Histoire coloniale et postcoloniale

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La France reconnaît qu’elle a fait la « guerre » en Algérie

juin 1999, par nf

L’Assemblée Nationale vote - le 10 juin 1999 - un texte qui enterre le terme officiel d’« opérations de maintien de l’ordre ».

par Blandine GROSJEAN - Libération - 10 juin 1999

Officiellement, la guerre d’Algérie n’existe pas. L’Etat ne connaît que les « opérations de maintien de l’ordre ». Ce matin, l’Assemblée va débattre, et sans doute adopter, une proposition de loi sémantique : substituer l’expression « guerre d’Algérie » à celles d’« opérations de maintien de l’ordre en Afrique du Nord » dans tous les textes législatifs et réglementaires [1].

Le socialiste Jacques Floch (Loire-Atlantique) est à l’origine du texte, mais les communistes et la droite lui ont emboîté le pas, en déposant leurs propositions. Appeler « guerre » la guerre d’Algérie est une vieille revendication des associations d’anciens combattants. Aucune formation politique n’entend aujourd’hui rater le tortillard de l’histoire.

Lionel Jospin a donné son feu vert, il y a cinq semaines, pour que le groupe socialiste inscrive la proposition dans sa niche parlementaire. Et Jean-Pierre Masseret, secrétaire d’Etat chargé des Anciens Combattants, a poussé le dossier.

Le 21 septembre 1997, il avait été le premier dans sa fonction à bousculer la fiction. « Permettez-moi d’utiliser l’expression guerre d’Algérie, je sais bien que c’était une guerre, tout simplement », avait-il lancé, en inaugurant un mémorial.

Le « tout simplement » était peut-être présomptueux. En 1973 et 1974, lorsque les anciens d’Algérie avaient obtenu les avantages matériels des anciens combattants, on parlait, du bout des lèvres, de « conflit ». En dépit des incantations littéraires du futur ministre de la Défense Chevènement - « A tous ceux qui l’ont faite, la guerre d’Algérie a laissé une faille à l’âme. Il faut l’élargir. » (dans Le vieux, la crise, le neuf, 1974) -, rien, depuis, n’avait bougé. « 1,7 million d’hommes mobilisés, 24 000 tués, 60 000 blessés, si ça n’est pas une guerre, moi je n’ai pas d’autre mot dans la langue française pour qualifier ça », explique aujourd’hui Jean-Pierre Masseret.

Trente-sept ans après les accords d’Evian, le gouvernement estime donc qu’il est temps de mettre un point final à cette affaire. La quasi-unanimité politique lui fait penser que l’initiative parlementaire n’ouvrira pas un débat au sein de la communauté pied-noir, la plus hostile à cette reconnaissance.

« Longtemps, il y a eu une telle puissance d’affectivité et de tragique qu’on ne pouvait pas toucher à ça », justifie Masseret qui, prudent, ajoute : « Il s’agit juste d’adapter le mot à la réalité vécue. Chacun le fera avec son histoire propre. » Cette affaire, purement symbolique, ne coûtera pratiquement rien.

Ce matin, Floch va défendre la nécessité d’écrire une histoire juste, « commune à celle des peuples du Maghreb, afin d’engager une véritable réconciliation ». Les trois parlementaires de droite - Georges Colombier (DL), Didier Quentin (RPR) et François Rochebloine (UDF) - insisteront plutôt sur la réconciliation de leur famille politique avec celle des combattants : « Un quart de siècle s’est écoulé sans que les sacrifices consentis par nos soldats dans ce conflit n’aient été pleinement reconnus. »

Maxime Gremetz (PCF, Somme) espère l’adoption de son amendement prévoyant d’inscrire le mot « guerre » sur les monuments aux morts. Yves Fromion (RPR, Cher) juge, lui, que cette « coupe de repentance supplémentaire va défriser l’inconscient collectif de la gauche ». En 1982, Mitterrand n’avait-il pas réhabilité les généraux putschistes contre les sentiments d’un pan de son parti ?.

Paroles de députés, ex-troufions marqués « à vie »

Les anciens d’Algérie sont souvent gênés d’en parler. La proposition de loi les libère.

« Je me demandais si je reverrais un jour ma Haute-Savoie chérie. On avait des convois entiers qui se faisaient tuer. » Marc Chavanne (RPR, Haute-Savoie)

Jacques Floch (PS), deuxième classe à Oran, novembre 1958. ce n’était pas la guerre, juste le service militaire. Début 1958, les troufions qui découvrent l’Algérie au camp d’entraînement de Reghaïa apprennent à « tuer proprement ».

L’exercice a traumatisé Jacques Floch (PS, Loire-Atlantique), « à vie ». A Palestro, en 1959, les appelés des commandos de chasse crapahutent nuit et jour à la recherche de fellaghas. Ce n’était toujours pas la guerre, à peine la « pacification ».

Jean-Marc Chavanne (RPR, Haute-Savoie) n’avait jamais quitté ses montagnes, ses neuf frères et soeurs, les dix vaches de la ferme paternelle, il avait peur, tout le temps : « Je me demandais si je reverrais un jour ma Haute-Savoie chérie. On avait des convois entiers qui se faisaient tuer. » « Les gens s’en foutaient. »

Janvier 1956, à Tizi-Ouzou : un autre député raconte d’une voix sourde sa première nuit algérienne, dans une compagnie qui avait perdu sept hommes au cours de la journée. « Les prisonniers qu’ils ramenaient, vous vous doutez qu’ils ont passé une mauvaise nuit. » Et lui a pleuré jusqu’à l’aube. Ils étaient jeunes, minces, bronzés, n’envoyaient que des photos radieuses. « Les gens s’en foutaient de ce qui se passait là-bas.

Mais le prestige de l’uniforme, ça marchait encore », sourit François Colcombet (PS, Allier). « De toutes façons, on n’aurait pas fait pleurer sur notre sort. 1945, c’était pas vieux, fallait voir ceux qui étaient rentrés des camps », soupire Jacques Desallangre (MDC, Aisne).

« Ça se passait au sous-sol. » Il y a quarante ans, ces députés avaient 20 ans, ou à peu près. Ils sont assis dans leur bureau de l’Assemblée nationale. Au début, ça les gêne de parler de leur « guerre », ça ne leur fait pas que du bien, mais à tout prendre, cette proposition de loi les libère.

« Les cigognes, c’est épouvantable, lâche Yvon Montané(PS, Gers). Elles font un bruit de mitraillette. La nuit. » Des voix s’étranglent. Tous ont été salis par « les trucs », les « vous voyez ce que je veux dire », les « ça se passait au sous-sol, la nuit ».

André Aschieri (Vert, Alpes-Maritimes) hésite. Il n’a jamais dit. « Des militaires nous ont déshonorés. » Qu’on appelle cette « saloperie » « guerre » ou « opérations de maintien de l’ordre » ne changera rien pour lui. Il ne s’est pas remis de ce qu’il a vu. « Ça serait bien que les autres députés racontent aussi, publiquement. »

Mais les autres esquivent. « C’était pas glorieux, c’est pour ça qu’on ne parle jamais de cette époque », souffle Yvon Montané, qui a cherché à recoller ses deux années englouties à Sétif en retournant là-bas. Les autres ont fait ce qu’ils ont pu.

Michel Dasseux (PS, Dordogne) a refusé de commander dans une unité de renseignement. Jacques Barrot (UDF, Haute-Loire) est intervenu auprès du garde des Sceaux, un ami personnel de son père député, pour que cessent les tortures : « Le colonel s’est fait taper sur les doigts. » Mais, Aschieri, lui, a été envoyé au combat sans armes par ses officiers pour avoir dit qu’il n’appréciait pas ça.

Ils sont à peine une trentaine d’anciens d’Algérie, sur les 577 députés, et parmi eux, aucun héros proclamé. « Moi, je n’ai jamais eu l’esprit à me vanter », s’excuse Chavanne.Et pourtant, il a sa croix de combattant.

Michel Meylan (DL, Haute-Savoie) n’en connaît pas un seul qui soit parti pour défendre la France. Pas lui en tout cas, qui est sorti dernier des EOR (école d’officiers de réserve) et n’a pas pu choisir l’Allemagne, comme l’ont fait les mieux placés. L’Algérie, c’était une loterie.

Georges Colombier (DL, Isère) n’a pas digéré les douze mois qu’il a perdus dans un régiment passé à l’OAS, alors qu’il était marié, père d’un petit garçon. Il revendique le mot guerre, face aux « pistonnés qui ne l’ont pas faite ». A son retour, la police l’a tracassé des mois durant, le soupçonnant d’avoir confié des documents à ses ex-officiers « félons ».

« Ils sont revenus en ruine. » En Algérie, il y avait les mecs solides. Et les lavettes, « les gars qui ne pouvaient pas se maîtriser au niveau de l’alcool, ceux qui se laissaient entraîner dans des violences.

Ceux-là, ils sont tous revenus en ruine », résume Germain Gengenwin (UDF, Bas-Rhin). Lui a dénoncé un « soûlard » qui dormait pendant sa garde, engueulé l’officier qui interrogeait à l’électricité, et interdit à ses hommes de voler des poulets chez les habitants. Il a vu courir des enfants blonds dans les mechtas (hameaux).

Nés de viols commis par les légionnaires qui tenaient le secteur avant sa section. Chacun sa croix. Légion d’honneur pour fait de guerre, Michel Dasseux parle d’un vécu extraordinaire. Il était postier, s’est retrouvé à commander une section en zone interdite, où il avait droit de vie et de mort, et « heureusement, ça ne m’a pas fait sauter le cabochon ».

Il n’avait pas 20 ans. A chacun sa médaille.

Jacques Barrot, quatre ans d’Algérie (deux sur le terrain et deux à soigner une tuberculose), revendique celle de l’action humanitaire. Il s’occupait de la scolarisation des populations déplacées. Il a eu de la chance, reconnaît-il, les autres soldats de son régiment pourchassaient les rebelles.

« Et bien sûr, on ne dit rien. » Quand ils sont rentrés, on leur a demandé d’oublier ça. Ça n’intéressait personne. « On avait changé, on était prêts à prendre des responsabilités. Le silence, c’est mieux », assure Germain Gengenwin. Les copains qui n’étaient pas partis les attendaient pour aller au bal, la mode avait changé, il fallait se remettre dans le coup. « On va au bal avec eux, on se sent différent, on pense : mais qu’est-ce que tu en sais toi de la mort, des mouches ? Et bien sûr, on dit rien. »

Les mouches, poursuit Jacques Desallangre, elles rentrent par le trou de la balle et elles ressortent : « Les mecs, ils n’étaient pas morts, on les laissait empilés sur le convoi. Merde, ça fait drôle. Personne leur venait en aide, on vaquait à nos occupations comme si ça avait été une charretée de foin. » A son retour, son père l’a emmené au café, pour la première fois de leur vie. Il le considérait comme un homme. Jacques a pris trois Pernod. « Mon père m’a dit : "Faut plus boire, mon gamin, l’Algérie c’est fini." » Il a compris. N’en a plus parlé, a rêvé, comme les autres, de retourner là-bas. « Je n’ai pas osé. » La culpabilité, disent-ils....

Un effet du déblocage sur Vichy : Chirac a ouvert la voie en admettant une responsabilité de l’Etat dans la Shoah, selon Jean-Pierre Rioux [2].

Comment la France en est-elle arrivée à occulter le mot « guerre » ?

En 1954, il ne s’agit que d’une « insurrection », d’éléments « terroristes » que l’on désigne sous le vocable de « rebelles », lesquels fomentent des « attentats », dessinent des « zones insurrectionnelles ». Face à tout ça, on « rétablit l’ordre républicain », puis on le « maintient ».

Dès 1955, on assiste aux premières confusions sémantiques, les rebelles mènent une guerre politique et le maintien de l’ordre ne suffit plus. Dans la presse et chez les responsables politiques français, on parle des « événements ».

On dit « événement » quand on ne sait pas nommer. Le même mot a été utilisé pour Mai 68. C’est évidemment les opposants à l’attitude française qui vont lâcher le mot. Le premier sera Guy Mollet. En 1955, il est encore dans l’opposition et parle de « guerre imbécile et sans issue ». Guy Mollet, qui, une fois élu, va faire la guerre.

En 1958, quand de Gaulle arrive, il est à peu près admis que ce qui se passe, ce sont des « opérations de pacification ». On peut parler de combat, pas de bataille, les opérations sont de plus en plus typées, « coup de poing », « commando », « parachutages ». Le vocabulaire de De Gaulle est délibérément fluctuant.

Dès mai 1958, il dit : « Toute une population est jetée dans la guerre », mais il parle en même temps de « lutte fratricide ». De 1958 à 1962, le problème n’est pas de mettre fin à une guerre, mais de trouver une solution qui conduira à un « cessez-le-feu ». Il faut inventer pour nommer ce qui est en face de la France.

Ce sera « l’entité algérienne ». Pour de Gaulle, il s’agit d’un problème politique : quel est mon interlocuteur ? Pendant plusieurs années, on en restera à « forces de l’ordre rebelle ».

En 1962, les accords d’Evian sont signés, et le mot guerre n’est toujours pas écrit.

Côté français, on veut garder des lignes très strictes de coopération pour préserver les derniers intérêts hexagonaux. Il ne faut pas être anachronique, c’était un processus de décolonisation révolutionnaire. User du mot guerre, ça aurait été reconnaître que, dès le départ, il y avait une souveraineté nationale, alors que la France soutenait qu’on en était arrivé à ces accords par négociation et bonne volonté politique.

Les Algériens, eux, ne l’ont pas emporté par la voie militaire, ça les mettait dans une situation compliquée pour imposer le mot guerre.

Pourquoi avoir attendu trente ans ?

En termes de mémoire, il y a toujours cette ombre portée des autres guerres, labellisées mondiales, perçues comme autrement plus importantes que ce qui se passait dans le djebel.

On ne pouvait mettre l’Algérie sur le même plan sans relativiser ces dernières, leur ôter de leur poids et de leur prix. De façon plus mesquine, en réservant le terme guerre aux conflits mondiaux, on évitait de donner aux combattants d’Algérie le même statut et les mêmes avantages qu’à leurs aînés.

Ça a donné des choses affreuses, il y a eu des bagarres sur le statut des morts : un gars tué en Algérie est-il mort pour la France, les veuves sont-elles veuves de guerre et les orphelins, pupilles de la nation ? Ça s’est réglé progressivement, mais ça n’a jamais été clair.

Et pourquoi est-ce possible aujourd’hui ?

Les plus hautes autorités de l’Etat, Jacques Chirac en tête, ont débloqué les dénominations sur la Deuxième Guerre mondiale, à propos de Vichy, de l’extermination des juifs, en admettant qu’il y avait une responsabilité d’Etat, de la France, dans l’extermination des juifs.

C’est grâce à ce déblocage qu’on peut arriver à une marge de manoeuvre sur la désignation de la guerre d’Algérie. De plus, Chirac et Jospin ont connu l’Algérie.

Qu’est-ce que cela va changer dans la mémoire nationale ?

Jusqu’à présent, il n’y avait pas de mémoire nationale.

Les pieds-noirs, les appelés, les militaires de carrière, chacun avait son histoire.

Accepter la dénomination de guerre est le premier pas d’un vrai travail de deuil qui permettra de ramasser les bribes éparses, de nationaliser ce conflit.


[1Pour les opérations militaires de Tunisie et du Maroc, la proposition de loi introduit le terme de « combats ».

[2Jean-Pierre Rioux, historien, est l’auteur de "la Guerre d’Algérie et les Français" - Fayard (1990).