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La France prête au Bénin des trophées de la colonisation

mardi 26 décembre 2006, par la rédaction

Le 17 novembre 1892, après avoir rencontré une forte résistance, le général Alfred Dodds entre à Abomey, capitale du royaume de Dahomey, à la tête d’une colonne des troupes coloniales françaises.
Le 3 décembre 1892, le général proclame la déchéance du roi Béhanzin et place le royaume sous le « protectorat exclusif de la France ».

Le pays a recouvré son indépendance en 1960, sous le nom de République du Dahomey (jusqu’en 1975) puis de République du Bénin.

La France prête au Bénin des trophées de la colonisation

Le Monde, 24 déc. 2006

Le 17 novembre 1892, le général Dodds entre à Abomey, capitale du royaume de Dan-Homey, à la tête d’une colonne des troupes coloniales françaises. Le roi Béhanzin (1844-1906), qui lutte contre les envahisseurs, a fui en incendiant son palais. Après quatorze mois de guérilla, il se rendra à Dodds. Ce dernier, qui a retrouvé le trône du souverain intact, l’envoie en France, où il figurera, parmi d’autres "trophées", au Musée d’ethnographie du Trocadéro.

Le Musée du quai Branly en a hérité via le Musée de l’homme. Cette pièce symbolique est aujourd’hui au coeur de l’exposition organisée par la Fondation Zinsou, à Cotonou, principale ville de la République du Bénin (ex-Dahomey), qui célèbre le centenaire de la mort de Béhanzin, devenu héros national. Azouz Begag, ministre français délégué à la promotion des chances, représentant l’ancienne puissance coloniale, a fait le voyage pour l’occasion [1].

Le Musée du quai Branly a prêté pour l’occasion une trentaine de pièces qui toutes ont un rapport avec le souverain, exilé à la Martinique puis à Alger, où il mourra. L’exposition est d’abord historique, avec force documents (lettres, journaux illustrés, photographies) racontant la lutte du roi contre les Français. [...]

Les objets exposés témoignent allusivement de la vie quotidienne du souverain et de l’organisation de son Etat. Les récades, sorte de bâtons de commandement ornés de symboles, étaient portées par les dignitaires (et le roi lui-même). Les sabres, les talismans et les figures d’Amazones rappellent l’existence de cet important corps d’élite féminin au sein des troupes de Béhanzin. Un très bel asen, autel portatif métallique, est surmonté d’une panthère, ancêtre mythique de la famille royale d’Abomey. [...]

Emmanuel de Roux

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Le roi Behanzin (1844-1906)

Succédant à son père, Glélé, il est intronisé en 1889. Son règne coïncide avec l’expansion coloniale européenne, notamment française, en Afrique.
De février 1891 à septembre 1892, les deux armées se livrent à des démonstrations de force sans avoir véritablement atteint le seuil critique.

Débarquement à Kotonou des troupes sénégalaises

Les événements qui se passent au Dahomey ne sont pas sans gravité. Il y a tout ce que l’on sait qui est déjà passablement important et aussi tout ce que l’on ne sait pas.
En tout cas il est inadmissible qu’une nation comme la France puisse être lésée, bafouée par un sauvage de l’espèce de Behanzin.
Il nous en coûtera quelque chose assurément, mais en dehors de toute considération matérielle, notre honneur vaut bien cela.
On paraît définitivement décidé à agir cette fois avec vigueur, et tous ceux qui connaissent la question affirment que l’on a raison : plus on ira vite mieux cela vaudra. On prétend même que s’il y a deux ans nous avions traité l’affreux moricaud comme il le mérite, c’eût été l’affaire de quelques jours.
En attendant des effectifs plus considérables, on débarque à Kotonou, comme l’indique notre dessin, des tirailleurs sénégalais, très braves et très dévoués.
Leur débarquement est devenu beaucoup plus facile, de presque impossible qu’il était, depuis la construction du wharff en fer qui supprime le danger et l’obstacle de la barre en même temps qu’il facilite énormément les relations commerciales.

Le Petit Journal, 21 Mai 1892

A la suite de combats meurtriers, le 17 novembre 1892, les troupes françaises entrent à Abomey alors que les palais ont été incendiés par le roi Béhanzin en personne, qui, pour sa part, a pris le maquis.

Le général Dodds place la ville sous protectorat français et proclame :


Au nom de la République Française,

Nous, Général de Brigade, Commandant supérieur des Etablissements français du Bénin, Commandeur de la Légion d’honneur ;

Déclarons :

Le roi Béhanzin Ahy-Djéré est déchu du trône de Dahomey et banni à jamais de ce pays.
Le royaume de Dahomey est et demeure placé sous le protectorat exclusif de la France à l’exception des territoires de
Whydah, Savi, Avrékété, Godomé et Abomey-Kalavy, qui constituaient les anciens royaumes de Ajuda et de Jacquin, lesquels sont annexés aux possessions de la République Française. Les limites des territoires annexés sont : à l’ouest, la rivière Ahémé ; au nord et à l’est, la rivière de Savi et les frontières nord-est du territoire d’Abomey-Kalavy ; au sud, l’océan Atlantique.

Fait à Porto-Novo, le 3 décembre 1892
A. DODDS

Béhanzin finit par se rendre le 26 janvier 1894.

Après une lutte d’une extraordinaire énergie, le roi Behanzin, réduit par nos troupes et par l’abandon des siens, a fait enfin sa soumission, et le général Dodds a pu télégraphier ce qui suit au ministre de la marine :

« Goho, 26 janvier.

« Behanzin poursuivi par les troupes françaises et par la population ralliée au nouveau roi, abandonné d’ailleurs par tous les membres de la famille royale et redoutant d’être enlevé militairement, a fait sa soumission sans conditions.

« Il a été arrêté le 25 janvier près d’Ajego, au Nord-Ouest d’Abomey, et amené à Goho. Il sera expédié, selon vos instructions, au Sénégal par le Segond ; les ministres seront dirigés sur le Gabon. »"

Quelques jours avant, un nouveau roi avait été proclamé par les soins du vainqueur ; voici encore comment le général en informait le ministre :

« Goho, 20 janvier.

« Tous les princes et les chefs ont été convoqués à Goho pour élire le nouveau roi du Dahomey.

« Gouthili, fils de Gléglé, a été désigné à l’unanimité pour succéder à Behanzin. »

Le Petit Journal, 19 février 1894

Après une dernière cérémonie d’adieu durant laquelle il salue le courage de ses soldats [2], il est exilé en Martinique sur ordre des autorités françaises.

Durant douze longues années, Béhanzin ne cesse d’espérer revoir un jour son pays natal.

Mais son état de santé se dégrade progressivement. Il quitte la Martinique en mars 1906 pour Blida en Algérie. Il décède à Alger le 10 décembre de cette même année. Sa dépouille mortelle ne sera rapatriée à Cotonou qu’en 1928.

Le roi Behanzin, sa famille et sa suite, à Blida.

[1Une présentation de l’exposition Behanzin organisée à Cotonou par la fondation Zinsou avec une sélection des objets présentés. Une des précédentes expositions de la fondation Zinsou : Rois et Dieux.

[2Discours d’adieu de Behanzin, le 20 janvier 1894

« Compagnons d’infortune, derniers amis fidèles, vous savez dans quelles circonstances, lorsque les Français voulurent accaparer la terre de nos aïeux, nous avons décidé de lutter.

« Nous avions alors la certitude de conduire notre armée à la victoire. Quand mes guerriers se levèrent par millier pour défendre le Danhomè et son roi, j’ai reconnu avec fierté la même bravoure que manifestaient ceux d’Agadja, de Tégbessou, de Ghézo et de Glèlè. Dans toutes les batailles j’étais à leurs côtés.

« Malgré la justesse de notre cause, et notre vaillance, nos troupes compactes furent décimées en un instant. Elles n’ont pu défaire les ennemis blancs dont nous louons aussi le courage et la discipline. Et déjà ma voix éplorée n’éveille plus d’écho.

« Où sont maintenant les ardentes amazones qu’enflammait une sainte colère ?
Où, leurs chefs indomptables : Goudémè, Yéwê, Kétungan ?
Où, leurs robustes capitaines : Godogbé, Chachabloukou, Godjila ?
Qui chantera leurs splendides sacrifices ? Qui dira leur générosité ?
Puisqu’ils ont scellé de leur sang le pacte de la suprême fidélité, comment accepterais-je sans eux une quelconque abdication ?
Comment oserais-je me présenter devant vous, braves guerriers, si je signais le papier du Général ?

« Non ! A mon destin je ne tournerai plus le dos. Je ferai face et je marcherai. Car la plus belle victoire ne se remporte pas sur une armée ennemie ou des adversaires condamnés au silence du cachot. Est vraiment victorieux, l’homme resté seul et qui continue de lutter dans son cœur. Je ne veux pas qu’aux portes du pays des morts le douanier trouve des souillures à mes pieds. Quand je vous reverrai, je veux que mon ventre s’ouvre à la joie. Maintenant advienne de moi ce qui plaira à Dieu ! Qui suis-je pour que ma disparition soit une lacune sur la terre ?

« Partez vous aussi, derniers compagnons vivants. Rejoignez Abomey où les nouveaux maîtres promettent une douce alliance, la vie sauve et, paraît-il, la liberté. Là-bas, on dit que déjà renaît la joie. Là-bas, il paraît que les Blancs vous seront aussi favorables que la pluie qui drape les flamboyants de velours rouge ou le soleil qui dore la barbe soyeuse des épis.

« Compagnons disparus, héros inconnus d’une tragique épopée, voici l’offrande du souvenir : un peu d’huile, un peu de farine et du sang de taureau. Voici le pacte renouvelé avant le grand départ.

« Adieu, soldats, adieu ! »