Histoire coloniale et postcoloniale

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“la guerre d’Algérie” de Jean-Charles Jauffret

lundi 14 mars 2016, par la rédaction

Après les Algériens, les "appelés et rappelés" constituent la catégorie la plus importante de personnes qui ont été personnellement impliquées dans les “événements d’Algérie” : de 1952 à 1962, 1 343 000 appelés ou rappelés ont participé “au maintien de l’ordre en Afrique du Nord” ; on peut leur ajouter 407 000 militaires d’active. Les pieds-noirs étaient environ 1 million [1].

Beaucoup d’appelés/rappelés sont revenus de cette guerre avec des séquelles et des blessures qui ne cessent aujourd’hui encore de les hanter. Le malheur des appelés, combattants plus ou moins volontaires d’une sale guerre a été évoqué dans de nombreux témoignages, études ou romans publiés depuis l’époque de la guerre jusqu’à aujourd’hui. Parmi ces publications, on peut citer le témoignage magnifique de Noël Favrelière, Le désert à l’aube (Minuit, 1960) et le travail précurseur de Jean-Pierre Vittori, Nous les appelés d’Algérie publié dès 1977 chez Stock.

Le 19 mars, anniversaire du cessez le feu, commémore un événement essentiel : la décision commune des belligérant de faire taire les armes. Cette date ne marque pas la fin des violences de guerre mais la volonté de les faire cesser.

Professeur à Sciences Po Aix, où il dirige le département d’histoire et les recherches en histoire militaire comparée, Jean-Charles Jauffret est un spécialiste de la guerre coloniale, des troupes de professionnels et d’appelés et, surtout, des conflits afghan et algérien. L’historien ne peut que constater le traumatisme et sa pérennité. L’auteur nourrit le vœu de guérir les plaies côté français et d’œuvrer à la réconciliation des deux rives de la Méditerranée.
Nous reprenons ci-dessous le témoignage d’un ancien appelé qui a assisté le 11 mars dernier à un exposé de Jean-Charles Jauffret sur la guerre d’Algérie au lycée Jean Moulin de Béziers.

[Mis en ligne le 13 mars 2016, corrigé le 14]


Jean-Charles Jauffret, La guerre d’Algérie , éd. Odile Jacob, janvier 2016, 304 p, 23.90 €


Les combattants français et leur mémoire


Tel était le thème de la conférence qu’a donnée Jean-Charles Jauffret ce vendredi 11 mars au lycée Jean Moulin de Béziers devant un public d’élèves du secondaire. L’orateur s’est appuyé pour son exposé sur les documents qu’il a compulsés pour la rédaction du livre qu’il a rédigé sur le sujet.

Etude des journaux de marche des régiments, témoignages recueillis auprès des appelés et des engagés, lectures des carnets tenus par ces militaires, des agendas quotidiens, des récits de souvenirs, de correspondances… l’ensemble donne un sentiment de sérieux.

Les événements d’Algérie ont fini par s’imposer comme ayant été une guerre. Côté français il y a quelque deux millions de soldats qui y ont participé. Assez tôt dans la chronologie on comptera pour l’armée de terre jusqu’à plus de 400 000 militaires contre 40 000 en face. Il y a eu des drames comme ce qui s’est passé dans les gorges de Palestro. C’est la troisième génération du feu du 20ème siècle.

Le vécu est différent selon les périodes, les affectations… Au début les appelés du contingent n’ont pas conscience de ce qui est en jeu et du rôle qu’on leur fait jouer mais les choses vont évoluer au cours du temps. Ils finiront par reconsidérer leur statut et l’affaire débouchera sur la paix et l’indépendance de l’Algérie.

Une partie importante de ces appelés estime qu’on leur a volé de longs mois de leur jeunesse. La durée légale du service militaire était de 18 mois mais il y a eu les rappelés qu’on a fait revenir sous les drapeaux dès 1955. Des manifestations à l’occasion de leur départ ont été organisées dans plusieurs gares. On a connu des exemples de soldats du refus [2]. Il y a eu aussi la période où les conscrits étaient maintenus au-delà de la durée légale. La période de l’incorporation a pu atteindre 33 mois pour certaines classes.

L’activité militaire est contradictoire : il y a les opérations, les exactions, l’usage du napalm était courant, la pratique de la torture, les viols… et d’autre part, avec la création des SAS, une tentative de l’armée de suppléer l’administration civile défaillante (scolarité, santé, formalités diverses…)

La situation des Algériens était difficile au plan économique. Les mesures de regroupement pour vider de leurs populations les zones interdites aggravaient encore les problèmes. Pourtant les Monuments aux Morts de la guerre de 14 / 18 étaient gravés de noms juifs ou arabo-berbère comme à Constantine. Les événements de Sétif et Guelma ont été rappelés.

L’exposé de Jean-Charles Jauffret a été suivi d’un court débat. Aux questions sur la validité de l’histoire on a entendu un témoignage sur l’évolution des consciences entre 1954 et 1962 ainsi qu’une appréciation sur le retour de l’idéologie colonialiste et son cortège de racisme et de xénophobie dans le contexte de crise que nous subissons.

Une initiative heureuse que cette conférence qui avait sa place dans la semaine anticoloniale et les tentatives de réécriture de l’histoire auxquelles nous assistons à Béziers.

Jacques Cros


[1Pour ces chiffres, voir http://ldh-toulon.net/les-appeles-d....

[2Au cours de la période 1952 – 1962, 12 000 hommes ont été déclarés réfractaires, dont 10 831 insoumis, 886 déserteurs et 420 objecteurs de conscience. (Réf. : voir la note précédente).