Histoire coloniale et postcoloniale

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la mémoire des mutins russes de 1917 à La Courtine

jeudi 13 septembre 2012, par nf

En 1916, à la demande du gouvernement français, le tsar de Russie, Nicolas II, envoie des troupes pour prêter main forte aux soldats français. A la suite de la Révolution russe, des mutineries se déclenchent parmi elles l’année suivante sur le front de Champagne ; elles ont été sévèrement réprimées par l’État major français.

Après-demain, 15 septembre 2012, la Libre pensée inaugurera un monument en hommage à tous ceux qui furent internés et réprimés pour avoir refusé de poursuivre la guerre.

La Courtine : La fédération de la Libre pensée de la Creuse a fait ériger un monument dans le cimetière

par Julien Rapegno, La Montagne, 8 septembre 2012


Samedi 15 septembre, Marc Blondel, président de la fédération nationale de la Libre Pensée, présidera l’inauguration d’un monument... attendu depuis quinze ans.

Il a finalement été dressé avant le centenaire, ce monument qui rappelle
un épisode longtemps méconnu de la guerre de 1914-1918. La Creuse était loin du front mais la saignée qu’elle a subie l’a rendue perméable aux idées pacifistes.

Les Libres penseurs, très présents chaque 11 novembre autour du monument pacifiste de Gentioux [1], cherchaient depuis plusieurs années à créer un site mémoriel à La Courtine, où s’est déroulé, en 1917, un événement longtemps occulté : la mutinerie de plus de dix mille soldats russes réprimée par l’État-major français.

La France a largement cherché à étouffer cette affaire en tentant de la réduire à un problème strictement russe. Cette première brigade russe insurgée avait été envoyée en Creuse par crainte de la « contagion » d’idées révolutionnaires et pacifistes sur le front, au cours d’une année 1917 marquée aussi par des mutineries chez les Poilus. Dans le camp de la Courtine, au cours de l’été
1917, les soldats russes ont chassé leurs officiers et créé un soviet. « Ils voulaient rentrer chez eux et participer à la révolution », rappelle Régis Parayre, président des Libres penseurs creusois.

Après leur avoir coupé les vivres, on leur donne le coup de grâce le 15 septembre « avec des canons de 75 ». Le nombre de morts n’a toujours pas pu être évalué avec précision. Sur le monument qui sera inauguré samedi prochain
par Marc Blondel, il est inscrit en alphabet cyrillique « A bas la guerre ».

« À bas la guerre ».

Financé par une souscription, le monument est installé dans le cimetière de La Courtine. « Ça faisait quinze ans que nous cherchions à faire aboutir ce projet », reconnaît Régis Parayre. La partie en granite a été réalisée par les élèves tailleurs de pierre du LMB de Felletin, le bas-relief en bronze par l’artiste clermontoise Julie Savary.

« Nous n’avons retrouvé qu’un descendant des mutins de la Courtine. Il disposerait toutefois de nombreuses notes rédigées par son père », signale Régis Parayre. Les Creusois n’ont peut-être pas fini de s’approprier cette incursion inattendue de la révolution russe dans leurs bois.

Le jour où mon voyage s’arrêta à La Souterraine (extrait)

par Daniel Schneidermann, Le Monde du 3 septembre 2000


Après la destitution du tsar en février 1917, deux brigades russes (300 officiers, 16 000 hommes, 1 700 chevaux) combattant aux côtés des Alliés, et désormais jugées peu sûres par l’état-major, furent retirées du front de Champagne et envoyées à La Courtine, où une moitié d’entre eux, la première brigade, se mutina immédiatement, la troisième brigade assurant de sa loyauté les autorités françaises.

Les Archives départementales de la Creuse ont gardé le texte de la proclamation du comité du 1er régiment, texte rédigé et diffusé dès son arrivée à La Courtine. Considérant que le soldat russe « est traité pas comme un homme, mais comme un objet », « l’assemblée générale des soldats de la première brigade russe (...) a décidé de faire connaître à tout le monde son refus de connaître » le sort déplorable des « objets jetés dans les hôpitaux ». Donc ils « refusent catégoriquement d’aller sur le front français » dont on vient de les retirer. « Nous prions, nous exigeons, nous insistons qu’on nous renvoie en Russie, d’où nous avons été chassés par la volonté de Nicolas le sanglant », insistent les mutins. Trois mille soldats français sont alors placés autour de La Courtine, sous les ordres du général Comby. Du 16 au 18 septembre, l’assaut est donné au camp. S’il ne fait officiellement que huit morts, « six cents hommes disparaissent de toutes les comptabilités », précisent les limiers [du lycée] Loewy. Les « événements » en Russie ayant évolué quelques semaines plus tard de la manière que l’on sait, les mutins, pourtant matés, s’enflamment à nouveau. Les archives départementales de la Creuse ont aussi conservé un dernier tract des insurgés [2], qui ne laisse guère d’incertitudes sur leur état d’esprit : « Envoyez-nous tous en Russie le plus tôt possible ! », exige l’avant-garde du régiment, impatiente de plonger dans la tourmente révolutionnaire, pour voler « au secours de leurs frères et de leurs pères ».

Et le soviet prisonnier de La Courtine de condamner sans équivoque un certain nombre de leurs camarades, qui ont apparemment accepté d’exécuter des travaux particuliers dans la région, en échange d’un salaire. « Si nous revenions en Russie après ce travail volontaire, nos frères nous demanderaient en nous regardant dans les yeux : "Qu’as-tu fait ? ". » Le 19 décembre, les derniers soldats russes quittent la Creuse (soit pour la Russie, soit pour les camps de travail, à l’exception de 28 hommes qui restent dans la région, et parfois s’y fixeront).

Il faudra attendre les années 90 pour que soient publiés quelques ouvrages de librairie sur la question. Mais il ne faudra attendre que quelques années supplémentaires pour que les élèves de terminale de l’option informatique du lycée de La Souterraine portent ces quelques documents oubliés, relatifs à la mentalité et au vocabulaire révolutionnaires dans une unité de base du front de Champagne, en France, en 1917, à la connaissance de la cyberpostérité et, plus modestement, à celle des méritants lecteurs des présents carnets de voyage. Lequel voyage s’achèvera donc idéalement ici, au milieu de mes derniers compagnons de route, ces quelques milliers de fantassins bolcheviques exhumés par les lycéens de la Creuse profonde, à mi-chemin des deux tremblements de terre du siècle, le léniniste et l’hitlérien (quel SIG [système d’information géographique] nous indiquera la date prévisible du prochain ?), dans un point totalement improbable, et donc hyperréel, de l’espace-temps.


Inauguration : samedi 15 septembre à 11h, au cimetiere de La Courtine, en présence de nombreuses personnalités. Un vin d’honneur sera offert à la population. Un banquet républicain se tiendra à la suite. Le documentaire réalisé par des étudiants nancéens sera projeté dans l’après-midi.
Informations : http://librepenseecreuse.over-blog....
Contact : libre.pensee.creuse@orange.fr
Réservations auprès de Philippe Jonot 05 55 52 90 66



[1[Note de LDH-Toulon] – Peut-on espérer que ce monument pacifiste de Gentioux sera bientôt inauguré ?

[2[Note de LDH-Toulon] – Voir les tracts, sur le site du lycée Raymond Loewy de La Souterraine : http://www.educreuse23.ac-limoges.f....