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“l’ordre et la morale”, film de Mathieu Kassovitz sur le drame d’Ouvéa

vendredi 18 novembre 2011, par nf

Le 22 avril 1988, deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle qui a vu l’affrontement du président sortant, François Mitterrand, avec son premier ministre, Jacques Chirac, un commando de militants indépendantistes du FLNKS (Front de libération nationale kanak socialiste), conduit par Alphonse Dianou, avait attaqué la gendarmerie de Fayaoué, dans l’île d’Ouvéa. Quatre gendarmes sont tués et seize autres emmenés en otages dans la grotte de Gossanah.

Le 5 mai, quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, l’armée et le GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) donnent l’assaut à la grotte. Deux militaires trouvent la mort et 19 Kanak sont tués, suscitant une vive controverse sur les conditions de leurs décès.

Aujourd’hui, la sortie en salle du film L’ordre et la morale de Mathieu Kassovitz relance la polémique. « Il y a eu une loi d’amnistie dans le mois qui a suivi. Je trouve cela aberrant », déclare l’ex-capitaine Philippe Legorjus. Celui qui était alors commandant du GIGN affirme que des indépendantistes ont été exécutés en 1988.

Mais ... le film pourra-t-il être vu en Nouvelle Calédonie ?

Michel Rocard : « une forfaiture de la part des politiques »

Après avoir vu le film, Michel Rocard déclare [1] :

« D’abord, [le film] est beau. Ensuite, il est émouvant. Il m’a également fait mal pour l’armée française. Le film tait la principale culpabilité : il y a toujours forfaiture de la part des politiques à demander à l’armée des missions pour lesquelles elle n’est pas faite. Et qui ne peuvent pas réussir. »
Et il précise : « C’est un peu une tache pour l’honneur de l’armée. Mais elle était coincée. C’est la première fois, je crois, depuis la guerre d’Algérie qu’on violait la Constitution en utilisant l’armée française pour intervenir sur le territoire de la République. »

Cette photo, publiée dans Paris Match le 10 juin, est la seule des événements d’Ouvéa. Elle a été prise deux heures après l’assaut de la grotte. On voit Alphonse Dianou, allongé sur un brancard avec un bandage à la jambe.

Philippe Legorjus : « Oui, des Kanak ont été exécutés à Ouvéa »

Les Nouvelles Calédoniennes du 3 juin 2011


Philippe Legorjus, patron du GIGN en 1988, a vu L’ordre et la morale, le film de Mathieu Kassovitz [...]. Vingt-trois ans après les drames de la gendarmerie de Fayaoué et de la grotte d’Ouvéa, il affirme que des Kanak ont été exécutés.

  • Vous avez vu le film de Mathieu Kassovitz. Qu’en pensez-vous ?

Je l’ai vu dans une version quasi définitive début avril, seul dans une salle de cinéma. Il est très beau et reflète bien la réalité. Mathieu Kassovitz est parvenu à être au plus près des faits. J’ai eu une émotion profonde et, paradoxalement, paisible en même temps.

  • Vous n’avez jamais voulu donner l’assaut pour libérer les gendarmes pris en otage…

J’ai des sentiments confus sur cette partie du film, sur la façon dont j’accompagne l’assaut. Au fond de moi, je pense toujours qu’il était totalement inutile. Psychologiquement, ce n’est pas facile de se dire que j’y ai participé. Il faut l’assumer. Le film décrit bien toutes les composantes du problème. Nous n’aurions jamais dû en arriver là.

  • Mais, trois jours plus tard, il y avait le second tour de l’élection présidentielle opposant Mitterrand à Chirac…

Oui, la présidentielle et la médiocrité de la réflexion politique appliquée à un problème de violence sur un bout de territoire français. Le film n’est pas encore assez dur vis-à-vis de la manière dont les politiques de droite et de gauche ont géré le problème. J’ai pour la gent politique de l’époque, qui est quasiment la même aujourd’hui, la plus grande méfiance, voire la plus grande défiance sur ses qualités morales, intellectuelles et humaines.

  • Le film montre-t-il ce qui est arrivé au leader de la prise d’otages, Alphonse Dianou, et à deux autres militants kanak disparus ?

Le réalisateur a choisi mon parcours dans cette histoire. Cela rend le film terriblement humain. C’est le bon côté. Les exécutions ne sont pas cachées mais elles ne sont pas montées en épingle non plus.

  • Ces trois militants indépendantistes Kanak ont donc bien été exécutés ?

Je n’ai pas assisté à leur exécution, mais j’ai vu des choses. Par exemple, la manière dont Alphonse Dianou a été traité après l’assaut. Il est mort d’un manque de soins. Pour les autres, les débriefings ont bien montré qu’il y avait eu exécution. Effectivement.

J’ai la plus grande défiance sur les qualités morales, intellectuelles et humaines des politiques.

  • Après l’assaut, vous vous êtes retrouvés entre gendarmes, soulagés d’avoir libéré vos collègues…

Nous n’avons pas vu les comptes se régler. Nous ne l’avons su qu’après. Mais, on l’a su…

  • Ces exécutions n’ont jamais été admises ouvertement…

Oui, simplement parce qu’il y a eu une loi d’amnistie dans le mois qui a suivi. Je trouve cela aberrant. Lors des négociations dans la grotte, j’avais dit à Dianou que les Kanak qui avaient tué les gendarmes dans la brigade de Fayaoué devaient être traduits en justice et emprisonnés. J’avais son accord. Les dérapages des forces de l’ordre qui ont pu avoir lieu après n’auraient pas dû non plus rester sans sanction.

  • En novembre dernier, un ancien du GIGN ayant participé à l’assaut, Michel Bernard, disait que la dizaine de pages du scénario qu’il avait lues ne représentaient pas ce qu’il avait vécu…

Il n’a pas tort. Il a lu un exemplaire du scénario fait il y a environ deux ans. A cette période-là, je n’étais pas très en phase avec Mathieu Kassovitz. Je comprenais ce qu’il voulait faire, mais beaucoup trop de choses étaient fausses. Il ne créait pas suffisamment d’équilibre entre les différentes parties. Les premiers jets d’écriture étaient assez caricaturaux. En gros, il y avait les bons, les Kanak, et les méchants, tous les autres. Il a retravaillé cette question. Il est allé plusieurs fois en Nouvelle-Calédonie et à Ouvéa. Il a lui-même été pris à partie par des jeunes Kanak. Ça l’a aidé à équilibrer un peu les choses.

  • Les jeunes Kanak qui ne voulaient pas que le tournage se fasse à Ouvéa…

Oui, ils ont d’ailleurs obtenu satisfaction. En revanche, les aînés n’ont pas la même attitude. Il y a un peu plus d’un an, je les ai rencontrés, notamment un chef coutumier d’Ouvéa. Nous avons fait la réconciliation dans l’intimité, sans caméras. C’est dur de voir que nous ne sommes pas parvenus à transmettre cela à la nouvelle génération. Il y a encore du chemin à faire.

  • Regrettez-vous que le film n’ait pu être tourné à Ouvéa ?

Non, j’ai toujours pensé que c’était une mauvaise idée. Je l’ai dit d’entrée de jeu à Mathieu Kassovitz. Mais c’est un garçon d’un idéalisme fou. Il pensait qu’en le faisant là-bas il permettrait cette réconciliation générale. Mais, il a fini par comprendre. C’est pour cela qu’il l’a tourné en Polynésie française.

  • Selon vous, comment le film va-t-il être ressenti en Nouvelle-Calédonie ?

Bien, mais il y aura des déceptions des deux côtés. Une partie des Kanak trouvera que le film n’est pas allé assez loin et une partie des Calédoniens d’origine européenne pensera que la part est faite trop belle aux Kanak.

  • Avez-vous été déçu qu’il ne soit pas sélectionné pour le festival de Cannes ?

Oui, ce n’est pas du tout faire injure aux films sélectionnés. Ils sont globalement de grande qualité. Mais quand je vois que La conquête a été sélectionnée hors compétition… Le film de Mathieu Kassovitz avait vraiment sa place. Le débat politique est permanent concernant les prises de décisions engageant le pays dans des situations de guerre. La France n’arrive pas à mettre en scène des histoires du passé récent pour essayer d’en tirer des enseignements. L’Ordre et la Morale est un vrai support pédagogique.

Propos recueillis par David Martin (Agence de presse GHM)



[1Entretien avec Michel Rocard, publié par le JDD le 13 novembre 2011 : http://www.lejdd.fr/Culture/Cinema/....
Rappelons que ce dernier avait été nommé premier ministre par François Mitterrand le 10 mai 1988.