la ldh et la violence urbaine... en 1999


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date de publication : mercredi 18 octobre 2006


Dans le but de mettre en perspective les événements de 2005 en banlieue, nous exhumons un texte de 1999 des groupes de travail de la Ligue des droits de l’homme sur la "violence urbaine". Aux antipodes des solutions martiales du gouvernement actuel...


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Des habitants des Mureaux font face aux CRS le 1er octobre 2006

Préambule

Le présent rapport n’a pas pour ambition de clore le débat sur la violence urbaine mais au contraire d’y contribuer. Il est le fruit des travaux au sein du groupe de travail de la commission démocratie locale et du groupe de travail inter commissions de la LDH. Chaque point traité mérite en lui même une discussion, ce thème de la violence urbaine est peut-être tout simplement le révélateur des mutations de la société, des cassures qui se sont produites et des reconstructions qui sont en cours. Si ce rapport permet dans l’immédiat à la LDH de réagir aux faits d’actualité, il est avant tout une base de réflexion pour une recherche plus approfondie.

La violence urbaine est un phénomène dont il ne faut pas minimiser l’ampleur, elle traduit une cassure et une aggravation des inégalités engendrées par la crise. Elle suscite un sentiment de peur et une réaction émotionnelle dont il ne faut pas non plus limiter la portée. La réponse à cette question est complexe parce qu’elle mêle à la fois émotion et subjectivité, médiatisation et représentation, jeune et adulte, exclusion et citoyenneté, transformation économique et transformation sociale, éthique et éducation, politique et enjeux politiques, immigration et étrangers, … Les pistes d’actions pour tenter d’y donner une réponse dépendent de l’analyse que l’on en fait.

Une situation aux causes multiples

La violence urbaine est d’abord le produit de l’accroissement des inégalités. Le deuxième millénaire se construit avec une permanence de la pauvreté et de la précarité, de l’exclusion économique et sociale. Il n’est pas étonnant que s’instaurent des rapports difficiles entre ceux qui profitent de la reprise et ceux qui en sont exclus. Le sentiment de peur s’exacerbe en même temps que se creuse l’écart entre le monde qui a survécu à la crise et qui continue à fonder principalement ses valeurs sur le travail, et celui qui est exclu du travail et d’un minimum de reconnaissance sociale.

La reprise de l’activité économique s’est faite en dehors d’une population concentrée en majorité dans des quartiers qui cumulent les handicaps et que l’on a pris pour habitude de nommer « quartiers en difficultés ». Ces quartiers sont devenus de véritables territoires d’exclusion économique et sociale. Les jeunes n’y ont connu que la période de la crise économique et y grandissent sans perspective d’avenir. Conçus dans les années soixante pour loger les salariés de la croissance économique les services collectifs y sont souvent absents et s’ils existent, sont inadaptés aux populations qui y résident. Ils sont habités par des populations principalement au chômage et sans la mobilité quotidienne du travail qui permet de faire le lien avec le reste de la ville et des services dont le quartier n’a pas été doté.

Face au manque d’avenir, certains construisent un autre modèle social, émergence d’une délinquance « socialisante ». Pour certains, des jeunes, mais pas seulement des jeunes, la tentation est grande d’une socialisation d’un autre ordre à travers des groupes plus ou moins organisés qui trouvent leurs moyens d’existence et d’expression en dehors des normes, sociales et de droit, existantes. Un modèle sociétal plus ou moins structuré se construit progressivement, organisant les moyens d’être et d’exister en réaction à un monde vu sans avenir. Par une occupation appelée le « business » le groupe trouve ses moyens d’existence, avec pour référence les faibles salaires obtenus à l’occasion de stages ou d’un travail plus permanent payé au SMIC.

Ces groupes provoquent un sentiment de peur permanente, pour les populations qui habitent les mêmes ensembles urbains et qui sont en plus, victimes, de la pauvreté et de l’exclusion, mais aussi pour les populations d’autres quartiers qui ont alors un réflexe de protection, de non contamination, surtout quand sont pris pour cibles les transports en commun, lieux de contacts entre les quartiers « tranquilles » et les quartiers « difficiles ».

Ce sentiment est irrépressible quand les actes en cause traduisent une progression du niveau de violence, mais cette question ne peut se résoudre par une logique de guerre policière. Cette contre culture ne peut que se renforcer quand, sous prétexte d’ordre républicain, est proclamé un état de guerre contre « les sauvageons ». Les actes de violence avérés ne se justifient pas, mais la guerre déclarée ne peut qu’amplifier la violence, surtout quand elle prend l’allure d’une reconquête aux allures coloniales.

Les médias en se focalisant sur la violence des jeunes, exacerbent le sentiment de peur, alors que d’autres formes de violence existent. La médiatisation agit comme amplificateur d’actes, souvent répréhensibles, elle en donne une image, sans décrypter le processus de la violence. Il y a bien d’autres « violences urbaines » moins médiatisées, mais qui font cependant partie de la vie quotidienne, la violence de la vitesse des automobiles dans les rues, l’attitude de certains policiers, la violence à la télévision, la violence morale du licenciement ou du mépris vis-à-vis du chômeur en fin de droit. C’est aussi, au moment des fêtes, la profusion de biens et des richesses. Comment ne pas comparer, aussi, la façon dont ont été traités les agriculteurs qui ont pillé et détruit sous les yeux de la police le ministère de l’Environnement le 8 février et celle que l’on réserve aux jeunes révoltés de quartiers difficiles qui ont commis saccages ou violences.

En focalisant sur un type de violence, en recherchant une médiatisation forte, on donne de la violence urbaine une image réductrice et simplificatrice qui favorise les amalgames :

- elle ne concerne pas tous les jeunes, certains la redoutent et sont demandeurs de solutions et parfois en trouvent par le dialogue ;

- les enfants de 10 à 13 ans, de jeunes adolescents ou de jeunes adultes de plus de 25 ans, sont indistinctement regroupés dans la catégorie « jeunes » que l’on veut stigmatiser ;

- certains d’entre eux, auteurs de violences, sont issus de l’immigration mais la grande majorité sont de nationalité française. Il faut condamner l’association délinquance et étranger, thème récurrent de la droite et de l’extrême droite ;

- en identifiant certains quartiers à la violence, l’ensemble de la population de ces quartiers est identifiée à ces comportements, ce qui a pour effet d’accentuer encore plus les inégalités à l’égard de populations déjà démunies.

Ces amalgames, favorisent et justifient les politiques les plus réactionnaires qui ne font que renforcer chez les populations concernées, le sentiment d’exclusion, de guerre et conforte chez les uns les solutions de survie « hors normes » et chez les autres, le bien fondé des politiques répressives. On est enfermé dans ce cas dans le cercle vicieux bien connu, violence - répression - violence.

La violence urbaine n’est pas seulement imputable aux jeunes, il existe une violence d’adultes dont on parle moins parce que celle-là n’est pas spectaculaire. Elle peut résulter de l’établissement d’un ordre parallèle qui ne survit qu’en étant discret, comme par exemple la violence quotidienne de la drogue et du racket et de ceux qui en tirent profit. Elle peut être verbale ou physique si certains terrorisent tout un escalier ou un groupe d’immeuble. Laquelle de ces violences est la plus forte ? celle qui se cache et règle la vie d’un quartier en l’absence de toute présence policière ou celle plus médiatique, de jeunes qui expriment, certes de façon condamnable, le besoin de trouver en face d’eux quelqu’un de responsable. La violence peut-être aussi celle du racisme quotidien, celle des discriminations en matière de stage et d’emploi.

La violence est aussi l’expression d’une lutte, d’une volonté d’exister socialement, d’une demande et d’une attente de réponse. Chez les jeunes la violence n’est pas nouvelle, elle se situe d’abord en référence aux adultes. Quand la responsabilité des adultes s’amenuise, il est difficile pour un jeune de se situer, de trouver des repères. Le droit à la parole a été reconnu aux enfants mais il se trouve confronté à des parents englués dans l’échec, sans perspective d’avenir, avec le sentiment d’une dignité perdue, et à d’autres adultes eux-mêmes sans repères. Les adultes qui environnent les jeunes, semblent avoir perdu leur capacité d’interlocuteur et de réponse. La porte semble se refermer au moindre geste d’incivilité ou de violence physique d’un jeune, le comportement de l’adulte est rarement celui du dialogue et traduit une absence de responsabilité qu’il ne veut ou ne peut pas porter.

Souvent par manque de formation, le chauffeur de bus arrête le bus, le postier s’enferme derrière son guichet, le policier dans son commissariat ou dans son car. Les autorités administratives et élues ont parfois une responsabilité plus grave quand le maire ne trouve comme solution que le manque de policiers ; quand l’école s’enferme sur elle-même et se contente de réclamer plus de moyens... La bande, le chef de bande, deviennent alors la seule référence pour beaucoup de jeunes. Comme le dit à juste titre Bruno Mattei [1] : « tout donne à penser que l’insistance à « civiliser » et à « moraliser » les jeunes, n’est qu’une façon pour l’adulte de demander à sa descendance de conquérir une maturité dont il est lui-même peu capable, voire, incapable, tout en donnant l’image - irréelle - d’une inversion des rôles traditionnels dévolus à l’éducation. Comme si insidieusement, on demandait à l’éduqué de devenir éducateur, & »

L’autonomie des jeunes ne peut se régler par un rejet de responsabilité de la part des adultes. La demande des jeunes est plus forte que celle de la nourriture fournie par la famille, elle ne se résume pas à la disposition d’espaces de réunion. La société a reconnu aux enfants et aux jeunes des droits, ça ne peut être un prétexte pour les rejeter ou leur refuser la parole. Il y a une incompréhension réciproque. Les références transmises par les parents les plus stabilisés dans leurs convictions, sont aux yeux des jeunes, invalidées par les faits qu’ils perçoivent. La persistance du chômage dans certaines familles peut donner aux jeunes une vision sociétale dénuée de toute référence en matière d’emploi, de culture ou d’éthique.

En conséquence, les interventions de la police et de la justice sont ressenties comme illégitimes dès lors que les autorités reprochent aux mineurs de ne pas respecter la norme, alors que ces mineurs et leurs familles éprouvent le sentiment que dans sa globalité, la société est débitrice à leur égard. Le débat répression - prévention n’a pas de réelle signification dans cette situation. Accepter que soient systématiquement déplacés ou même incarcérés, des mineurs, à la moindre incartade, c’est accepter qu’une minorité soit systématiquement mise à l’ écart, c’est admettre la répression à grande échelle, telle qu’elle se pratique aux Etats Unis, c’est admettre une société carcérale contraire à notre culture.

Des pistes pour l’action

Le constat qui vient d’être fait doit être approfondi, en particulier grâce à un travail à partir du terrain. Mais la situation qui existe ne doit pas être minimisée. Il est urgent de mener des actions qui permettent à des populations désorientées, d’entrevoir un avenir. Les mesures à prendre, s’inscrivent dans la durée car elles portent sur les causes et non sur les effets, concernent tout à la fois les services administratifs, l’habitat, l’éducation, la formation, le rôle des associations et la participation des usagers.

Lors des débats en commission, ce qui est apparu essentiel, est d’abord la question de la parole et du regard, les jeunes sont le reflet de notre propre image, dans les actions à mener parole et regard sont les premiers outils à mettre en S-uvre.

Les dispositifs sectoriels découpent les individus en autant de parties qu’il existe d’administration. Sur un même territoire, un quartier, une ville, une agglomération, les actions de l’Etat, du secteur social, des collectivités territoriales,& doivent être cohérentes pour que chaque personne soit traitée comme un tout et non comme un ensemble de « morceaux » égal au nombre d’administrations compétentes. Que l’espace de vie soit traité dans sa totalité et valorisé en même temps que ceux qui l’habitent.

Le comportement des administrations doit changer, l’apprentissage du changement peut se faire par le dialogue entre les agents des services et les destinataires des services, dans certains lieux ce processus est déjà engagé. Par exemple une formation de la justice et de la police peut modifier leurs comportements et leur permettre d’être plus proches des citoyens. Plus généralement, la concertation entre tous les intervenants (associations, parents, éducateurs, enseignant, municipalité, police, justice) doit être favorisée, elle doit permettre une reconnaissance mutuelle et une complémentarité d’action.

Les politiques de qualification mutuelle peuvent remplacer les politiques traditionnelles d’insertion. Les « inadaptés économiques », parce qu’ils sont les germes d’une société nouvelle en cours de formation, peuvent apporter des améliorations au système productif qui lui-même leur apporterait, en plus d’une qualification technique, une reconnaissance réelle de leur utilité sociale. C’est là le principe de la qualification mutuelle. Les emplois jeunes sont un opportunité pour aller dans ce sens.

La politique d’urbanisme peut contribuer à ouvrir les quartiers, au lieu de les encercler en voulant s’en protéger. Cela ne concerne pas uniquement la politique du logement et de l’environnement, mais aussi l’implantation de services publics qui peuvent être communs à l’ensemble de la population d’une ville pour favoriser la rencontre entre habitants de quartiers différents. Certaines villes ont réalisé de tels équipements. C’est aussi créer, ou transformer, des services de proximité en les adaptant aux besoins des populations concernées.

Au delà de l’enseignement indispensable des droits civiques, une réforme profonde du système éducatif dans sa forme et ses méthodes doit être envisagée, en raison de l’inadéquation entre les formes de savoir qui y sont délivrées, les modes de cette diffusion, et l’absence de perspectives sociales, tant individuelles que collectives. L’enseignant peine à jouer le rôle qui lui a été assigné. Ni lui ni les parents ne peuvent garantir que les efforts d’apprentissage seront récompensés par une insertion sociale.

Sur le terrain sont à l’S-uvre des initiatives d’habitants, d’associations, de travailleurs sociaux, d’enseignants, d’élus, elles demandent soutien et appui, elles demandent du temps, elles demandent que ne soient pas opposées les initiatives mais au contraire qu’elles soient multipliées, et que des moyens leur soient donnés en favorisant leur complémentarité.

Les habitants des quartiers doivent pouvoir exercer leur droit citoyen de participer et d’agir sur la gestion de leur vie quotidienne, pourtant ce droit ne leur est pas toujours reconnu. Le développement d’une vraie vie civique passe aussi par l’exercice du droit de vote pour les résidents étrangers. Donner aux parents le droit de vote, c’est rétablir une reconnaissance sociale et une dignité aux yeux de leurs enfants, c’est engager ces derniers, en tant que français, dans un processus d’usage de leur droit. L’exercice de la vie citoyenne passe aussi par l’institutionnalisation de comités de quartiers déjà expérimentés dans de nombreuses villes.

Dans le même sens, les associations doivent être reconnues dans leur rôle d’apprentissage et d’organisation citoyenne de la société. Le développement de la démocratie locale par la participation individuelle et collective à la vie locale est une urgence, la vie associative y contribue et elle doit pour cela être favorisée.

Dans le court terme, une politique de moyens est indispensable. D’abord une politique massive d’investissement financier, ensuite une politique de moyen humains, pour recruter des travailleurs sociaux, pour prendre en charge les mineurs en difficulté, pour développer des centres d’accueil provisoires.

Enfin, il faut affirmer clairement qu’une partie de la société ne peut se développer durablement en laissant derrière elle de façon permanente une autre partie d’elle même. Creuser des inégalités, ne peut que se retourner contre ceux qui en sont à l’origine. Lutter contre la violence urbaine c’est s’engager dans un processus dynamique de politique d’emploi et de solidarité. Par une croissance économique plus partagée certes, mais aussi en favorisant les initiatives locales créatrices d’activité, de développement et d’emploi.

La mise en oeuvre significative de moyens est importante, mais c’est surtout par l’écoute, par le dialogue, par le regard, par la mise en oeuvre d’une réelle démocratie de proximité que pourra se construire un monde où la violence ne sera plus la seule perspective des laissés pour compte.

La LDH s’oppose au manichéisme qui consiste à privilégier les solutions répressives, des voies plus constructives existent. Elles exigent du temps et la mobilisation de toutes les personnes concernées, à partir d’un projet global fondé sur une politique d’emploi, et sur la solidarité. Il appartient aux pouvoirs publics de s’engager dans cette voie avec le concours de toutes les parties concernées.

Notes

[1] Bruno Mattei, « De l’état de confusion à l’état d’alerte », le Monde, 26 janvier 1999, p.16.


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