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la France et ses tirailleurs sénégalais ...

jeudi 20 novembre 2014, par la rédaction

Il y a dix ans, Abdoulaye Wade, président du Sénégal, proclamait le 23 août “Journée du Tirailleur”. La date avait été choisie en référence à la libération de Toulon : dans la soirée du 23 août 1944, « les soldats du 6e Régiment de Tirailleurs Sénégalais du Colonel Salan pénètrent les premiers à Toulon » [1].

Le Sénégal et la France partagent une longue histoire militaire, notamment au travers des tirailleurs sénégalais – penser au Banania – mais, côté français, cette histoire commune n’est pas toujours bien connue – voir le massacre de Thiaroye.

Dupont et Demba

Les Tirailleurs sénégalais

Le 21 juillet 1857, un décret crée le 1er bataillon [de Tirailleurs sénégalais]. Pour Faidherbe, ces hommes doivent remplacer les troupes européennes pour les campagnes africaines. Le recrutement s’étend en dehors du Sénégal. Les premiers soldats, volontaires, sont d’origine servile et proviennent de quelques groupes ethniques jugés plus « guerriers » que d’autres et destinés à former la « Force noire » voulue par Mangin.

Ainsi les Bambara, dont la langue donne naissance au sabir utilisé à l’instruction. À partir de 1912, la conscription est introduite, elle prend de l’ampleur au moment de la Première Guerre mondiale. Pendant la durée du conflit, 160 000 tirailleurs sont recrutés ; leur taux de pertes équivaut à celui de l’infanterie métropolitaine. En 1940, les tirailleurs paient un lourd tribut lors de la campagne de France. Ils participent à la Libération en 1944, mais ils sont remplacés par les jeunes soldats français à partir de septembre dans le cadre des opérations de « blanchiment » des unités.

La fin de l’année 1944 est marquée par une série d’incidents graves parmi les rapatriables et les prisonniers de guerre libérés, dont le plus sanglant se déroule à Thiaroye, au Sénégal, en décembre. Les tirailleurs sénégalais participent à toutes les campagnes de la décolonisation, ce qui leur vaut une image négative au Maghreb, et servent d’ossature aux armées nationales formées à partir de 1960. Ils sont entrés dans la légende patriotique avec la Première Guerre mondiale, sous les traits de Banania,

Claude Liauzu
Dictionnaire de la colonisation française, éd Larousse, 2007


Le chocolat Banania

et son ancien slogan douteux... (arrêter la vidéo à 06:30) :


Leur participation aux opérations militaires

Les tirailleurs sénégalais ont joué un rôle incontournable dans l’histoire de la France de la deuxième moitié du XIXe siècle aux indépendances des États africains en 1960. Aussi bien durant les expéditions coloniales : Sénégal (1865-1880), Soudan (1886-1891), Dahomey (1893-1894), Indochine (1893-1896), Madagascar (1895-1905), Maroc (1908) qu’au moment des deux guerres mondiales, sans oublier leur rôle comme éléments de répression dans l’empire colonial français après la Seconde Guerre mondiale, Sétif en Algérie (1945), Madagascar (1947), guerre d’Algérie (1954-1962), etc les militaires africains ont participé aux campagnes de « pacification » de l’armée française
 [2].

L’histoire miltaire franco-sénégalaise est également marquée par un événement non encore complètement élucidé, au sujet duquel des colloques sont consacrés : le massacre de Thiaroye.

Le massacre de Thiaroye.

par Yves Benot, Massacres coloniaux [3]


Des tirailleurs sénégalais, libérés des camps de prisonniers de guerre allemands, et démobilisés, débarquent le 21 novembre 1944 à Dakar. Rassemblés au camp de Thiaroye, à quelques kilomètres de la capitale, ils attendaient de recevoir les arriérés de leur solde et de pouvoir échanger leurs marks [4]. En France, malgré leurs réclamations, on le leur avait refusé sous divers prétextes, et on leur avait promis que tout cela se ferait au Sénégal. Mais ici non plus rien ne venait ; ils recevaient seulement un nouvel ordre de départ ... C’en était trop. Les tirailleurs protestèrent, manifestèrent sans doute. Aussitôt l’armée française intervint et ouvrit le feu. Combien de morts ? 25, 38, 60 ou plus ? En tout cas, un massacre, aisé de surplus puisque les tirailleurs n’avaient pas d’armes. Et pour avoir réclamé leur dû, quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été tués passèrent en jugement et furent emprisonnés jusqu’à une grâce présidentielle en avril 1947.

Le massacre a pu être étouffé par la censure militaire parce qu’il avait eu lieu le 1er décembre 1944, donc alors que la guerre durait encore.

Dakar, Place du Tirailleur

La statue en bronze de Demba, tirailleur sénégalais, et de Dupont, poilu français, trône aujourd’hui en face de la gare de Dakar. Mais elle n’a pas toujours été là.

Le monument à "Demba et Dupont".

Inaugurée le 30 décembre 1923 au rond-point de l’Étoile à Dakar, la statue a fait face à l’Assemblée nationale jusqu’en 1983. Considérant alors qu’elle symbolisait un rappel du colonialisme, il fut décidé de la déplacer au cimetière de Bel-Air.

À l’occasion de la création de la Journée du Tirailleur, le 23 août 2004, le président sénégalais Abdoulaye Wade a fait réinstaller la statue au centre de Dakar, Place de la Gare Dakar-Niger, rebaptisée Place du Tirailleur – un lieu symbolique puisque c’est d’ici que partaient nombre de tirailleurs. Entouré des présidents Amadou Toumani Touré (Mali), Blaise Compaoré (Burkina Faso), Idriss Déby (Tchad), Mathieu Kérékou (Bénin), et du Premier ministre mauritanien, Sghaïr Ould M’Bareck, le président Wade présidé aux inaugurations ...

S’exprimant au nom du président français Jacques Chirac, l’ancien ministre Pierre-André Wiltzer a évoqué la tuerie de tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944 : « ceux qui portent la responsabilité de cet événement « tragique et choquant [...] ont sali l’image de la France . »

Pour remettre les choses en perspective, voici un article publié en 1983 sur ce sujet :

En 1983, décolonisation culturelle [5].

La statue de Faidherbe à Dakar.

Dans la nuit du 13 au 14 août 1983, les autorités sénégalaises ont fait enlever, à Dakar, deux grands monuments de la colonisation. Le premier est la statue de Faidherbe, qui fut gouverneur du Sénégal de 1854 à 1865. Ce monument se trouvait en face du palais de la présidence de la République, dans le jardin du bâtiment qui abrita successivement le Grand Conseil de l’AOF (1947-1957) et la chancellerie provisoire de l’ambassade de France avant de devenir la Maison militaire de la présidence.

Le second est le monument qui se trouvait en face de l’Assemblée Nationale, au centre de la place Tascher. A son sujet, le professeur Iba Der Thiam, ministre de l’Education nationale du Sénégal, écrivait le 7 septembre dans le quotidien Le Soleil : « Désirant célébrer à la fois la grandeur de l’œuvre « civilisatrice » de la France incarnée par certaines figures, dont l’action au service de la colonisation avait été jugée exemplaire, et l’expression de la fidélité et du loyalisme des populations africaines à la Mère Patrie, comme on disait alors, le gouvernement (français) avait d’abord marqué d’un éclat particulier la pose de la première pierre du monument du Souvenir Africain, le 11 novembre 1923. Le 30 décembre, il avait procédé à l’inauguration d’un autre monument dédié, cette fois-ci, « A la gloire des troupes noires et aux créateurs disparus de l’Afrique occidentale française ».

Deux statues, représentant un tirailleur sénégalais et un soldat français (surnommés, par les Dakarois, Demba et Dupont) marchant ensemble vers la victoire, se dressaient sur un piédestal. Sur celui-ci, étaient fixés cinq médaillons représentant Faidherbe et quatre gouverneurs généraux de l’AOF : Noël Ballay (1900-1902), William Ponty (1908-1915), François Clozel (1916-1917), Joost Van Vollenhoven (1917).

Après vingt ans d’indépendance, ces deux monuments placés, l’un en face du siège du pouvoir exécutif, l’autre en face de l’Assemblée législative, semblaient opposer deux périodes, deux systèmes politiques, deux destins nationaux. Leur symbolisme originel était mort, et leur présence blessait l’orgueil national de nombreux citoyens. Les autorités sénégalaises ont décidé de les transférer dans le futur musée d’histoire que l’armée se propose de créer. Ils y seront les témoins d’une période importante de l’héritage national, celle de l’occupation coloniale. L’exemple sénégalais pourrait être suivi par d’autres pays de l’Afrique libre, indépendante et maîtresse de son devenir.


[1Paul Gaujac, La bataille et la Libération de Toulon, 18 au 28 août 1944, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1994 (réf. Le Soleil du 23 août 2004).

[2Voir par exemple : « Madagascar : les tirailleurs « sénégalais » et leurs enfants » :http://www.rfi.fr/afrique/20100723-madagascar-tirailleurs-senegalais-leurs-enfants/

[3Éd. La Découverte, 1994, réédition dans la collection La Découverte / poche en avril 2001

[4Y. Benot se trompait, les tirailleurs n’avaient pas de marks à échanger, car ils ont été prisonniers en France, les Allemands ne voulaient pas polluer leur pays avec des Noirs… ce sont même des officiers français qui les ont gardés à la fin de la guerre…

[5Repris de Afrique histoire (n° 9 page 63, année 1983), dans Wal Fadjri, le 25 Août 2004