Histoire coloniale et postcoloniale

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la “mission civilisatrice” ou la construction d’une certaine image de l’Afrique sur fond d’idéologie coloniale

lundi 21 mai 2007, par nf

Nous reproduisons ci-dessous la première partie du chapitre 1, intitulé « Les représentations du continent africain en France, des débuts de la conquête coloniale aux années 1990 », de la thèse de Sophie Pontzeele (Lille 1, 2004),
« Burundi 1972/Rwanda 1994 : L’efficacité “dramatique” d’une reconstruction idéologique du passé par la presse » [*].

Affiche pour l’exposition coloniale de 1931 (Milleret)

A la veille de la seconde guerre mondiale, l’empire colonial de la France s’étendait sur 12,5 millions de km² et comprenait 69 millions d’habitants, ce qui le situait au second rang mondial derrière celui de l’Angleterre. Par ailleurs, l’essentiel des possessions coloniales françaises, soit 91 % du territoire et 60 % de la population, se trouvait en Afrique. De l’Algérie et des protectorats sur le Maroc et la Tunisie, à l’Afrique de l’Ouest presque toute entière, en passant par des possessions en Afrique équatoriale ou encore Madagascar et la Réunion, l’empire français s’étendait sur une grande partie, surtout à l’ouest, du continent africain.

L’image de l’Afrique à travers les récits des premiers explorateurs

A l’occasion du passé colonial de la France des représentations particulières de l’Afrique et des Africains furent progressivement construites et diffusées par différents acteurs. Dans un ouvrage
consacré à l’Afrique dans l’imaginaire français, Yves Monnier montre le rôle des explorateurs, des religieux missionnaires ou encore des militaires qui conduisirent la conquête des colonies africaines, dans l’élaboration d’une certaine image de l’Afrique [1]. Pour Yves Monnier, « ce sont ces informations » contenues dans leurs récits et descriptions, « souvent incomplètes, parfois contradictoires mais recueillies sur le terrain qui vont progressivement structurer l’image de l’Afrique dans l’imaginaire français du début du XXe siècle » [2] .

Les correspondances des explorateurs, les ouvrages qu’ils publient, les objets qu’ils rapportent de leurs expéditions et qui sont en diverses occasions exposés au public de la métropole, offrent en majorité une description schématique, péjorative, souvent méprisante des indigènes, et finissent par former le canevas de préjugés qui vont ensuite s’enraciner très profondément. Les habitants de l’Afrique sont présentés comme des « sauvages », à qui est déniée toute préoccupation étrangère au problème de la survie quotidienne, à la satisfaction des besoins physiques élémentaires. L’image de l’indigène africain anthropophage se répand également à la suite de récits d’explorateurs et en dépit de l’absence, le plus souvent, d’éléments accréditant l’existence de telles pratiques. « Qui ne se souvient des cartouches de l’almanach Vermot représentant le bon roi nègre, os dans le nez et chapeau de marmiton sur le crâne, touillant une vaste marmite où mitonne un négrillon ou un missionnaire ? » [3], s’interroge ainsi Yves Monnier.

Universalisme républicain et idéologie coloniale

L’image de l’Afrique qui commence alors à se construire, ne repose cependant pas uniquement sur les récits des acteurs de la conquête sur le terrain. Dans le dernier quart du XIXe siècle, s’impose en France une idéologie colonisatrice alimentée à la fois par un besoin stratégique et économique d’empire colonial, et par un universalisme républicain aux influences hétéroclites. Selon Jean-Pierre Dozon, « l’exportation des idéaux républicains, aux fins de faire germer partout les droits naturels » est déclarée objectif essentiel de la conquête coloniale, soutenue par la franc-maçonnerie mais aussi par « la doctrine saint-simonienne de l’affamiliation qui, au nom du progrès humain, en appelait à une fusion bienfaisante des races » [4]. Autrement dit, intérêts économiques et influence de plusieurs courants « humanistes » s’imbriquent pour forger l’idéologie coloniale républicaine. La République « tendit à réaliser une manière de compromis idéologique, ici encore gros d’ambiguïté, entre l’image d’une France diminuée, nostalgique de sa grandeur, et de ce fait mue par un besoin tout pragmatique de colonies, et celle, bien plus avantageuse, d’un État-nation dépositaire d’un projet universaliste » [5]. Ainsi, Jules Ferry invoque dans un discours demeuré célèbre la mission civilisatrice de l’hexagone, affirmant que « les races supérieures » ont « le devoir de civiliser les races inférieures ».

Idéologie missionnaire et conquête coloniale

Les « dilemmes coloniaux », entre idéologie humaniste et violence de la conquête, furent extrêmement vifs. La colonisation trouva une justification dans l’image de peuples colonisés décrits comme non civilisés et incapables de se développer par eux-mêmes. Cette justification de l’entreprise coloniale par les représentants de l’État, qui prit en France une forme laïque, fut renforcée par l’idéologie des missionnaires catholiques et protestants.

Tintin au Congo.

Les missions chrétiennes ont très tôt tenté de s’implanter en Afrique. Les missionnaires furent d’ailleurs parfois les premiers européens à pénétrer dans certaines régions de ce continent. Dès la fin du XVIIIe siècle, des sociétés de missionnaires protestants commencèrent à voir le jour en Angleterre, tandis qu’en France les premières institutions missionnaires catholiques furent créées à partir de 1820. Leur objectif affiché était de lutter contre l’esclavage et la traite, ainsi que de former des églises locales en Afrique. Mais c’est surtout à partir du milieu du XIXe siècle que se développèrent les principales sociétés missionnaires telles que les Missions africaines de Lyon, ou plus tard celle des Pères Blancs, en 1868. Tandis que jusque-là les tentatives d’évangélisation des missionnaires s’étaient globalement révélées infructueuses, la course engagée par les pays européens pour la conquête coloniale permit aux missions de se développer. Les missionnaires pénétraient désormais en Afrique précédés ou immédiatement suivis par les armées européennes chargées de « pacifier » le pays. Les intérêts communs de l’Église et des Etats colonisateurs trouvèrent leur expression dans l’idéologie des Pères blancs du Cardinal Lavigerie. En effet, le fondateur des Pères blancs prônait l’expansion française et concevait sa mission d’évangélisation comme le complément de la conquête militaire. Exaltant la mission civilisatrice de la France face à la « barbarie nègre », le cardinal Lavigerie s’adressait ainsi aux militaires : « C’est vous qui ouvrirez les portes de ce monde immense (..). Déjà il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, dignes d’une mission si belle, la vie y renaîtra avec la lumière, et tous ces peuples, aujourd’hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu’ils vous doivent leur existence ; et en apprenant votre histoire, votre gloire, votre valeur, ils seront fers de leurs ancêtres » [6].

L’idéologie de la mission civilisatrice, d’essence républicaine et alimentée par les doctrines saint-simonienne ou franc-maçonne, trouva également un fondement religieux dans le discours missionnaire. A une époque où, en France, les tensions opposant l’Église à la République se manifestaient parfois violemment, l’expansion
coloniale semble au contraire recueillir une large adhésion. Au début du XXe siècle, les sociétés missionnaires lancèrent ainsi des publications en métropole, telles que L’écho des missions africaines, L’almanach noir ou L’Africain. Ces revues n’avaient qu’un tirage modeste, mais elles contribuèrent à leur niveau à véhiculer des représentations souvent stéréotypées de l’Afrique, dans lesquelles les africains étaient représentés de manière paternaliste comme de « grands enfants » aux comportements puérils, à qui il fallait apporter les lumières de la civilisation.

Les missions chrétiennes se virent d’ailleurs conférer un rôle et un statut officiel dans l’entreprise coloniale. Ceux-ci furent définis lors de la conférence de Berlin de 1885, puis précisés en 1919. Les textes écrits à ces deux dates garantissaient « la liberté de conscience et de libre exercice de tous les cultes », et les grandes puissances coloniales de l’Afrique s’engageaient à favoriser les institutions religieuses « qui tendront à conduire les indigènes dans la voie du progrès et de la civilisation »
 [7]. Dans une large mesure, l’action des puissances coloniales et des Églises chrétiennes se complétèrent. En effet, le rôle des Églises ne se limita pas aux tentatives d’évangélisation des peuples colonisés ; dans les colonies françaises, l’Église catholique prit en charge l’enseignement.

Les colonies : un débouché nécessaire pour une industrie en pleine expansion

Si important fût-il, le discours de la mission civilisatrice ne constituait pas l’unique argument en faveur de la colonisation. Des motifs de nature bien plus pragmatique motivaient la conquête, et se trouvaient énoncés dans les discours des gouvernants de la IIIe République en France comme Jules Ferry. Celui-ci cherchait à convaincre de la nécessité pour le pays de se constituer un empire colonial le plus vaste possible pour favoriser l’expansion industrielle de la France, offrir à ses industries des matières premières bon marché et de nouveaux débouchés pour leurs produits manufacturés. Dans Le Tonkin et la Mère patrie, publié en 1890, Jules Ferry affirme : « La politique coloniale est fille de la politique industrielle. Pour les états riches, où les capitaux abondent et s’accumulent rapidement, où le régime manufacturier est en voie de croissance continue (..), l’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique, et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande de travail, se mesure à l’étendue du marché étranger ». La conquête coloniale répondait donc également à des intérêts économiques particuliers. En 1892, le mouvement en faveur de l’expansion se traduisit sur le plan politique par la création du « Parti colonial » à l’initiative d’Eugène Etienne, député d’Oran et ancien sous-secrétaire d’État aux colonies. Ce parti regroupait
un sixième de la chambre ; il continua d’exister et d’exercer une influence déterminante à l’Assemblée jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.

Le drapeau français flotte sur Tombouctou (Le petit journal 1894).

A la même époque, en 1890, fut créé le « Comité de l’Afrique française », sous la présidence du même Eugène Etienne. Ce comité rassemblait des parlementaires, des écrivains, des officiers et des hommes d’affaires favorables à l’expansion coloniale. D’autres regroupements du même type, comptant des industriels et des hommes politiques, se constituèrent dans la période suivante en vue de peser sur la politique coloniale. C’est ainsi que naquit par exemple le « Comité de développement du Maroc », où se côtoyaient Jaluzot, fondateur du Printemps, Peytel, président de la raffinerie Say et du chemin de fer de l’Ouest-algérien, Jules Charles Roux, président de la Société Marseillaise de Crédit, des représentants de la compagnie des Batignolles et de Schneider, et Eugène Etienne qui était alors vice-président de la chambre des députés. Ces comités ne cherchaient pas uniquement à influencer la politique du gouvernement. Ils se firent également les propagandistes de l’idée coloniale auprès de l’opinion publique. À ce titre, ils contribuèrent à forger l’image des pays colonisés, et en particulier de l’Afrique, dans la population française.

Au début du XXe siècle, la concurrence entre pays européens pour la conquête de nouvelles colonies se trouvait à son apogée. Dans les manuels scolaires, dans une grande partie des récits diffusés dans la presse ou dans les principaux ouvrages publiés par les acteurs de la conquête coloniale, celle-ci était présentée comme une épopée héroïque. La quasi totalité des partis politiques représentés à la chambre s’y montraient favorables. Les socialistes dénonçaient les crimes commis lors de la conquête ou de la « pacification » des territoires conquis, mais le plus souvent sans remettre en cause la nécessité de la colonisation dans son principe. Ainsi, l’idée coloniale se développait même s’il fallut attendre le début des années 1930 pour qu’elle recueille l’adhésion de la grande majorité de l’opinion publique. En 1931, l’exposition coloniale organisée à Vincennes marqua cette adhésion populaire, en attirant sept millions de visiteurs.

L’anthropologie comme outil de légitimation de la conquête coloniale

Des disciplines telles que l’ethnologie furent fortement marquées par l’idéologie coloniale. Dans son ouvrage Au coeur de l’ethnie, Jean-Loup Amselle passe en revue les différentes définitions de l’ethnie qui ont prévalu jusque dans les années 1970, et qui influencent encore fortement les analyses médiatiques de la réalité politique africaine : « Outre la proximité de la notion d’ethnie avec celle de « race », on voit combien la définition de ce terme est entachée d’ethnocentrisme (..). Sans beaucoup forcer les choses, on pourrait dire que le dénominateur commun de toutes ces définitions de l’ethnie correspond en définitive à un État-nation à caractère territorial au rabais. Distinguer en abaissant était bien la préoccupation de la pensée coloniale » [8]. La pensée coloniale se fonda aussi sur l’idéologie raciale, qu’appuyaient certaines disciplines « scientifiques »À la charnière entre le 19e et le 20e siècle, se développa la recherche en anthropologie physique. Cette discipline était censée fonder « scientifiquement », par la mesure et la comparaison des volumes crâniens, la supériorité des Européens par rapport aux peuples colonisés. Ainsi, dans les musées de sciences naturelles se trouvaient, jusqu’à une époque relativement récente, des vitrines exposant et comparant des crânes européens et africains. Un volume crânien supérieur, constaté chez les Européens, était présenté comme la preuve d’une intelligence supérieure censée expliquer les différences de développement entre sociétés occidentales et « indigènes », et légitimer le droit des Européens à la conquête coloniale.

Le Tour de la France par deux Enfants de G.Bruno (1877).

Une majorité d’acteurs évoluant dans différents champs - politique, économique, scientifique ou religieux par exemple - imposèrent donc finalement une certaine image de l’Afrique et des populations qui y vivent. Ces représentations accréditaient le plus souvent l’idée d’un continent arriéré, aux moeurs barbares, marqué par l’absence de civilisation, de société élaborée ou de pouvoir centralisé, et où l’absence d’écriture, pour ce qui est de l’Afrique noire, devait prouver l’absence d’histoire. L’histoire de l’Afrique n’aurait dès lors réellement commencé qu’avec la colonisation, seule dispensatrice de développement.


[*La thèse de Sophie Pontzeele est publiée sur Internet : http://www.univ-lille1.fr/bustl-gri....
Les différentes illustrations ont été ajoutées par LDH-Toulon.

[1Yves Monnier, 1999 L’Afrique dans l’imaginaire français (fin du XIXe - début du XXe siècle),
L’Harmattan, Paris.

[2ibid. p. 19.

[3ibid. p. 80.

[4J.-P. Dozon, 2003, Frères et sujets. La France et l’Afrique en perspective, Flammarion, Paris, p. 133.

[5ibid., p. 120.

[6André Picciola, 1987, Missionnaires en Afrique : 1840/1940, Denoël, Paris, p. 117.

[7Pierre Soumille, « L’influence des Églises chrétiennes et le rôle des missions dans l’enseignement au Congo belge et dans l’AEF de 1946 à 1960 », in C.R. Ageron, 1995, L’ère des décolonisations, Karthala, Paris.

[8Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo, 1999, Au coeur de l’ethnie, La Découverte/Poche, Paris, pp. 18-19.