Histoire coloniale et postcoloniale

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la lente gestation du mémorial du camp des Milles

lundi 10 septembre 2012, par nf

Aménagé dans le seul grand camp français d’internement et de déportation encore intact, le mémorial des Milles, inauguré le 10 septembre 2012 par le premier ministre, marque une étape dans la reconnaissance de la responsabilité de l’État français.

Ouvert en 1939 sous la Troisième République dans une ancienne tuilerie située près d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), il fut d’abord utilisé comme camp d’internement pour les « étrangers ennemis ». A partir de 1940, le ministère de l’intérieur de Vichy y interna des résistants au nazisme et des « indésirables », et il servit de camp de déportation pour les juifs. Plus de 10 000 personnes, de 38 nationalités, y furent emprisonnées et, durant l’été 1942, 2 000 hommes, femmes et enfants juifs furent déportés des Milles vers Auschwitz.

« Le camp des Milles, c’est l’ordinaire qui prépare l’extraordinaire d’Auschwitz, témoigne Alain Chouraqui, président de la Fondation du camp des Milles – Mémoire et éducation. À Auschwitz, devant l’horreur, on ne peut que se taire. Ici, on peut parler et essayer de comprendre ce qui s’est passé et comment les sociétés basculent progressivement dans le totalitarisme. »

Ci-dessous un petit dossier mis en ligne en février 2007, qui retrace la gestation de ce projet.

La Tuilerie.

Un projet d’éducation citoyenne

par Martine Laronche, Le Monde, 26 janvier 2005

Porté par Alain Chouraqui, président du comité de pilotage, ce projet se veut tourné vers « la mémoire de demain », principalement en direction des jeunes, pour qui la seconde guerre mondiale apparaît très lointaine. « Nous avons de moins en moins de témoins de cette période, explique M. Chouraqui, également sociologue et directeur de recherches au CNRS. Ce projet d’éducation citoyenne se propose d’expliciter les mécanismes individuels et collectifs qui peuvent conduire à la barbarie. »

L’histoire du camp des Milles se décline en trois phases. Ouvert en septembre 1939 dans une tuilerie entre Aix et Marseille, il est d’abord, jusqu’en juin 1940, un camp d’internement de tous les ressortissants autrichiens et allemands qui résident dans le midi de la France. La majorité d’entre eux, ceux que l’armée française considère comme des « sujets ennemis », sont des antinazis, juifs pour beaucoup, qui ont fui le Reich allemand dès 1933. On compte parmi eux des intellectuels, comme William Herzog, ou des artistes, comme Max Ernst.

A partir de novembre 1940, sous le régime de Vichy, le camp, passé sous l’autorité du ministère de l’intérieur, devient un camp d’internement pour tous les étrangers, notamment les anciens des Brigades internationales d’Espagne transférés des camps du Sud-Ouest. Certains, parmi eux, ont ensuite eu la possibilité d’émigrer hors de France.

La troisième étape est directement liée à la politique d’extermination nazie. En août et en septembre 1942, avant même l’occupation de la zone libre par les Allemands, plus de 2 500 juifs - hommes, femmes et enfants - sont envoyés par le gouvernement de Vichy du camp des Milles vers Auschwitz, via le camp de Drancy.

Depuis les années 1980, le camp des Milles est sorti peu à peu de l’oubli. En 1992, l’Amicale des déportés d’Auschwitz a obtenu de la SNCF un ancien wagon, semblable à ceux utilisés en 1942, aménagé en lieu de mémoire de la déportation. Un petit bâtiment de la tuilerie, ancien réfectoire des gardiens du camp où se trouvent les peintures murales réalisées par les internés, se visite aussi. Mais le bâtiment central reste inutilisé.

VIEUX DÉMONS

D’un coût estimé à près de 14 millions d’euros, le projet « Mémoire du camp des Milles », en cours de bouclage financier, implique l’Etat, les différentes collectivités locales ainsi que la Fondation pour la mémoire de la Shoah. « Nous avons tout de suite été enthousiastes pour ce projet. Il permet la concrétisation de l’implication française dans la déportation des juifs et des progressistes », indique Alain Hayot, vice-président (PCF) du conseil régional en charge de la culture, qui regrette toutefois une implication de l’Etat « insuffisante ».

Le projet repose « sur un aménagement pédagogique et culturel que n’a encore connu aucun camp d’internement français, explique M. Chouraqui. Nous voulons que les jeunes qui ressortiront d’une visite soient éclairés sur les risques de reproduction des mécanismes à l’oeuvre. »

Il est prévu de faire appel à de multiples procédés (audiovisuels, interactifs, ludiques), destinés à éviter l’académisme ou l’abstraction. « L’expérience prouve que l’émotion sur le passé, l’information historique ou la référence rhétorique aux « leçons de l’histoire » ne suffisent pas ou plus pour reconnaître et combattre les retours des vieux démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance », note M. Chouraqui.

Martine Laronche

Mémoire vive au camp des Milles

par Emmanuel de Roux, Le Monde, 16 septembre 2006

2500 juifs sont partis de ce camp aixois vers Auschwitz. Faut-il en faire un simple lieu du souvenir ou un ambitieux projet éducatif ? Etat et associations divergent

La tuilerie, grand et beau bâtiment industriel flanqué de deux hautes cheminées, dresse toujours sa silhouette de brique aux portes d’Aix-en-Provence. Son environnement poussiéreux est celui d’une banlieue industrielle sur le déclin. La gare est désaffectée. Un wagon de la SNCF, type 1940, est stationné sur un bout de voie ferrée. Une plaque rappelle que 2 500 juifs sont partis d’ici vers les camps de la mort. Très peu sont revenus. Nous sommes au camp des Milles, un des rares camps d’internement français encore à peu près intact. Mais en déshérence.

Le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur devait donner, le 13 juillet, la position de l’Etat sur le projet présenté par l’Association pour la mémoire du camp des Milles. Mais la réunion a été annulée. Car les divergences sont nettes. L’Etat, qui craint un coût financier lourd, veut sanctuariser le camp sur le registre du seul souvenir. L’association, plus ambitieuse, entend y ajouter un volet éducatif et culturel pour en faire la base d’un centre dédié à la tolérance.

L’enjeu est fort. Le site, qui appartient à l’entreprise Lafarge, est inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 2004. Son « réfectoire aux peintures », qui se trouve dans une ancienne menuiserie, devenu réfectoire des gardiens pendant la guerre, contient des fresques joyeuses peintes par des artistes détenus, sans doute sur demande. Ce lieu précis - acheté par une association d’anciens combattants avec des fonds publics - est classé depuis 1993.

13,7 MILLIONS D’EUROS À TROUVER

Un premier signe intervient en 1992 quand la SNCF dépose un wagon de marchandise identique à ceux qui servirent au transport des déportés vers les camps d’extermination. Un comité qui regroupe des associations d’internés, déportés, résistants et survivants de la Shoah se constitue. Il se transforme bientôt en Association pour la mémoire du camp des Milles, dont le sociologue Alain Chouraqui, directeur de recherche au CNRS, est le président.

Lafarge arrête son activité de tuilerie en 2002 et se dit prêt à céder le site pour une somme symbolique, notamment le bâtiment principal, qui abrite un four à briques et qui logeait les internés sur trois niveaux. Un comité de pilotage qui regroupe l’Association et des collectivités territoriales a déjà dépensé 1 million d’euros pour peaufiner un projet. Avec trois objectifs. Préserver les 15 000 m2 de bâtiment et les 6 hectares environnants. Mais, pour ouvrir ce lieu dans la configuration ambitieuse voulue par l’association, il faut trouver 13,7 millions d’euros : 10 pour la réhabilitation, 3,7 pour présenter l’histoire du camp et son contexte, de l’internement des étrangers puis des opposants au régime de Vichy, jusqu’aux juifs qui vont être déportés.

M. Chouraqui souhaite en effet « un centre d’éducation citoyenne et civique, pour expliquer les mécanismes qui ont conduit à la solution finale et à toutes les formes de barbarie qui ont fleuri au XXe siècle ». Avec trois axes : les engrenages de l’intolérance, le basculement de la démocratie vers le totalitarisme, la responsabilité de l’homme ordinaire. « La présentation doit être pédagogique sans être simpliste », explique M. Chouraqui, qui a comme modèles le Musée de la tolérance à Los Angeles et le Mémorial de Caen.

Deux équipes d’architectes sont en concurrence pour réaliser le projet : l’atelier Novembre et Yves Lion/Confino - le lauréat sera désigné le 16 juillet. Mais le financement n’est pas totalement bouclé. Le conseil général accepte de mettre 2,9 millions d’euros, la région, 2,5 millions, la Communauté du pays d’Aix, 1,5 million, la Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2,5 millions, le Mécénat Lafarge, 1,8 million. Manquent autour de 2 millions d’euros promis par l’Etat. L’Elysée appuie, mais de loin. Les ministères de l’éducation nationale et de la défense ne se sentent pas concernés.

Reste le ministère de la culture. Renaud Donnedieu de Vabres s’est dit « impressionné » par un lieu qu’il a visité le 20 mai. Il a ajouté : « L’Etat s’est engagé. On sait très bien qu’il y a des problèmes de fonctionnement, des problèmes de chiffres. On n’est pas là dans les chiffres, on est dans quelque chose d’essentiel... Il faut se mettre autour d’une table. »

Mais le ministère de la culture, déjà encombré de machines lourdes à faire tourner, redoute le coût de fonctionnement. L’Association table en effet sur 100 000 personnes qui visiteraient ce « mémorial du vivre ensemble ». Et craint que le ministère de la culture n’accorde son financement que si le projet est révisé à la baisse.

Emmanuel de Roux

« Le projet Mémoire du Camp des Milles se fera »

C’est ce qu’a déclaré Alain Chouraqui, président du Comité de pilotage de l’opération, à l’issue d’un tour de table de plusieurs heures qui rassemblait fin janvier 2007 l’ensemble des partenaires du projet [1].

Les trois points du projet

par Patricia Maille-Caire, La Marseillaise du 2 février 2007

Le projet se décline en trois volets. Le premier concerne la présentation d’une information historique sur le camp des Milles et ses acteurs – internés anonymes ou célèbres, déportés, résistants, gardiens, témoins – ainsi que sur le contexte plus général, régional, national et européen, dans lequel cette histoire s’inscrit. Cette présentation intervient avant la visite des lieux historiques. Elle vise à apporter au public un bagage de connaissances historiques destinées à lui permettre d’appréhender les lieux.

Puis le public visitera les lieux. Le comité de pilotage a souhaité une muséographie très discrète, avec l’information strictement nécessaire, laissant s’exprimer la force évocatrice des lieux. L’information historique recueillie auparavant par le visiteur doit lui permettre de donner tout leur sens aux espaces parcourus.

Puis, et là est sans doute la plus grande force de ce projet, il entend contribuer à une éducation citoyenne. Il entend éclairer la vigilance et la responsabilité face à la permanence des grandes questions éthiques, politiques et sociales soulevées par la Shoah et les crimes contre l’humanité de la dernière guerre. Le visiteur, ici, est invité à dépasser la distance qui le sépare du passé pour amorcer une réflexion sur le présent et l’avenir prenant appui sur l’expérience historique. Il met l’accent sur l’individu et sa responsabilité.

Patricia Maille-Caire

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Un lieu de mémoire et de réflexion

par Michel Henry, Libération, le 26 février 2007

La tuilerie des Milles est un « lieu de travail ordinaire, au bout d’une rue ordinaire, et c’est là que s’amorce l’extraordinaire d’Auschwitz », résume Alain Chouraqui, le président du comité de pilotage et de l’association Mémoire du camp des Milles qui a obtenu, le 31 janvier, le financement du site mémorial. Le « seul camp intact en France en dehors de Drancy » lui semble donc idéal pour un lieu de mémoire, mais aussi de réflexion et d’éducation. « Pas un lieu de culpabilisation collective, indique le sociologue, directeur de recherches au CNRS. Mais un lieu où l’on va expliciter les mécanismes permanents qui peuvent conduire à la barbarie. » A travers l’évolution des Milles, camp d’internement, puis de transit, enfin de déportation, Alain Chouraqui espère montrer les « résistibles engrenages des intolérances » et la « responsabilité de l’homme ordinaire » : « Pas besoin d’être un grand salaud pour contribuer à des choses horribles, ni d’être un grand héros pour faire des choses positives. »

Le site, qui sera réalisé par le cabinet d’architectes Atelier Novembre, pourrait ouvrir partiellement fin 2008. Le budget d’investissement atteint 13,8 millions d’euros, financé par l’Etat, les collectivités locales, la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et le groupe Lafarge, qui cède les lieux. Reste à discuter du budget de fonctionnement. Et à trouver des documents et des témoignages, pour lesquels l’association lance un avis de recherche

Michel Henry

Le site mémoire juive et éducation de Dominique Natanson
comporte deux pages consacrées aux camp des Milles :


[1D’après La Marseillaise du 2 février 2007, le financement du Mémorial étant bouclé, il reste à régler les moyens de fonctionnement.

  • Le budget d’investissement s’élève à 13,8 M d’euros ainsi répartis : le Conseil général des Bouches du Rhône : 2,9 M ; l’Etat : 2,6 M ; le Conseil régional PACA : 2,5 M ; la Fondation pour la mémoire de la Shoah : 2,5 M ; le Groupe Lafarge : 1,8 M et la Communauté Pays d’Aix : 1,5 M.
  • Le budget de fonctionnement n’est pas encore réglé, mais d’ores et déjà, la Caisse d’Epargne Provence-Alpes-Corse a annoncé un apport de 500 000 euros et France Telecom a annoncé un apport pour la dimension « nouvelles technologies ». Le sous-préfet a annoncé que deux enseignants seront mis à disposition.