Histoire coloniale et postcoloniale

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“la circulaire anti-Roms : quel passage à l’acte ?”, par Serge Portelli

jeudi 21 octobre 2010

Serge Portelli s’interroge sur la scandaleuse circulaire du 5 août concernant les Roms, cette circulaire qu’il a fallu réécrire – un aveu ! [1]

Comment en est-on arrivé là ? Comment un haut fonctionnaire a-t-il pu signer un tel texte ? Comment d’autres hauts fonctionnaires ont-ils pu appliquer et faire appliquer de telles injonctions, sans sourciller, sans protester ?... Autant de questions auxquelles il faudra répondre.

La circulaire anti-Roms : quel passage à l’acte ?

Le passage à l’acte, ce moment où le crime est commis, où la main se tend pour voler, pour frapper, pour tuer..., ce moment sur lequel se penchent tant de scientifiques, ce moment qui, malgré tout, reste toujours quelque peu empreint de mystère, qui fait l’objet de tant de débats devant les cours d’assises, qui désespère tant d’experts, ce moment-là ne concerne pas que les individus. On retrouve les mêmes processus et les mêmes interrogations lorsqu’un État faillit, lorsqu’un pouvoir se met à la faute, lorsque lui-même délinque.

C’était à Paris, le 5 août 2010, depuis temps non prescrit, comme disent les juristes, lorsque le ministère de l’intérieur du gouvernement français a commis une circulaire appelant les préfets, en exécution des “objectifs précis” du président de la République, à démanteler systématiquement les campements illicites de Roms, à reconduire les Roms à la frontière, à donner le maximum de publicité à ces actions contre les Roms. “Roms”, “Roms”, “Roms”... Il n’était presque question que d’eux dans ce texte de la République. Leur nom revient huit fois sur deux pages. Le pire, peut-être, étant ces tableaux, annexés à la circulaire, où une colonne spécifique répertoriait le nombre des enfants Roms concernés. Pour la première fois, depuis très longtemps, un gouvernement français ciblait un groupe ethnique pour le soumettre à des mesures répressives.

Stupeur dans le monde entier. L’image de la France, déjà ternie, est devenu exécrable et pour longtemps. À la suite d’un rude bras de fer diplomatique, notre pays a échappé - provisoirement - à une procédure européenne d’infraction pour “discrimination”. Mais personne n’est dupe. Face à tollé, il a fallu réécrire la circulaire. Le ministre en personne a dû gommer les mots “Roms”. Trop tard. Le repentir n’était qu’un aveu. Le mal était fait.

Comment en est-on arrivé là ? Comment un haut fonctionnaire a-t-il pu signer un tel texte à la suite d’une réunion regroupant les compétences de plusieurs ministères ? Comment d’autres hauts fonctionnaires ont-ils pu appliquer et faire appliquer de telles injonctions, sans sourciller, sans protester ? Pourquoi la France s’est-elle retrouvée au ban des nations ? Pourquoi avons-nous honte ?

Il ne s’agit ni d’un acte gratuit, ni d’une erreur de plume, ni d’une maladresse d’écriture. Ce passage à l’acte est l’aboutissement d’une longue dégradation. Il n’est pas un acte isolé, inattendu, incompréhensible. Il se relie à une évolution lente mais continue de la société française et du pouvoir en place. Si faible soit la force d’une circulaire, elle fait partie du droit et comme telle, elle traduit l’état de notre société. Certes les Roms ont toujours été méprisés, pourchassés, persécutés. Eparpillés, pauvres, mal représentés, ils constituent un bouc émissaire idéal, en France et ailleurs. Mais ce passage à l’acte en dit bien plus long sur l’état d’un régime. Il sonne comme une alarme terrible dont on aurait tort de ne pas mesurer la portée.

Quand l’identité nationale devient un ministère, quand ce même ministère est présenté comme une “machine à fabriquer de bons Français”, quand la délinquance est associée sans cesse à l’étranger, à l’immigré, quand la déchéance de la nationalité devient une arme politique, quand des préfets ou un ministre sont poursuivis pour injure raciale, quand les reconduites à la frontière deviennent massives, par charters... comment s’étonner que dans un texte, frappé du sceau de la République, on en vienne à stigmatiser une communauté ? Nous sommes effectivement face à une “machine”. Ce passage à l’acte n’a rien de surprenant. Il traduit la banalité du fonctionnement d’une administration qui a perdu ses repères ordinaires, d’un État-limite qui entraîne la France vers des extrêmes, vers la négations de ses fondements. Qui peut prédire l’avenir ? Qui peut dire si cette circulaire sera une dernière tâche de honte ? Ou la phase expérimentale de plus vastes discriminations ?

Paris, le 21 octobre 2010.

Serge Portelli



Sur ce sujet, on pourra lire cette autre page : le devoir de désobéissance à des ordres illégaux.


[1La circulaire du 5 août a été remplacée par une circulaire du
13 septembre.