Histoire coloniale et postcoloniale

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communiqué de la LDH

la « lustration » polonaise : une chasse aux sorcières déshonorante

mercredi 2 mai 2007, par nf

En exigeant aujourd’hui de centaines de milliers de personnes, dix-sept ans après la chute du régime totalitaire, la signature de « déclarations de non collaboration » avec la police politique de ce régime, et en privant de droits civils et politiques tous ceux qui refusent de répondre, les gouvernants polonais instituent une relation inacceptable entre les citoyens et l’Etat.

Une obligation qui rappelle les pires pratiques des communistes : « Signer aujourd’hui, sous la menace de perdre mon travail, une déclaration qui constate que je ne me suis pas comporté comme une peau de vache à l’époque communiste est aussi humiliant que d’avoir été contraint par la police communiste à signer une déclaration de loyauté à l’époque de la loi martiale du général Jaruzelski ».

[Mise en ligne le 16 mars, mise à jour le 2 mai 2007]

COMMUNIQUÉ LDH

Paris, le 2 mai 2007

Chasse aux sorcières déshonorante en Pologne :
la LDH soutient Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki

La lutte du peuple polonais contre un régime d’oppression a trouvé en France, dans les années 1980, un soutien unique par son ampleur en Europe. Des centaines de syndicalistes et de militants associatifs ont pris des risques personnels pour apporter un soutien concret et efficace à Solidarnosc. Ils n’ont pas oublié les réalités de la résistance en Pologne d’alors.

En exigeant aujourd’hui de centaines de milliers de personnes, dix-sept ans après la chute du régime totalitaire, la signature de « déclarations de non collaboration » avec la police politique de ce régime, et en privant de droits civils et politiques tous ceux qui refusent de répondre, les gouvernants polonais instituent une relation inacceptable entre les citoyens et l’Etat.

Les exemples de l’Allemagne d’après le nazisme et de l’Afrique du Sud d’après l’apartheid montrent à quel point la construction d’une mémoire collective de l’histoire nationale est un enjeu essentiel pour la construction d’une démocratie solide et durable reposant sur les valeurs des droits de l’Homme. Le pouvoir polonais n’a rien retenu de ces leçons : il compromet gravement le vivre ensemble sans servir la cause de la vérité et de la justice.

Ce pouvoir, qui s’est appuyé sur les pires réflexes populistes et qui tolère la recrudescence de l’antisémitisme, en vient à présent à priver de leurs droits civiques Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki, figures emblématiques de la lutte pour la liberté, sans lesquels aucune démocratisation n’aurait pu advenir.

Si une décision aussi méprisable devait être mise à exécution, la Pologne serait mise au ban des pays pleinement démocratiques. La LDH assure de son soutien contre l’arbitraire les véritables défenseurs de la démocratie polonaise que sont, aujourd’hui comme hier, Bronislaw Geremek et Tadeusz Mazowiecki.

Lech Kaczynski : « combien de fois, mon ami ? »

Sur la table remettons le passé

par Amélie Poinssot, RFI, le 15 mars 2007

Une nouvelle loi sur la « lustration » est entrée en vigueur en Pologne, qui oblige toutes les personnes publiques à clarifier leur rôle à l’époque communiste. Sont concernés : les ministres, les élus, les magistrats, les avocats, les directeurs d’école, les professeurs d’université et les journalistes. Au total, entre 400 000 et 700 000 Polonais doivent montrer patte blanche devant les autorités.

La Pologne n’en a pas fini avec les démons du passé. Ce jeudi 15 mars est entrée en vigueur une nouvelle loi sur la « lustration » – du latin lustratio, rituel de purification dans la Rome antique –, c’est-à-dire le processus de vérification du passé des individus à l’époque communiste. La précédente loi, qui date de 1997, ne concernait que les députés, les sénateurs, les ministres et les magistrats : ceux-ci étaient tenus de faire une déclaration pour indiquer s’ils avaient collaboré, ou non, avec les services du régime communiste. Un aveu de collaboration n’entraînait pas de sanction systématique, mais un mensonge était sanctionné par une interdiction d’exercer toute fonction publique pendant dix ans. Désormais, la nouvelle loi, votée en octobre dernier, oblige également les directeurs d’école, les professeurs d’université, les avocats, les gestionnaires de société à capital d’Etat et les journalistes, nés avant le 1er août 1972, à montrer patte blanche devant les autorités.

D’après Janusz Kurtyka, le président de l’Institut de la mémoire nationale (IPN), qui a la garde des archives du régime communiste et qui devra vérifier les déclarations de tous ces individus, entre 400 000 et 700 000 personnes sont concernées, alors qu’elles n’étaient que 26 000, environ, avec la loi précédente. L’IPN doit, par ailleurs, publier des listes d’anciens agents de la police communiste dans les six mois à venir, une procédure qui suscite l’indignation de certains qui doutent de l’objectivité du président de l’IPN, un proche des frères Kaczynski au pouvoir. D’autant que les actes conservés dans les archives sont sujets à interprétation : de nombreuses personnes étaient enregistrées comme agents par les services de police sans avoir collaboré pour autant. Le président du Tribunal constitutionnel a donc demandé à l’IPN de ne pas commencer cette procédure tant que la cour n’aura pas étudié sa conformité avec la Constitution polonaise.

Chasse aux sorcières

C’est donc le début d’un vaste remue-ménage en Pologne, conséquence de la politique du parti conservateur Droit et Justice (PiS) qui a fait de l’épuration des institutions son cheval de bataille depuis son arrivée au pouvoir, à l’automne 2005. Jusque-là, les accords de la Table Ronde, qui avaient permis de bâtir la Pologne démocratique sur une alliance entre les anciens communistes et les anciens opposants, n’avaient pas été remis en cause. C’est terminé : désormais, tout le monde a accès aux archives du régime… Certains s’en réjouissent, tels le journaliste Tomasz Szymbowski, qui écrivait ce jeudi dans le quotidien proche du pouvoir Dziennik : « C’est la fin de la plus grande polémique depuis la chute du communisme. Que faire des kilomètres d’actes créés par les fonctionnaires de la police politique : révéler les noms des agents dans leur totalité ou les oublier ? ».

Mais la loi divise profondément la communauté des journalistes. Car ces derniers, s’ils travaillent pour un média de service public, seront automatiquement licenciés en cas de collaboration avérée. Dans les médias privés, la décision de licenciement sera laissée à la discrétion de l’employeur. La semaine dernière, sous l’impulsion d’Ewa Milewicz, ancienne opposante et journaliste du quotidien libéral Gazeta Wyborcza, un appel au boycott de la loi était lancé. « Signer aujourd’hui, sous la menace de perdre mon travail, une déclaration qui dit que je ne me suis pas comporté comme une peau de vache à l’époque communiste, est aussi humiliant que d’être contraint par la police communiste à signer une déclaration de loyauté à l’époque du général Jaruzelski », écrivait ainsi, dans les colonnes de l’hebdomadaire Przekroj, le journaliste Wojciech Mazowiecki, fils du premier chef de gouvernement de la Pologne démocratique. La loi pose en effet problème, comme le souligne le sociologue Sergiusz Kowalski, qui ne voit pas pourquoi il devrait « prouver qu’il n’a pas fait ce qu’il n’a pas fait ». Le parti postcommuniste SLD (Union de la gauche démocratique) a, de son côté, déposé une plainte devant le Tribunal constitutionnel.

Car la « lustration », aujourd’hui, prend plus que jamais les allures d’une chasse aux sorcières : de nombreuses personnes sont accusées à tort d’avoir collaboré. Dernière victime de ce processus : Andrzej Krawczyk, qui a récemment démissionné de son poste de sous-secrétaire d’Etat pour les Affaires internationales. Mercredi, le tribunal de « lustration » a rendu son verdict : l’homme avait, certes, signé un engagement à travailler avec la police communiste, mais dans les faits, il n’a jamais collaboré.

Exposition d’affiches retraçant la longue lutte des artistes polonais, de 1944 à 1989, pour soulever la chape de plomb du régime communiste. (AFP)

Pourquoi je refuse la "lustration"
par Bronislaw Geremek

Le Monde du 27 avril 2007

L’Europe centrale n’arrive toujours pas à régler ses comptes avec son passé communiste. Cela concerne non seulement le plan de l’analyse et de la réflexion, mais aussi le plan politique.

Pour définir l’action nouvelle des autorités publiques visant à mettre au clair la collaboration des individus avec la police politique du régime communiste et à interdire aux personnes compromises de participer à la vie publique, les Tchèques ont introduit le terme de "lustration". Tous les autres pays de la région ont repris ce terme, mais en lui donnant des contenus différents.

La Pologne, depuis le tournant de 1989, a entrepris à plusieurs reprises de régler le problème sans suivre l’exemple de l’Allemagne, qui a ouvert largement l’accès aux archives des services de sécurité. Ainsi donc, depuis plusieurs années, on était tenu de déclarer, lors de toutes les élections en Pologne, si l’on avait collaboré avec les services de sécurité et de procéder de la même façon si l’on acceptait un poste dans l’administration de l’Etat.

En conséquence, j’ai eu à signer, plusieurs fois, une déclaration selon laquelle je n’avais pas collaboré avec les services secrets. Je l’ai fait aussi en 2004, en me présentant aux élections européennes. Mais, en mars 2007, on m’a demandé une nouvelle fois de signer une telle déclaration, sous peine d’être privé de mon mandat d’eurodéputé en vertu de la nouvelle loi sur la lustration. Il est vrai que c’est une exigence humiliante et sans fondement, mais ce n’est pas la raison de ma décision de refuser de me plier à cette demande. Je cherche à exprimer, par ce refus, mon attitude à l’égard de la nouvelle loi. Je la trouve inacceptable dans l’Europe démocratique.

Cette loi veut soumettre aux procédures de lustration entre 400 000 et 700 000 individus. Un institut spécial, portant le nom d’Institut de la mémoire nationale, est devenu le dépositaire des archives de la police et a obtenu le droit de porter des jugements sans que la justice puisse s’en charger. Les journalistes, ainsi que les enseignants, y sont aussi soumis.

Je crois que la loi de lustration dans sa forme actuelle viole les règles morales et menace la liberté d’expression, l’indépendance des médias et l’autonomie des universités. Elle engendre une forme de "ministère de la vérité" et de "police de la mémoire". Elle désarme le citoyen face aux campagnes de calomnies, en affaiblissant la protection légale de ses droits.

En refusant de signer la déclaration, je veux exprimer ma condamnation de cette loi. Ce n’est pas une action politique. Je voudrais que mon refus puisse faire réfléchir les autorités, afin que celles-ci donnent satisfaction aux inquiétudes morales des citoyens. Une telle loi exprime une façon de gouverner dans laquelle le pouvoir est fondé sur l’exploitation et la création de conflits. Elle suscite un sentiment d’inquiétude et de dépendance complète du citoyen à l’égard du pouvoir.

La Pologne est un pays libre et démocratique, bien ancré dans l’Union européenne. Je voudrais que la société se mobilise pour faire disparaître les mauvaises lois et mettre fin à ces méthodes de gouvernement. Je ne plaide pas pour ma cause personnelle. Je plaide pour la Pologne démocratique et européenne.

Bronislaw Geremek
eurodéputé et historien polonais