Histoire coloniale et postcoloniale

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“la nation” par Zeev Sternhell

lundi 15 décembre 2014

Discours prononcé le 9 décembre 2014, par le Professeur Zeev Sternhell en recevant la médaille d’officier des Arts et des Lettres des mains de l’Ambassadeur de France à Tel Aviv. [1]

Mon histoire d’amour avec la France commence il y a de cela 68 ans, un jour de novembre 1946. C’est donc, on peut dire, une liaison durable.
Un gosse juif polonais qui avant l’âge de 12 ans avait déjà connu le nazisme, le stalinisme et le catholicisme dur, souvent fanatique, découvre tout d’un coup ces phénomènes extraordinaires, difficilement imaginables : la liberté et la laïcité. Tout d’un coup il se retrouve sur une autre planète : un monde où l’on peut dire ce qu’on veut, où un journal dit le contraire de ce qu’affirme un autre et tous les deux ne craignent pas de traîner dans la boue ministres et députés, où les élections ne sont pas truquées et le mensonge et la peur ne gouvernent pas la vie de tous les jours. Et ce gosse s’assied sur les bancs d’une école où on ne sait rien des convictions religieuses des enfants et de leurs parents.

C’est ainsi que je découvre la communauté des citoyens. Je connaissais déjà vaguement, intuitivement, le concept de nation. Je savais qu’un polonais était catholique, s’il n’était pas catholique, il n’était pas polonais. Il pouvait être né en Pologne, avoir le polonais pour langue maternelle, être culturellement assimilé, il n’appartenait pas à la nation conçue comme un organisme vivant, né mille ans plus tôt, le jour de la christianisation de la Pologne. L’histoire de son pays n’était pas son histoire.

Mon oncle et ma tante qui me recueillent à Avignon avaient émigré dans les années vingt pour faire des études de médecine. Naturalisés en 1929, ils sont déchus de leur nationalité française par Vichy. Ma tante passe la guerre cachée chez des amis, une famille de paysans de la région, qui va risquer pour elle sa liberté et peut-être sa vie ; mon oncle, membre d’un des premiers mouvements de résistance en zone Sud, le mouvement Combat, est déporté à Auschwitz et Mauthausen. Il sera un de rares à revenir. Ce n’est qu’après sa mort et la mort de ma tante, en mettant de l’ordre dans leurs papiers, que je découvre que ce petit juif de Galicie était titulaire de la Croix de Guerre 39-45, de la médaille militaire, de la médaille de la Résistance, de la Croix du combattant volontaire et de la médaille de la France libérée.

Il était membre de la communauté des citoyens que les gouvernants de Vichy considéraient comme artificielle, contrairement à la communauté historique, conçue elle comme une communauté naturelle. Ils n’étaient pas les premiers. Cette question se pose dès la fin du XIXe siècle, quand éclate la première grande crise de la démocratie française, la première en Europe. Cette crise éclate en France en premier, car la France est alors la société libérale la plus avancée du continent. Telle est la signification du boulangisme et de l’Affaire Dreyfus. L’Affaire se transforme d’un simple procès d’espionnage en drame national, non seulement parce qu’elle vient tout de suite après la révolte boulangiste mais parce qu’elle pose une série de questions fondamentales, en tête desquelles se pose celle d’identité nationale. La question dite "identitaire" est beaucoup évoquée de nos jours, elle occupait déjà vers 1890, le devant de la scène. Car, à travers le cas du capitaine Dreyfus se pose concrètement la question "qu’est-ce qu’une nation" ? Pour les nationalistes, la nation est comme un arbre dont chaque branche et chaque feuille ne doivent leur existence qu’à l’existence de l’arbre. Et cet arbre est planté dans un sol particulier, il en tire sa sève. La nation vient du fondes âges, ce n’est pas une société à actions à laquelle on adhère ou d’où l’on peut se retirer ou être exclu. On ne choisit pas son identité nationale comme on ne choisit pas la couleur de ses yeux. Identité nationale est synonyme de constitution mentale particulière : on peut changer de passeport, on ne peut pas se donner un cerveau de son choix. C’était alors et c’est encore aujourd’hui, exactement le contraire de ce que pensaient les hommes des Lumières françaises.

La définition de la nation dans l’Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert tient en une phrase. Je cite : la nation c’est "Une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans de certaines limites, et qui obéit au même gouvernement". Un point, c’est tout. Pas un mot sur l’histoire, la culture, la religion, l’ethnie. Cette phrase constitue l’acte de naissance du citoyen. C’est sur cette base que furent émancipés les Juifs en 1791 et en 1794, libérés les esclaves noirs. Cette définition rationaliste, individualiste, politique et juridique, fondement à ce jour encore inégalé d’une vision libérale de la nation, n’a pas survécu aux premières années de la Révolution française, probablement parce qu’elle ne représentait pas une réalité sociologique et culturelle. Mais cette vision de la nation non seulement représente la volonté des penseurs des Lumières de libérer l’individu des entraves de l’histoire, mais pose des critères incontournables jusqu’à nos jours.

Je n’aurais pas abordé cette question devant nous tous, ici, devant notre hôte, l’Ambassadeur de France, ma famille et mes amis, n’était-ce le fait que la communauté des citoyens est aujourd’hui battue en brèche dans notre pays en des termes qui ne sont pas sans rappeler l’idée de la Terre et des Morts du tournant du XXe siècle français. Depuis trop longtemps nous avons préféré esquiver les problèmes difficiles, celui de l’égalité, celui de l’occupation et celui de la colonisation. Aujourd’hui, l’histoire nous rattrape : manquer encore un rendez-vous de plus pourrait mettre fin à l’existence d’Israël comme une société libre, ouverte et démocratique. Les droits de l’homme sont des droits universels, ils sont une invention de l’esprit humain et s’appliquent à tous les êtres humains. Les refuser à d’autres, c’est les refuser à soi-même. Le projet de loi débattu aujourd’hui en Israël, qui entend assurer la suprématie de la nation en reléguant la communauté des citoyens au deuxième rang, ne relève pas de la politique, la bataille est pour l’âme de notre société. Cette bataille, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour la gagner.

Finalement, je remercie le Gouvernement français en la personne de l’Ambassadeur de France pour cette distinction qui m’honore. Merci

Zeev Sternhelle



[1Le texte de Zeev Sternhell est repris du blog de Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, qui l’avait publié le 13 décembre 2014.