la détention d’Abd el-Kader au fort Lamalgue de Toulon


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > regards français sur Abd el-Kader et sur la conquête de l’Algérie.
date de publication : lundi 1er novembre 2004


« Le gouvernement, par la bouche du duc d’Aumale, promet que le prisonnier sera conduit en terre musulmane à Akka ou en Alexandrie, comme l’Emir l’a demandé. Mais la prise est trop grosse pour le duc, et sans craindre la réprobation universelle, il revient sur la parole donnée. Abdelkader et sa suite sont embarqués pour Toulon. Les colonisateurs ont peur d’Abdelkader, même vaincu ... »

Kateb Yacine, conférence prononcée le 24 mai 1947.


Le 23 décembre 1847, Abd el-Kader, après avoir longuement combattu les Français, se constitue prisonnier auprès du duc d’Aumale, à Djemaa-Ghazaouet (Nemours). Il avait écrit, en vue de sa soumission, la lettre suivante au Général Lamoricière :

« Nous voulons que vous nous envoyiez une parole française qui ne puisse être ni diminuée, ni changée et qui nous garantisse que vous nous ferez transporter, soit à Alexandrie, soit à Akka (Saint Jean d’Acre) mais pas ailleurs. Veuillez nous écrire à ce sujet, d’une manière positive ».

Lamoricière répondit :

« J’ai reçu l’ordre du fils de notre Roi Louis-Philippe de vous accorder l’aman que vous m’avez demandé et de vous donner le passage de Djemaa-Ghazaouet à Alexandrie ou à Akka, on ne vous conduira pas autre part. Venez comme il vous conviendra, soit de jour, soit de nuit, ne doutez point de cette parole, elle est positive. Notre souverain sera généreux envers vous et les vôtres. Je suis certain que vous pourrez emmener dans l’Est, par mer, ceux qui voudront vous suivre. »

Le duc d’Aumale, gouverneur de l’Algérie, confirme à l’émir les engagements du général Lamoricière. Mais la réalité sera toute autre. Le 25 décembre l847, Abd el-Kader, sa famille et les 88 personnes qui demandent à l’accompagner, s’embarquent à Djema-Ghazaouet sur la frégate à vapeur Asmodée. L’émir est accompagné par un de ses beaux-frères, exécuteur du massacre de Sidi-Brahim, ses trois femmes, sa cousine germaine, ses trois fils et une fille, sa mère, âgée de 75 ans, très pieuse, priant constamment et ne désirant qu’aller mourir à la Mecque.

La route suivie par l’Asmodée sera pas celle de l’Est, mais celle de Toulon où la frégate arrive le 29 décembre. Abd el-Kader et sa suite sont débarqués au lazaret et y demeurent jusqu’au 8 janvier 1848.

Rien n’avait été préparé à Toulon pour les recevoir. Le 10 janvier 1848, l’émir et sa suite sont séparés en deux groupes : les uns sont placés au fort Malbousquet tandis qu’Abd el-Kader et ses proches sont incarcérés au Fort Lamalgue. Les conditions de détention sont particulièrement pénibles, en particulier pour la mère et les femmes de l’émir. Abd el-Kader écrit à Louis-Philippe afin de protester contre ce traitement mais ... le gouvernement change et la République remplace la monarchie.

« Votre commissaire [Émile Ollivier] est venu me voir. Il m’a informé que les Français, d’un seul accord, avaient aboli la royauté et décrété que leur pays serait désormais une république. Je me suis réjoui de cette nouvelle car j’ai lu dans les livres que cette forme de gouvernement a pour but de déraciner l’injustice et d’empêcher le fort de faire violence au faible. Vous êtes des hommes généreux et vous désirez le bien de tous ; vos actes sont supposés être dictés par l’esprit de justice. Dieu vous a désignés pour être les protecteurs des malheureux et des affligés. Je vous tiens, par conséquent, pour mes protecteurs naturels. Ecartez le voile de la douleur qu’on a jeté sur moi. Je demande justice de vos mains. [...] Je me suis rendu de ma propre volonté, libre. Certains d’entre vous peuvent s’imaginer que, regrettant la solution que j’ai prise, je nourris encore l’intention de retourner en Algérie. Cela ne sera jamais. Je peux maintenant être compté parmi les morts. Mon seul désir est d’être autorisé d’aller à La Mecque et à Médine, pour y prier et adorer le Dieu Tout-Puissant jusqu’à ce qu’Il me rappelle à Lui. »

[ Lettre d’Abd el-Kader au gouvernement français, mars 1848.]

Au début de cette année 1848, Charles Poncy, poète-maçon toulonnais rend visite à Abd el-Kader :

« La première chose que nous remarquâmes en traversant les corridors sombres du fort nous attrista profondément. C’étaient les logettes qui servaient d’appartements aux femmes et qui, malpropres, obscures et humides, n’avaient d’autres portes pour protéger leurs hôtes qu’un sale et grossier rideau de toile ... »

Poncy écrivit à Arago et à Lamartine pour leur demander d’intercéder auprès des autorités en demandant la mise en liberté de 1’Emir.

Les journées de février 1848, qui amenèrent la chute du roi Louis-Philippe et la proclamation de la République, consternèrent Abd el-Kader parce qu’il concevait la République comme « étant un corps qui ne pouvait marcher sans tête ». Le Colonel Daumas lui ayant fait remarquer « qu’il y avait 5 têtes au lieu d’une », 1’Emir lui répliqua : « Et moi je te prédis qu’au lieu de 5, il va y en avoir 35 millions, c’est un peu trop ».

Ci-dessous, un extrait de la relation faite par Charles Poncy de l’installation d’Abd el-Kader, accompagnée d’un dessin de Letuaire - publiée dans l’Illustration, dont ils étaient collaborateurs, le 6 mai 1848, à l’occasion du transfert d’Abd el-Kader à Pau.

« Les Arabes sont logés ou plutôt entassés dans le premier étage du Cavalier, bâtiment situé à l’est du fort, en face du pavillon d’entrée occupé par M. Lheureux et par M. Daumas. Le rez-de-chaussée de ce bâtiment est habité par le concierge du fort et par les officiers de la garnison. La longueur du Cavalier est environ de 25 mètres et sa largeur de 5, ce qui donne à chacun des prisonniers, au nombre de cent, à peu près un mètre carré de surface pour se mouvoir. Il est vrai qu’ils ne leur en faut pas davantage pour fumer ou rêvasser tout le jour, comme ils font, accroupis sur des nattes ou sur les matelas de l’administration. [...] »

[extrait de Le Toulon de Letuaire - éd. A.L.A.M.O. - 1986]
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Arabes à Malbousquet

Le 13 mars, Emile Ollivier, Commissaire du Gouvernement provisoire, se rendit au Fort Lamalgue où il rendit visite à Abd el-Kader pour s’enquérir de ses besoins. Ollivier, impressionné, écrivit à Arago, Ministre de la Guerre, lui demandant de faire examiner par le Gouvernement Provisoire « Une des questions d’honneur national les plus graves qu’a léguées le pouvoir déchu ».

De son côté, Abd el-Kader, en s’adressant au Gouvernement de la République, rappelait les promesses écrites qu’il avait reçues et sans lesquelles il ne serait pas détenu. Il attendit, le désespoir au cœur, la réponse du Gouvernement. Le Général Changarnier, Gouverneur Général de l’Algérie, de passage à Toulon, rendit visite à son tour à Abd el-Kader, le 30 mars 1848. Il lui dit qu’en raison de certains embarras provenant du changement de régime, sa mise en liberté se trouvait provisoirement retardée.

Enfin, le 14 avril 1848, le Ministre de la Guerre répondit aux lettres qui lui avaient été adressées. Le Gouvernement Provisoire décida de transférer Abd el-Kader et sa famille au château de Pau. Le voyage se fit par mer de Toulon à Sète, par le canal du Languedoc de Sète à Toulouse et en voiture de Toulouse à Pau. Le départ d’Abd el-Kader eut lieu le 23 avril. Le Préfet Maritime en fit part au Ministre de la Guerre :

« Je vous informe que le Minos, commandé par le Lieutenant de Vaisseau Duranty, ayant à bord le Colonel Daumas et le Lieutenant-Colonel L’Heureux, est parti hier soir, pour transporter à Sète Abd el-Kader et sa famille. Il reste encore au Fort Lamalgue 49 Arabes de l’ex-émir que je vais faire transporter aux îles Ste Marguerite ».

Abd el-Kader restera au château de Pau jusqu’au 2 novembre 1848, pour être détenu ensuite au château d’Amboise, où un régime des plus sévères lui sera imposé. Le Prince-Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, le fit libérer le 11 décembre 1852. Le 21 du même mois, la frégate le Labrador transporta l’émir et sa famille à Istanbul où elle aborda le 7 Janvier 1853. Abd el-Kader était enfin libre.

Citons pour terminer cette phrase dite lors de sa captivité au Fort Lamalgue et notée par le Colonel Daumas :

« La science peut être comparée à la pluie du ciel ; quand une goutte d’eau tombe dans une huître entrouverte, elle produit la perle. Quand elle tombe dans la bouche de la vipère, elle produit le poison ».


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