Histoire coloniale et postcoloniale

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la guerre d’Algérie n’est pas finie pour tout le monde

mercredi 23 mars 2016, par nf

La tendance OAS, qui n’a jamais baissé les bras, pleure aujourd’hui les drames humains de 1962 qu’elle a elle-même causés.

Le quotidien algérien El Watan commente la tribune de Mohammed Harbi et Gilles Manceron et les points de vue de Benjamin Stora et Pascal Blanchard.

Polémique autour du 19 mars : la guerre d’Algérie est-elle finie ?

par Walid Mebarek, El Watan, le 22 mars 2016


Ce qu’écrivent dans un point de vue livré par les historiens Mohammed Harbi et Gilles Manceron : « Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, en juillet 1962, l’OAS a tué près de 3000 personnes : plus de 2500 Algériens et environ 400 personnes parmi les militaires, policiers, fonctionnaires français et parmi les Européens d’Algérie qui n’étaient pas d’accord avec elle.

Cette violence, qui s’est étendue à la France – où elle a fait 71 morts et 394 blessés, et choqué profondément l’opinion publique –, explique en grande partie que le cessez-le-feu n’ait pas marqué en Algérie l’arrêt immédiat des affrontements ». Ces dernières années, comme si l’histoire repassait les plats, les pro-« Algérie française » (cela fait bizarre 54 ans après d’énoncer ce concept) sont rejoints par des adeptes issus du camp de droite dit ‘‘républicain’’ qui veulent flatter les associations revanchardes et doubler le Front national sur ses terres. L’historien Pascal Blanchard, dans les colonnes de L’Obs résume : « Eminemment sensible, le sujet est extrêmement mobilisateur à droite. Nicolas Sarkozy rejoue son discours de Toulon de 2007. A l’époque, il avait interpellé l’électorat pied-noir et celui du Front national dans un discours anti-repentance, à la gloire de l’épopée impériale, dans la ville même où avait débuté la conquête de l’Algérie en 1830 ».

Pour critiquer la démarche de François Hollande de commémorer le 19 mars, l’ancien président Nicolas Sarkozy (repris en chœur par Hervé Mariton, ou par ses fidèles comme Christian Estrosi – président de la région Paca, ou le député Eric Ciotti) en avait appelé paradoxalement à feu le président Mitterrand qui « refusa catégoriquement de reconnaître cette date pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie ».

Fâcheux exemple de choisir Mitterrand qui, s’il évolua par la suite vers des relations d’amitié avec l’Algérie, fut l’homme qui, à la tête de la Justice, couvrit la torture et laissa exécuter les militants algériens. Le ministre de l’Intérieur Mitterrand qui prononça dès le lendemain du déclenchement de la lutte algérienne, le 1er novembre : « L’Algérie c’est la France, et la France ne reconnaîtra en Algérie d’autre autorité que la sienne. » Ce qui fit la Une de L’Echo d’Alger en novembre 1954. Comme quoi le temps passe, mais les Unes restent…

« La France n’assume pas son passé colonial »

Triste rancœur 54 ans après la fin de l’occupation coloniale de l’Algérie. Une façon de donner des arguments à ceux qui, en Algérie, n’ont de cesse, à titre légitime, de demander des comptes à la puissance coloniale qui a plongé le pays dans 132 ans de domination et de crimes. Même ceux qui souhaitent tourner la page y trouveront matière à revendication.

Ce que note L’Obs : « Les indignations d’arrière-garde sont historiquement régressives, mais elles font aussi des dégâts sur le futur. Elles donnent des gages à tous ceux qui, en Algérie, veulent eux aussi pérenniser et entretenir des haines recuites à l’égard de la France. Déjà, en 2005, la droite française, alors majoritaire au Parlement, avait torpillé le traité d’amitié franco-algérien en faisant adopter dans la loi du 23 février 2005 un alinéa vantant ‘‘les aspects positifs’’ de la présence française en Algérie ».

Pour l’historien Benjamin Stora, personnalité consultée régulièrement par le président Hollande, il faut « essayer de trouver une sorte de compromis, de consensus par rapport à cette guerre d’Algérie qui a bien du mal encore à passer dans l’histoire française ». « La guerre d’Algérie continue dans les têtes, les cœurs, les mémoires. Le problème décisif reste d’essayer d’y mettre fin », a-t-il estimé sur Europe 1. Dans l’hebdomadaire Marianne, Stora remarque le paradoxe assumé aujourd’hui par des héritiers politiques du gaullisme comme l’ex-président Sarkozy : « Prendre la plume pour condamner ces accords signés par de Gaulle, c’est du jamais vu dans le mouvement gaulliste. Jacques Chirac ne commémorait pas le 19 mars, mais il n’a jamais émis de critiques en ce sens. » Benjamin Stora juge cette crispation autour de la mémoire de la guerre d’Algérie « archaïque », « les jeunes générations sont loin de tout ça.

Rendez-vous compte, on débat encore de l’Algérie française 60 ans après... Les autres pays sont consternés en voyant ce spectacle, qui relève d’une certaine arriération culturelle. Et à force de ne jamais vraiment traiter ces questions, une distance s’est créée et les mémoires se sont communautarisées ». Est-ce pour cela que le président François Hollande s’est voulu consensuel samedi, voulant « honorer toutes les souffrances » ? Cette polémique du 19 mars, relancée cette année avec une vigueur inégalée, certainement avec des visées politiciennes à un an des élections, présidentielle et législatives, est cependant très inquiétante.

Pour Pascal Blanchard, « la France n’assume pas son passé colonial. C’est terrible pour nos enfants qui ne peuvent accéder facilement à cette histoire en partie tronquée et doivent aller ailleurs, sur internet, pour en comprendre le sens. Or, sur ce terrain, toutes les manipulations sont possibles. C’est dévastateur pour la démocratie car on ne parvient pas à expliquer l’une des grandes contradictions françaises : comment le pays des droits de l’homme et de la Révolution a-t-il pu mener une politique colonialiste ? »-