la guerre de l’Union européenne contre les migrants « illégaux »


article de la rubrique les étrangers > l’Europe et ses étrangers
date de publication : dimanche 1er juillet 2007


[ AFP - 14.06.07 - 12h11 ] Nouvel afflux de migrants au large des côtes italiennes et maltaises

Plus de 380 migrants ont été récupérés, entre mercredi 13 et jeudi 14 juin, au large des îles de Malte et Lampedusa. Les personnes, dont la provenance n’a pas été dévoilée par les autorités des deux pays, se trouvaient dans au moins quatre embarcations. [...]


Les RABIT bientôt en action sur les côtes européennes

Source : le site du Parlement européen [1]
Rubrique : Sécurité et défense -
à la date du 3 mai 2007

Ils sont des milliers à débarquer clandestinement sur les côtes européennes chaque année, et beaucoup y perdent la vie : les immigrés illégaux sont toujours plus nombreux à vouloir changer de destin par la mer. Pour aider les Etats-membres à faire face à cet afflux massif, les députés européens ont voté jeudi en faveur de nouvelles « équipes d’intervention rapide pour les frontières extérieures ». Ces gardes-côtes seront spécialement entraînés pour aider les équipes locales. Nom de code : RABIT.

« Le fond du problème à traiter est à la fois simple et urgent. Il s’agit d’organiser l’assistance des États membres de l’Union à l’égard de ceux d’entre eux qui doivent faire face à l’arrivée soudaine et massive d’immigrants illégaux, désireux de franchir les frontières extérieures de l’Union » : c’est en ces termes que le rapporteur belge Gérard Deprez (Alliance des Libéraux et des Démocrates en Europe) justifie la décision prise par l’hémicycle, jeudi 26 avril dernier.

Immigration illégale par la mer : un problème « simple et urgent »

500 000 immigrés illégaux pénètrent dans l’Union Européenne (UE) chaque année, et 14% d’entre eux choisissent la voie maritime. L’année dernière, ce sont les îles de Lampedusa en Italie et des Canaries qui ont dû faire face aux arrivées les plus massives de clandestins. Une tragédie humaine, dont beaucoup ne ressortent pas vivants.

Pour faire face à cet afflux, l’approche doit être commune, comme l’explique Gérard Deprez : « Ce problème concerne aujourd’hui, on le sait - et des images dramatiques nous le rappellent en permanence -, les pays du sud de l’Union. Mais nul ne peut exclure que, demain, d’autres frontières, en particulier au sud-est ou à l’est, ne fassent l’objet des mêmes pressions soudaines et récurrentes. »

Agir en commun suppose une bonne coordination entre équipes ; pourtant, la diversité des législations nationales n’encourage pas à des opérations conjointes. C’est tout l’enjeu de la création d’ « équipes d’intervention rapide pour les frontières extérieures », votée massivement la semaine dernière par les députés.

Des gardes-côtes supplémentaires pour les situations exceptionnelles

« Un État membre devrait avoir la possibilité de demander que soient dépêchées sur son territoire (...) des équipes d’intervention rapide aux frontières, composées d’experts d’autres États membres spécialement formés, chargées d’assister temporairement ses gardes-frontières nationaux. » : les jalons du système RABIT (de l’anglais Rapid Border Intervention Teams) sont posés dans le rapport adopté.

Placés sous la coordination de l’agence Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures), ces quelques 450 experts seront mobilisés pour une durée limitée et lors des situations « exceptionnelles et urgentes », dans les pays faisant face à une immigration soudaine et massive. Ils pourront aider les gardes côtes nationaux dans leurs missions de contrôle des frontières, de première urgence, de traduction, d’évaluation des risques ou d’identification des personnes.

Elément imposé par les députés européens : l’assistance aux pays côtiers en difficulté sera obligatoire pour les Etats-membres de l’UE. Question de solidarité européenne. Cependant, ces équipes resteront sous la responsabilité des pays dits « hôtes ». Elles devront aussi respecter pleinement les droits fondamentaux (non-discrimination) et agir de façon proportionnée.

Comment de telles équipes d’intervention seront-elles financées ? Le règlement prévoit que si les gardes-frontières RABIT continueront d’être rémunérés par leur pays d’origine, tous les coûts supplémentaires liés aux déplacements, à l’hébergement, au rapatriement ou à l’assurance, seront assumés par l’agence Frontex. A cette fin, le Parlement européen a augmenté son budget 2007 de 10 millions d’euros.

Une marque de solidarité européenne

Javier Moreno Sanchez, député européen espagnol du Parti Socialiste européen, est rapporteur sur l’immigration illégale. Pour lui, cette immigration est un défi commun aux européens, qui demande une réponse commune. Et les équipes d’intervention rapide aux frontières « contribueront à accroître la solidarité européenne et l’assistance mutuelle, afin de contrôler les frontières extérieures de l’UE. »

Surtout, conclut-il, « elles permettront de sauver des vies, en particulier dans l’Atlantique et en Méditerranée, et de traiter dignement les immigrés qui tentent de rentrer illégalement sur le territoire de l’UE ».

Selon le rapporteur Gérard Deprez, les équipes RABIT devraient être pleinement opérationnelles en janvier 2008.

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Un RABIT en action.

La lutte de l’UE contre les migrants illégaux

Analyse de Catherine Simon, Le Monde du 30 juin 2007

Le récent drame de Toulon, où ont été rapatriées les dépouilles mortelles de dix-huit immigrants clandestins, morts en Méditerranée, a relancé les interrogations sur la politique de l’Union européenne vis-à-vis des migrants illégaux. Pour la première fois, la France a accueilli chez elle, le 7 juin, dans le cimetière ouest de Toulon (Var), ces dix-huit morts. Et Brice Hortefeux, ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, est même venu, en personne, saluer la mémoire de ces hommes et de ces femmes, dont quatre adolescents, qui ont payé de leur vie le fol espoir d’une existence meilleure, loin de la misère ou des violences de leur Afrique natale. C’est dans le carré des morts sans nom - et des indigents - que chaque cercueil a été installé, orné d’une simple plaque : «  Mort (e) en mer, inconnu (e), mai 2007  ». Ils devraient y rester cinq ans, le temps pour les familles de réclamer les corps. Théoriquement, bien sûr.

Ailleurs, sur les îles espagnoles des Canaries ou sur celle italienne de Lampedusa, dorment déjà plusieurs centaines de cadavres de migrants anonymes. Ceux-là, au moins, ont eu droit à une sépulture. Ce n’est pas le cas des milliers d’autres, disparus au fond de la Méditerranée ou dans les sables du Sahara. Depuis 1998, soit en moins de dix ans, plus de cinq mille candidats à l’exil sont morts aux portes de l’Union européenne, dont plus de mille cinq cents en mer. Ces estimations, rendues publiques en septembre par Amnesty International, doivent être revues à la hausse. Elles restent, de toute manière, très approximatives.

Même dans des drames aussi médiatisés que celui de Ceuta et Melilla - où l’on n’avait pourtant ni l’excuse de la mer ni celle du désert -, le nombre des tués demeure imprécis. Ont-ils été douze, quinze, ou plus, à mourir sous les balles ou les coups de matraques lors de la répression exercée, à l’automne 2005, par les forces de sécurité marocaines et espagnoles à l’encontre des migrants qui s’étaient lancés à l’assaut des grillages entourant ces enclaves espagnoles situées au nord du royaume chérifien ? Les militants associatifs parlent d’une «  quinzaine » de tués. A Rabat, dans le rapport qu’il a consacré à cette affaire, le très officiel Conseil consultatif des droits de l’homme signale «  la mort de quatorze Subsahariens en octobre  », sans que l’on comprenne si ce bilan inclut les morts de septembre (quatre ou cinq, selon le rapport) et ceux d’août (au moins quatre, indique-t-il). Même flou côté espagnol. Quant aux noms des victimes, on n’en connaît que trois - ceux de deux Maliens et d’un Camerounais. On ne sait pas non plus où et comment ces morts ont été inhumés. Devant la mort aussi, certains sont moins égaux que d’autres...

Formellement soucieux, comme l’a réaffirmé, à Toulon, le ministre français de l’immigration, de «  poursuivre la lutte implacable contre les passeurs et les trafiquants qui exploitent la misère de ces migrants  », les dirigeants de l’UE n’ont évidemment pas l’intention d’offrir aux candidats à l’immigration de confortables ferries à prix réduit pour traverser la Méditerranée. Les passeurs et les trafiquants, en revanche, peuvent se frotter les mains. Car ce n’est pas contre eux, quoiqu’on dise à Paris ou à Bruxelles, que la lutte s’annonce «  implacable  ». Mais bel et bien contre les immigrés illégaux eux-mêmes, qui, selon les estimations de l’UE, seraient environ cinq cent mille à franchir chaque année les frontières européennes, dont 14 % par la voie maritime.

Après la mise en place, en 2004, d’une agence de surveillance des frontières de l’UE, baptisée Frontex, la prochaine création d’«  équipes d’intervention rapide aux frontières  », joliment appelées «  Rabit  » (de l’anglais «  rapid border intervention teams  ») par les experts de Bruxelles, est une étape de plus dans la voie du tout-sécuritaire prônée par les pays de l’UE. Ces équipes, composées d’agents des corps nationaux de gardes-frontières des Etats de l’UE, pourront être «  dépêchées provisoirement »" dans un Etat membre demandeur confronté à des «  pressions particulières », notamment en cas d’arrivée d’un «  grand nombre de ressortissants de pays tiers tentant d’entrer clandestinement dans l’Union européenne ».

Autrement dit, en cas d’«  afflux massif  » de migrants, selon l’expression du rapporteur belge Gérard Deprez, ces «  super-Dupont » transeuropéens viendront immédiatement à la rescousse de leurs collègues nationaux. Pour quoi faire ? La police. C’est ce que dit clairement le texte approuvé en avril, à une écrasante majorité, par le Parlement européen : habilités à «  vérifier les documents de voyage  » et à mener l’«  interrogatoire  » des interpellés, les Rabit s’assureront que ces derniers ne font pas l’objet d’un signalement leur interdisant l’entrée dans l’UE, mais surtout, précise la proposition de M. Deprez, ils veilleront à la «  prévention du franchissement non autorisé de la frontière extérieure de l’Etat membre, conformément à la législation nationale dudit Etat ». Certes. Mais c’est bien court !

Mille questions surgissent, dont aucune ne trouve de réponse dans cette prose policière. Y aura-t-il, par exemple, dans ces équipes, des représentants du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) pour enregistrer les probables demandes d’asile ? Quels seront les recours des migrants, en cas de violation des «  normes de protection internationale  » ? Que fera-t-on des «  migrants économiques  » ? Où va-t-on refouler ces indésirables - vers quelles pauvres contrées, où la notion d’Etat de droit est un mirage et le respect de l’étranger une gageure ? De cela, la proposition adoptée à Bruxelles ne dit mot. Entre les morts de Ceuta-Melilla, il y a deux ans, et ceux de Toulon aujourd’hui, il n’y a guère de différence. Quelques larmes et des coups de bâton : les riches pays d’Europe n’auraient donc plus rien d’autre à offrir à ceux et celles qui frappent à leurs portes ?

Les migrations humaines, ce «  chaînon manquant de la mondialisation  », selon l’expression utilisée par deux chercheurs de l’Unesco, Antoine Pécoud et Paul de Guchteneire, ne sont pas choses simples. Partisans pragmatiques d’un «  droit à la mobilité », les deux experts prônent, sinon l’ouverture des frontières, du moins celle des esprits. Car, expliquent-ils, dans le dernier numéro de la revue Courrier de la planète, s’il est vrai que «  les défis extrêmement complexes posés par les flux migratoires ne sauraient être résolus par une mesure aussi simple et naïve » que l’abolition des frontières, de même, il serait «  tout aussi naïf de penser que de petites modifications au système actuel permettront de trouver des solutions justes et durables aux dilemmes soulevés par la mobilité humaine ».

Catherine Simon

Le drame des migrations

par Catherine Simon, Le Monde du 29 juin 2007

On ne les avait jamais entendus. A vrai dire, on s’était même habitué à ne pas les entendre. Quelques mots recueillis par les reporters, quelques visages hagards sur les écrans de télévision, quelques images spectaculaires, comme celles, récentes, de ces naufragés accrochés désespérément au grillage d’une cage à thons, en pleine mer Méditerranée, cela nous avait bien suffi ! Les émigrés africains qui tentent, au péril de leur vie, de rejoindre l’Europe font partie de ces tragédies ressassées, conflits interminables ou crises lancinantes que l’actualité nous apporte régulièrement - sans vraiment ébranler nos consciences.

Le premier mérite de l’ouvrage collectif Guerre aux migrants : le livre noir de Ceuta et Melilla [2], réalisé par les militants du réseau Migreurop (www.migreurop.org), est de donner la parole à huit de ces sans-voix. Huit rescapés d’Afrique de l’Ouest, qui font, chacun, le récit de leur périple. Leur parole a été retranscrite sans retouches ou presque. « Nous ne sommes pas des personnes importantes, nous ne sommes pas des rois. Mais nous ne sommes pas des voleurs, ni des terroristes, ni des tueurs », s’indigne Serge G., Ivoirien de 28 ans, qui, après une vague de rafles, s’est retrouvé enfermé, des semaines durant, dans un camp militaire proche de Nador (Maroc).

Le crime de ce jeune homme ? Avoir tenté d’exercer son droit d’émigrer. A l’instar de Guillaume C. ou de Junior K., tous deux originaires de Kinshasa (République démocratique du Congo), qui vivotent aujourd’hui à Rabat, mal protégés par leur statut de réfugiés. Ils font partie de ces milliers de parias, « ballottés d’un pays à l’autre au gré des mesures de police, en ayant perdu le droit de s’installer dans aucun », notent les auteurs du livre. Moussa T., 28 ans, a eu moins de chance encore : comme d’autres, il a été finalement arrêté et embarqué dans un avion à destination de Bamako - où il a été rendu « à l’anonymat et à la misère » qu’il avait follement voulu fuir.

Tous racontent, en termes sobres, le calvaire qu’ils ont subi : les marches épuisantes dans le désert, les tabassages, les fusillades, les précieux récépissés que la police déchire, la soif et la faim, l’humiliation et le racisme... Une fois n’est pas coutume, la parole est donnée à des femmes : Martine F., 28 ans, étudiante, a quitté le Congo-Brazzaville après l’assassinat de son père (policier) et de sa mère, durant la guerre civile qui a ravagé son pays ; la seconde, Roseline D., enseignante à Kinshasa, a dû fuir, elle aussi, après l’assassinat de son époux, un avocat, emmenant avec elle ses deux filles.

La première a participé à « l’attaque massive » des grillages de Melilla. Son récit fait froid dans le dos. La seconde, qui cherchait seulement un « endroit où vivre en paix » avec ses enfants, désespère de le trouver un jour et se bat, comme elle peut, pour survivre à Rabat. Elles aussi parlent des souffrances endurées, des agressions. « Pour les hommes, ça va encore, mais pour les femmes, quand on attrape une femme... En cours de route, nous nous sommes fait agresser, on nous a violées, on nous a pris tout ce qu’on avait. Une maman comme ça, on n’a même pas pitié », raconte Roseline D.

Le deuxième mérite de ce « livre noir », qui se présente d’entrée comme « militant », est d’apporter un éclairage historique et politique à cette « guerre » nouvelle - trop rarement explicitée - que les pays de l’Union européenne ont entamée dans l’espoir de fermer leurs portes aux indésirables du Sud. On peut ne pas être d’accord. Ou s’agacer du gauchisme désuet de certains commentaires. Mais ce n’est pas tous les jours qu’un livre donne des outils de débat. Ne serait-il pas urgent de s’en saisir ?

Catherine Simon

Notes

[1] http://www.europarl.europa.eu/news/....

[2] GUERRE AUX MIGRANTS : LE LIVRE NOIR DE CEUTA ET MELILLA. Ouvrage collectif du réseau Migreurop. Editions Syllepse, 234 p., 10 €.


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