l’opinion publique en Amérique latine choquée par l’adoption de “la directive de la honte”


article de la rubrique les étrangers > l’Europe et ses étrangers
date de publication : samedi 21 juin 2008


Le Parlement européen a adopté le 18 juin 2008 la directive très controversée, qui fixe notamment la durée maximale de rétention des immigrés clandestins à 18 mois. Une alliance des conservateurs, des libéraux et des euro-sceptiques a permis à ce texte d’être adopté par 367 voix contre 206 et 109 abstentions, la gauche s’étant montrée divisée.

Cette “directive retour” vise à encourager les départs volontaires d’immigrés clandestins. Si ceux-ci refusent, ils pourront être placés en centres de rétention, pour une durée pouvant aller jusqu’à 18 mois. Ils n’auront ensuite plus le droit de mettre les pieds en Europe pendant cinq années maximum. Cependant les Etats restent libres d’appliquer une législation plus favorables aux immigrés illégaux.

De nombreuses associations de défense des droits de l’Homme et une partie de la gauche européenne avaient dénoncé ce texte rebaptisé “directive de la honte”. Le président bolivien, Evo Morales, s’était adressé solennellement aux euro-députés il y a quelques jours... mais il n’a pas été entendu !

[Première mise en ligne le 19 juin 2008, mise à jour le 21 juin 2008]

« Je fais appel à la conscience des députés européens… »

par Evo Morales Ayma président de la République de Bolivie

Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite « directive retour ». Ce texte, validé le 5 juin par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent. Nos pays du continent américain absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants y viennent pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’Union Européenne.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas - vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7 % du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars (43,7 milliards d’euros) de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars (193 milliards d’euros), qui dépassent les 104 milliards de dollars (67 milliards d’euros) octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 % de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliard de dollars, 0,7 milliard d’euros), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparaît que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du tiers-monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’œuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos Etats, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de « directive retour » complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque Etat ou groupe d’Etats puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à dix-huit mois avant leur expulsion - ou « éloignement » selon le terme de la directive. dix-huit mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce :

  1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
  2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides. Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ?

De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la « liberté de circuler », la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convaincre la Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou) de signer un « Accord d’association » qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les Etats-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la « protection juridique », on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le jour des Travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la « sécurité juridique » pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?

Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement… Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette directive retour devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvé le texte de la « directive retour ». Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte.

J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du tiers-monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos « politiques d’intégration » comme vous avez échoué avec votre supposée "mission civilisatrice" du temps des colonies.

Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les « clandestins ».

[Le 11 juin 2008 (?)]

Evo Morales Ayma

L’Amérique latine choquée par la nouvelle loi européenne sur l’immigration

[AFP - 20 juin 2008]

La nouvelle loi de l’Union européenne (UE) sur l’expulsion des sans-papiers a déclenché un profond sentiment d’injustice et de colère en Amérique latine, qui a reçu pendant des siècles des vagues d’immigrés venus du Vieux continent.

Avec 18 mois de rétention et un bannissement de cinq ans, l’arsenal judiciaire de la “directive retour”, votée mercredi au Parlement européen, a provoqué une levée de boucliers dans plusieurs pays.

Le président équatorien Rafael Correa, l’un des nouveaux dirigeants incarnant le virage à gauche pris dans la région, a aussitôt prôné un front commun pour protester contre “la directive de la honte”.
"Nous espérons donner une réponse commune avec les différents pays d’Amérique latine. Cette directive n’est pas la “directive retour” mais la “directive de la honte”", a fustigé M. Correa, annonçant avoir pris des "contacts" au niveau régional face à cette "agression".

Son allié bolivien, Evo Morales, a proposé jeudi à l’Afrique de se joindre à ce combat pour obtenir le retrait d’une loi qui "porte atteinte à la vie et aux droits des personnes".
"Nous allons mener une campagne internationale afin de retourner la situation. Que les députés européens qui ont approuvé cette “directive retour” se mettent la main sur le coeur", a déclaré M. Morales, premier dirigeant d’origine indigène dans le pays andin, le plus pauvre d’Amérique du sud.

Plus direct, le président du Venezuela, Hugo Chavez, chef de file de la gauche antilibérale, a menacé de ne plus fournir de pétrole aux pays européens et riposter par le "retour de leurs investissements". [...]

Même si les immigrés latino-américains vivent pour la plupart aux Etats-Unis, plus de 15% des "remesas" (envoi d’argent à leur famille), proviennent de pays européens, selon un rapport de la Banque interaméricaine de développement (BID), publié l’an dernier.

L’UE a surtout heurté l’opinion publique en Amérique latine, où des millions d’immigrants européens sont venus tenter leur chance.

"Le Brésil, pays qui a reçu des millions d’immigrants et de descendants, aujourd’hui intégrés de manière harmonieuse, déplore une décision qui contribue à créer une perception négative de l’immigration", a réagi son ministère des Affaires étrangères. [...]

Le gouvernement argentin a condamné la directive de l’UE, en lui faisant la leçon. "La question migratoire ne pourra être résolue de manière efficace que si elle est abordée en respect total des droits de l’Homme", souligne un communiqué officiel.

En Uruguay, dont plus de la moitié de la population est d’origine européenne, le Sénat a voté une motion rejetant un texte qui "constitue une violation des droits de l’Homme, notamment le droit à la libre circulation internationale".

Au Pérou, le chef de la diplomatie José Garcia Belaunde a dénoncé une loi "discriminatoire" qui ne "cadre pas avec la tradition européenne".

De nombreuses organisations des droits de l’Homme ont emboîté le pas, à l’image des Mères de la place de mai, la célèbre association argentine qui tente de retrouver les enfants disparus de la dictature.
"Les mesures discriminatoires que l’on veut prendre avec les immigrants de tous les pays dits du Tiers Monde, la prison et la déportation, sont des mesures sauvages", a clamé sa présidente Hebe de Bonafini.

Communiqué AEDH

Bruxelles, le 19 juin 2008

Une majorité de parlementaires européens ont pris une lourde responsabilité en approuvant la directive sur le retour des étrangers.

Le 18 juin 2008 une majorité de parlementaires européens ont pris la lourde responsabilité de par leur vote de la directive sur le retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier :

  • de faire de la détention un mode ordinaire de gestion des migrants, du seul fait de séjourner sur le territoire de l’Union en situation irrégulière des personnes, des familles entières, vont pouvoir être détenues jusqu’à 18 mois, ainsi le séjour irrégulier des migrants se trouve criminalisé ;
  • d’interdire l’accès au territoire de l’Union des personnes expulsées, les condamnant ainsi à une double peine et à la clandestinité ;
  • de permettre la détention de mineurs et l’expulsion de mineurs non accompagnés ;
  • de renvoyer dans des pays tiers des migrants sans évaluation des risques qu’ils encourent dans ces pays ;
  • d’expulser des personnes vulnérables susceptibles de bénéficier d’un traitement spécifique ;

Ceci sans garantie opérationnelle de mise en œuvre du droit international et sans respecter les principes sur le retour forcé du Conseil de l’Europe.

L’AEDH appelle tous les citoyens et résidents, les élu(e)s, de l’Union européenne à élever une vive protestation, de dénoncer un déni de droit et de tout faire pour s’opposer à la mise en œuvre de cette directive.

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L’Association Européenne pour la Défense des Droits de l’Homme (AEDH) regroupe des ligues et associations de défense des droits de l’Homme des pays de l’Union Européenne. Elle est membre associé de la Fédération internationale pour la défense des droits de l’Homme (FIDH).

AEDH, Association Européenne pour la défense des Droits de l’Homme
33, rue de la Caserne. B-1000 Bruxelles
Tél : +32(0)25112100 Fax : +32(0)25113200 - Email : aedh@aedh.eu
Son site internet : http://www.aedh.eu.


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