat contre l’entreprise criminelle menée par son pays d’origine ? Je ne crois pas à la « vertu de l’exemple », trop purement émotionnelle et trop invoquée. Par contre, la mise en évidence des motifs et modalités d’une insurrection peut aider les jeunes ou les hésitants à réfléchir, à prendre parti et agir de façon juste et concrète.

C’est ainsi, je pense, que Maurice Audin en vint à transgresser les lois de la République Française qui, elle-même, en transgressait les principes fondamentaux : Egalité et Liberté. Car les gouvernements de la république, 4e comme 5e, violaient officiellement leur propre législation, entre autres en maintenant ou rappelant « sous les drapeaux » des milliers de jeunes hommes « au-delà de la durée légale » ! Le pas était franchi et dès lors tous les Rubicon seraient franchis aussi, y compris celui du coup d’état. A ceci AUDIN répliqua, en sens inverse, proclamant par sa transgression qu’il restait fidèle aux principes fondateurs piétinés. Ainsi était-ce la république qui se montrait criminelle, ce qu’elle confirma en éliminant ses accusateurs. Et moi, comprenant et approuvant Audin et ses camarades, je n’eus plus qu’à les suivre.

Je découvris alors que, si nous étions peu nombreux à l’époque, d’autres nous suivraient comme d’autres encore plus nombreux nous avaient précédés, n’hésitant pas à juger les lois et à peser l’injustice que souvent elles servent. Ils avaient alors choisi le chemin de l’égalité bafouée. Et moi qui avais honni le peuple allemand, le croyant entièrement complice du nazisme, je dus réviser mon jugement. Si la plupart des psychanalystes avaient fui ou s’étaient réfugiés derrière la « neutralité professionnelle », il en était au moins un qui avait résisté. En cherchant bien, à Berlin même, on peut encore trouver la trace et les écrits de John Rittmeister, psychanalyste de premier plan, qui comme Audin, s’éleva contre la barbarie, rejoignit l’Orchestre Rouge et lutta activement contre le pouvoir nazi. Arrêté en 1943, il fut condamné à mort et aussitôt exécuté. Son nom est exceptionnellement prononcé et les rares notices à lui consacrées oublient de dire ce qu’il fit et mentionnent seulement « décédé à Plôtzensee », prison où il fut décapité à la hache ! On regrettera plus encore que ses écrits théoriques soient négligés, mais on sait au moins maintenant qu’il y eut en Allemagne aussi des intellectuels lucides qui donnèrent leur vie pour la vérité, l’égalité et la liberté.

C’est de ceci surtout qu’il nous faut nous souvenir. Trop vague est le « devoir de mémoire », car celle-ci n’est qu’un processus automatique, inconscient ; la remémoration, par contre, demande effort, réflexion et distingue l’essentiel de l’anecdote. C’est elle qui nous précise pourquoi ils ou elles ont lutté, pour quels objectifs, nous permettant de faire le compte de ce qui reste à faire.

Je pense que le mathématicien Audin aurait été d’accord avec cela.

Le 21 mai 2014

B.W. Sigg



Voir en ligne : appel des 171 : pour la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin


La cérémonie officielle de remise du prix Audin de Mathématiques (session 2014) aura lieu le mercredi 18 juin 2014, à 18 heures, à l’Institut Henri Poincaré, amphithéâtre Darboux (11 rue Pierre et Marie Curie – 75005 Paris).


[1Edwy Plenel, référence : http://blogs.mediapart.fr/blog/edwy....

[2Bernard Sigg a également écrit : Les murs de la Psychanalyse (Editions sociales, 1990), Croire n’est pas penser (Golias, 2009)

[3Cet article est paru dans Le Monde du 29 mai 2014, avec le titre “8 juillet 1957. Le jour où Vinaver trouve l’inspiration des « Huissiers » : http://www.lemonde.fr/festival/arti...

[4Source : le dossier de presse de la représentation de Les Huissiers, au Théâtre de la colline, en mars 1998 : http://www.colline.fr/sites/default/files/archive/0.163156001286284194.pdf