Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > racisme, antisémitisme, xénophobie > problème du voile > la longueur de la jupe

la longueur de la jupe

samedi 2 mai 2015

Le 16 et le 25 avril, Sarah, élève de troisième, s’est vu refuser l’accès à son collège de Charleville-Mézières. Le prétexte : le port d’une jupe « trop longue », considérée par la principale de l’établissement comme un signe religieux ostentatoire, a révélé mardi matin le quotidien local l’Ardennais.

Après avoir rappelé qu’« aucune élève ne peut être exclue en fonction de la longueur ou couleur de sa jupe », la ministre de l’Éducation nationale a déclaré, jeudi 30 avril sur RTL, que « l’équipe pédagogique a fait preuve du discernement nécessaire » et n’a pas jugé la tenue mais « le prosélytisme de la part de l’élève ».

En revanche, Jean Baubérot demande s’il faudra envisager de déshabiller les jeunes-filles à l’entrée de l’école pour s’assurer que rien dans leur habillement ne puisse être considéré comme islamique. Le New York Times, de son côté, se veut rassurant, en écrivant qu’ « aucune religion ne menace sérieusement la laïcité en France aujourd’hui ... »

Laïcité de la jupe : louange à toi Dame bêtise

par Jean Baubérot, le 29 avril 2015, sur son blog.


En 2003, quand la Commission Stasi avait discuté sur ce qui allait devenir la loi de 2004, un de ses membres avait proposé d’interdire le port de « signes et de tenues religieuses et politiques » par les élèves. D’autres membres de la Commission avaient alors répliqué qu’une liste limitative s’avérait nécessaire pour deux raisons. D’abord la liberté devait rester la règle et l’interdiction l’exception ; ensuite, comme le remarquait un autre de ses membres, il ne fallait pas entrer dans le « jeu stupide du chat et de la souris, où tout peut devenir signe religieux ou être considéré comme tel ». Eh bien, certains profs, heureusement minoritaires, mais quand même !, entrent dans ce jeu-là !

Fruit de la discussion interne, la proposition de la Commission Stasi
 [1] (votée à l’unanimité moins une abstention, la mienne) proposaient d’interdire dans les écoles, collèges et lycées publics « les tenues et signes manifestant une appartenance religieuse et politique. » Il était précisé que cette disposition « serait inséparable de l’exposé des motifs suivant » : « Les tenues et signes religieux interdits sont les signes ostensibles, tels que grande croix, voile ou kippa. Ne sont pas regardés comme des signes manifestant une appartenance religieuse les signes discrets que sont par exemple médailles, petites-croix, étoiles de David, mains de Fatma, ou petits Coran »

Quelques commentaires peuvent être faits :

- Il était question de « tenues et signes manifestant une appartenance religieuse et politique » mais la liste ne concernait que les tenues et signes religieux et, de fait, la loi de 2004 ne parlera plus de tenues et signes politiques.

- L’expression de « signes ostensibles » permettaient de tracer une frontière plus restrictive que simplement des signes « manifestant une appartenance religieuse », dans la mesure où porter une croix, une étoile de David ou un petit Coran sont une manière de visibiliser son appartenance religieuse. Toute indication d’appartenance n’était pas proscrite. Notons que personne n’a pensé aux jupes, parce que c’était de l’ordre de l’impensable !

- La « grande croix » était une construction de la Commission, inventée pour faire croire que toutes les religions étaient visées à égalité. Cela n’a abusé que celles et ceux qui voulaient l’être. En revanche, la Commission n’avait pas parlé du turban sikh, qui a été ensuite interdit.

- Pour ce qui me concerne, j’avais d’abord proposé de solenniser l’Avis du Conseil d’Etat de 1989, dont j’avais constaté qu’il était mal connu de pas mal de profs : autorisation de signes religieux, à condition qu’ils ne s’accompagnent pas de comportements qui mettent en cause la neutralité de l’institution scolaire (refus de la discipline ou du contenu de certains cours, prosélytisme,...). Ensuite, j’avais fait une seconde proposition : interdire seulement les « tenues ostensibles » et préciser que le bandana n’était pas compris dans cette interdiction. Une telle proposition intéressait plusieurs membres de la Commission, mais le staff avait obtenu qu’elle ne soit pas mise au vote.

- Dans les débats internes de la Commission, il avait été clairement précisé que, puisqu’il était question des « élèves », cela signifiait que l’interdiction proposée ne concernait en aucune manière les parents d’élèves, y compris quand ils étaient à l’intérieur des établissements scolaires. De même, pour l’Université, le rapport indique : « Les étudiants sont des personnes majeures. L’université doit être ouverte sur le monde. Il n’est donc pas question d’empêcher que les étudiants puissent y exprimer leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques ».

- D’autres propositions étaient faites par la Commission, dont celle d’inclure une fête musulmane et une fête juive parmi les jours fériés scolaires (en enlevant 2 jours des grandes vacances) et d’autres qui visaient à faire de la lutte contre les discriminations une « priorité nationale », à « supprimer les discriminations induites par les politiques publiques, à « respecter la diversité » : le détail précis des mesures à prendre est dans le Rapport

- La Commission Stasi reconnaissait que sa proposition de loi « pourrait favoriser le recours à l’enseignement privé » qui n’y serait pas soumis, mais jugeait que cet inconvénient n’était pas « dirimant » (sic !).

L’élaboration de la circulaire d’application de la loi du 15 mars 2004 a donné lieu à des débats. Une première version interdisait le port de la barbe aux élèves. Finalement, on s’en est tenu aux 3 signes mentionnés par la Commission Stasi, en inversant l’ordre et en indiquant : « le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive ». Cependant un ajout précisait : « La loi est rédigée de manière à pouvoir s’appliquer à toutes les religions et de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire à d’éventuelles tentatives de contournement de la loi. ».

Sur le moment personne, y compris moi, n’y a porté grande attention et sous la présidence de Chirac, à part le turban sikh oublié, la liste limitative a été respectée. De manière générale, la création de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité (HALDE) a prévenu toute extension de la loi à des domaines qui ne la concernaient pas (mères de famille, université,....). Sous le grandiose mandat de notre bien-aimé Sarkozy, dont on ne dira jamais à quel point il fut fructueux (voyez sa double politique en Libye, exemple entre mille), il en fut autrement et la HALDE fut normalisée, puis supprimée. A ma connaissance, les premières affaires de jupes trop longues datent de 2011. A l’époque, j’avais participé à une réunion où il avait été indiqué à des profs que c’était une lecture abusive de la loi de 2004, et personne n’avait invoqué la circulaire pour prétendre le contraire.

Mais comme chacun sait, la France est « le pays des droits de l’homme » (mais pas celui des droits de la guillotinée Olympe de Gouges, auteur de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne),... et en l’An 2015, on en est à se poser des questions essentielles pour la survie de la République, de la démocratie et de la laïcité réunies : Quelle est la longueur de la jupe des élèves ? Si elle est longue : est-elle uniformément noire ou comporte-t-elle des motifs ? Où cette jupe a-t-elle été achetée ? L’élève concernée porte-t-elle un foulard qu’elle enlève en entrant à l’école (se conformant ainsi strictement à la loi !), etc, etc. Tous ces exemples sont réels.

Petit jeu qui demande beaucoup de créativité : à ce rythme-là, où en sera-t-on dans 10 ans. Peut-être à déshabiller les jeunes-filles à l’entrée de l’école pour vérifier si rien ne pourrait pas être considéré comme « islamique » dans leurs dessous ! Ou à quelque chose d’encore plus dingue, impossible à imaginer aujourd’hui. Si, à la Commission Stasi, quelqu’un avait suggéré un éventuel problème de « jupe » dans l’avenir, tout le monde se serait demandé s’il était devenu fou ou s’il faisait une insupportable provoc. On est, de fait, entré aujourd’hui dans un engrenage dont nul ne peut savoir où il nous mènera.

Briand, en 1905, refusant un amendement qui demandait que la loi de 1905 reprenne l’interdiction émis par Bonaparte, et qui était tombée en désuétude, d’interdire le port de la soutane dans l’espace public, avait énoncé qu’une telle interdiction serait contraire à la séparation, et qu’en plus elle lui paraissait « ridicule ».

Il y a longtemps que le ridicule ne tue plus, dit-on, sauf que :

- Le ridicule peut indirectement tuer en poussant celles et ceux qui ne demandent que le respect de la liberté de conscience, dans les bras d’extrémistes dangereux.

- Les quelques profs qui sont dans une inflation laïque, un engrenage sans fin n’auront que ce qu’ils méritent si Marine Le Pen arrive au pouvoir en 2017. Le problème est que, par leur stupidité contre-productive, ils imposeront alors Mme Le Pen à tous les enseignants, et même à tout le monde.

Jean Baubérot


__________________________

Le New York Times fustige la France pour l’affaire de la jupe

[ Le Figaro.fr du 2 mai 2015]


Dans son édition du premier mai, le comité éditorial du New York Times revient sur l’affaire de la jupe trop longue. La semaine dernière, une collégienne de 15 ans dans les Ardennes a été sommée de rentrer chez elle pour changer de tenue. Selon sa version et celle de sa famille, l’établissement lui aurait reproché de porter une jupe « trop longue ». Pour Najat Vallaud-Belkacem, c’est son comportement général qui posait problème et qui portait atteinte au principe de laïcité à l’école. Pour le New York Times, le pays s’est ridiculisé.
« Dans la majorité des démocraties occidentales, la séparation de l’Eglise et de l’Etat signifie que les citoyens sont libres de pratiquer leur religion comme ils l’entendent (...) tant qu’ils ne portent atteinte à aucun autre groupe, écrit ainsi le comité éditorial. En France, toutefois, la conception de la laïcité y est si sévère qu’il ne s’agit plus de protéger les croyances de chacun, mais d’imposer un style de vie défini comme laïc - et le plus souvent ce sont les nombreux musulmans du pays qui sont visés », indique le journal.

« Aucune religion ne menace sérieusement la laïcité en France »

La loi de 2004, interdisant le port de signe religieux ostentatoire à l’école « devient ridicule quand les professeurs se permettent d’émettre un jugement en considérant que tel ou tel habit est une prise de position religieuse », poursuit le quotidien américain. Pour le New York Times, nous sommes trop attachés à une vision passéiste de la laïcité et devrions accepter davantage les différentes religions dans notre culture.
« Plus largement, les officiels français doivent cesser de se cacher derrière la laïcité quand leur unique but est en réalité d’imposer leur identité et leurs codes à des personnes aux racines différentes des leurs. (...) Aucune religion ne menace sérieusement la laïcité en France aujourd’hui, et invoquer un principe aussi noble contre une jeune fille portant simplement une jupe ne fait que le dévoyer », conlut le quotidien.


[1Sur le déroulement de la Commission Stasi et l’attitude que j’y ai adoptée : cf. mon article « L’acteur et le sociologue. La Commission Stasi » in D. Naudier – M. Simonet (dir.), Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherches et engagements, La Découverte, 2011, 99-116.