Histoire coloniale et postcoloniale

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“la paix des Nementchas” par Robert Bonnaud

vendredi 11 mars 2005, par nf

Né en 1929, condisciple et ami de Pierre Vidal-Naquet lors de leurs études secondaires à Marseille, Robert Bonnaud est animé d’une conviction anti-colonialiste profonde. Il organise à Marseille les premières protestation d’appelés lors du départ du contingent pour l’Algérie. Il publie en avril 1957 dans la revue Esprit son propre témoignage de soldat, « La paix des Nementchas » [1], qui aura un grand retentissement. Emprisonné aux Baumettes en juin 1961 pour ses activités de soutien au FLN, il sera libéré après la signature des accords d’Évian, en juin 1962.

Son témoignage a été réédité en février 2002 dans l’ouvrage "Esprit, Ecrire contre la guerre d’Algérie, 1947-1962" [2]. Vous en trouverez ci-dessous la première partie.

Dans le courant de l’été 56, l’opinion publique française découvrit les tortures quotidiennement dispensées en Algérie. Pendant quatre ou cinq jours, elle s’intéressa aux « coups de téléphone » et aux hydrogonflages, aux tabassages et aux baignoires électrifiées, aux bains de soleil à 65° et à l’arrachage des ongles. C’était que des Européens, les militants communistes arrêtés alors en Oranie, venaient d’être victimes de quelques-uns de ces procédés.

Du coup, l’opinion publique française, qui ne s’indigne qu’à bon escient, donna des signes d’émotion. Le Figaro même parla. On réclama une enquête. Les avocats firent des déclarations solennelles. Des certificats, furent brandis par des mains doctes. Et Robert Lacoste (n’avouez jamais) stigmatisa ceux qui voulaient salir l’honneur de la France.

Si l’honneur de la France ne peut aller avec ces tortures, alors la France est un pays sans honneur. Un petit nombre de Français a été torturé ignoblement en Oranie, et des centaines d’Algériens le sont partout chaque jour. Et l’habitude de torturer, sinon les méthodes de torture, ne date pas de l’été 56 ni même de novembre 54. Elle date du moment où il y a eu en Algérie des indigènes et des forces de l’ordre, des bicots et des flics.

Mon camarade J. M., Martiniquais sensible, maladif, et même un peu névrosé, nous expliqua un jour, dans un gourbi de Guentis, pourquoi il haïssait son père : son père était gendarme et l’avait été longtemps en Afrique du Nord. Les premiers souvenirs de M. l’évoquaient torturant des hommes, au fond de quelque arrière-cour chaude de gendarmerie algérienne. Le visage de son père, le malheureux garçon le voyait détaché sur un décor de lèvres tuméfiées, de nez sanglants et d’orbites violettes. Sa voix, il la distinguait mal dans les hurlements des suppliciés.

De tels souvenirs marquent une vie. Les bons yeux douloureux de J. M., ses complexes sentimentaux et son invincible mauvaise volonté de pacificateur malgré lui témoignaient de la dégradation que le tortionnaire s’inflige à lui-même et du dégoût qu’il inspire à ses propres enfants. J’ai souvent souhaité, là-bas, que notre génération fût une génération de J. M. J’ai souvent souhaité que le spectacle affreux que nos aînés nous donnent d’une France tortionnaire nous inculquât enfin, par traumatisme, la fraternité oubliée, la liberté mal apprise, l’égalité bafouée.

Serait-il possible que six mois de tortures vues, entendues, acceptées, voire exercées, serait-il possible que ces visions d’Afrique d’un genre nouveau n’alimentent pas les cauchemars de nos nuits de France ?

À Chéria, dans les postes du G.M.P.R. [3], un suspect, ligoté, couché dans la poussière, en plein midi, au soleil de juillet. Il est nu, enduit de confiture. Les mouches bourdonnent, jettent des éclairs verts et dorés, s’agitent voracement sur la chair offerte. Les yeux fous disent la souffrance. Le sous-officier européen en a marre !« S’il n’a pas parlé dans une heure, je vais chercher un essaim d’abeilles. »

À Guentis, quatre gendarmes tiennent garnison avec nous. Ils occupent un gourbi de l’ancien hameau et y interrogent les suspects cueillis dans la montagne. Peu de temps après notre arrivée, un gendarme rend visite à l’électricien de la compagnie, lui demande deux morceaux de fil téléphonique. Le camarade propose de faire la réparation lui-même et, intrigué par le refus du gendarme, le suit, assiste à l’interrogatoire, revient horrifié. Le suspect est ligoté sur une table avec des chaînes, garnies de chiffons mouillés, auxquelles on fixe les électrodes. Un gendarme tourne la manivelle du téléphone de campagne ; il fait varier l’intensité de la décharge en changeant le rythme de son mouvement ; il sait que les variations d’intensité sont particulièrement douloureuses ; il raffine, il fignole, il est à son affaire. Le supplicié hurle, se tord dans ses liens, a des soubresauts de pantin burlesque, des convulsions désespérées d’agonisant. « Tu parleras, salopard ? tu parleras ? »

Les électrodes se fixent aussi bien aux tempes, sous la langue, au sexe ou à toute autre partie sensible du corps humain. Des piles ou une génératrice peuvent remplacer la dynamo du téléphone. Le supplice ne laisse pratiquement aucune trace. Il procure à ceux qui y assistent sans préjugés moraux un plaisir d’ordre sexuel d’une qualité rare.

La France a-t-elle encore des préjugés moraux ? Les gendarmes de Guentis en avaient-ils ? Entre les siestes, les parties de bridge, les lectures érotico-policières, les tournées d’anisette au Foyer, les repas chargés et les discussions vantardes, ils exerçaient la surabondante énergie de leurs grands corps adipeux sur les minables constitutions des fellahs sous-alimentés du canton.

Je me souviens du jour où la compagnie, d’une patrouille matinale ramena deux Algériens, rencontrés dans la steppe, que le capitaine, je ne sais pourquoi, avait trouvés suspects. Ils s’en occupèrent aussitôt, sans même prendre la peine de préparer « l’électricité ». Poings velus armés de lourdes chevalières, avant-bras charnus, pieds chaussés de pataugas : ils visaient le bas-ventre, le foie, l’estomac, le visage. Quand le sang coula, quand le sol du gourbi en fut trempé, les malheureux, agenouillés, durent lécher le terrible mélange de leur propre terre et de leur propre substance. C’est dans cette position qu’ils reçurent, pour terminer (les tortionnaires étaient en nage) un grand coup de pied en pleine figure. On leur fit pendant une heure encore, déplacer d’énormes pierres, sans autre but que de les épuiser et d’aggraver les saignements. Et le soir même ils furent libérés.

Histoire absurde, sadisme gratuit ? Non. Dans ce pays, l’énorme majorité des suspects, et aussi de ceux qui ne le sont pas, aident réellement les patriotes, ne serait-ce que par leur silence. On ne court pas grand risque, par des tortures ou des brimades intempestives, de se mettre à dos la population : le peuple algérien a perdu confiance en notre faux libéralisme et nos promesses menteuses.

Les gendarmes de Guentis, comme tous les pacificateurs de quelque expérience, partaient du point de vue qu’on ne saurait être Algérien innocemment. Le déchaînement de brutalité perverse dont ils nous donnaient l’exemple, exemple parfois suivi hélas, dérivait de cette constatation élémentaire, de l’exaspération aussi et du sen¬timent d’impuissance.

Il faut savoir ce que l’on veut. Le maintien de notre domination a exigé, exige, exigera des tortures de plus en plus épouvantables, des exactions de plus en plus générales, des tueries de plus en plus indistinctes. Il n’y a pas d’Algérien innocent du désir de dignité humaine, du désir d’émancipation collective, du désir de liberté nationale. Il n’y a pas de suspect arrêté à tort et torturé par erreur. Ces deux Algériens de Guentis dont je parlais tout à l’heure, tellement silencieux et tellement pitoyables avec leur démarche chancelante, leur visage ensanglanté, leur accou¬trement bizarre (l’un portait un sarouel rouge vif que nos yeux perçurent longtemps dans le poudroiement jaune de la steppe), ces deux misérables devaient bien avoir quelque relation avec les patriotes des djebels, puisque, la nuit qui suivit leur aventure, le bordj fut harcelé par le tir des Statti, sanction habituelle de nos écarts de conduite.

Dans ces conditions, les mieux intentionnés et les plus naïvement pacificateurs glissent très vite sur la pente de l’immoralisme répressif. J’ai vu des officiers s’initier au tabassage et, empruntés au début, devenir d’excellents auxiliaires ès tortures ; d’autres, qui en avaient déjà le goût, comme ce forcené, lieutenant du Bataillon de Corée, qui commanda quelque temps une compagnie en poste dans la montagne, se réserver l’interrogatoire des suspects, c’est-¬à-dire des Algériens quelconques, parfaitement en règle souvent, rencontrés au hasard des patrouilles. J’ai vu des soldats, saisis d’émulation, encouragés par les gendarmes, frapper eux aussi, garder trois jours la main enflée, recom¬mencer à la première occasion.

Et qui s’étonnait à Chéria de la baignoire du G.M.P.R. dans laquelle on mettait d’abord le suspect, ensuite l’électricité ? Qui s’étonnait des ongles arrachés et du gonflage à l’eau ? Qui ignorait qu’à Tébessa, dans les salles de police où on interrogeait, les portes étaient, vers le bas, d’une étrange tonalité grenat sombre, parce que, la peinture partie, le sang des malheureux avait imprégné le bois, ineffaçablement ?

Que les victimes de ces horreurs soient favorables aux rebelles, que les rebelles tuent et supplicient éventuellement des civils français, est-ce une bonne raison ? Car précisément celui qui a commencé, celui qui a imposé à l’Algérie cette guerre civile, celui qui le premier a torturé et massacré des non-combattants, qui est-ce, sinon l’envahisseur colonial, sinon le mainteneur de l’ordre colonial ?

C’est une chose atroce de tuer nuitamment la famille d’un fermier de la Mitidja, ou de mitrailler la foule des promeneurs dominicaux dans une rue de Bône. Mais c’est une chose incommensurablement plus atroce de fonder sur des dizaines de milliers de cadavres périodiquement rafraîchis un régime d’abjection que huit millions d’Africains vomissent. La majorité africaine ou ses défenseurs emploient depuis 1954 les procédés de la terreur de masse contre la minorité européenne. Mais il est bon de se souvenir que depuis 1830 les procédés de la terreur de masse sont employés par la minorité européenne et ses défenseurs contre la majorité africaine. Priorité dans l’horreur. « Que messieurs les terroristes européens commencent. » Commencent à sacrifier des privilèges qui n’ont pu s’établir et ne sont protégés que par des bains de sang épisodiques et une oppression permanente.

Robert Bonnaud


[1Les Nementchas sont un prolongement des Aurès.

[2Hachette-Littératures, collection Pluriel, 10.40 €.

[3GMPR : Groupe Mobile de Protection Rurale