Histoire coloniale et postcoloniale

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la question : Jean-Marie Le Pen et la torture

jeudi 13 décembre 2012, par nf

Dans une interview publiée par le quotidien Combat le 9 novembre 1962, Jean-Marie Le Pen avait reconnu : « Je le sais, je n’ai rien à cacher. J’ai torturé parce qu’il fallait le faire ». Mais, dès le lendemain, il avait tenu à préciser que le terme de « torture » ne pouvait s’appliquer aux « méthodes de contraintes » qu’il avait utilisées en Algérie quand il servait comme sous-lieutenant [1].

Quelques décennies plus tard, la Cour de cassation, en les relaxant de poursuites en diffamation, a donné raison à Michel Rocard et Pierre Vidal-Naquet qui avaient dénoncé les actes de torture commis par Jean-Marie Le Pen.

Nous versons au dossier une vidéo, réalisée en 2007, comportant de nombreux témoignages, ainsi que le compte-rendu paru dans Le Canard enchaîné du 5 décembre 2012 du livre Le Pen, une histoire française (Robert Laffont) de Philippe Cohen et Pierre Péan – un ouvrage qui a pu être qualifié de « réhabilitation » du leader d’extrême-droite [2].

La question : Le Pen et la torture

Fils électriques sur le sexe. Sommier métallique branché sur le secteur. Supplice de l’eau. Passage à tabac... De nombreux Moudjahidines, les anciens combattants de la guerre d’Algérie, accusent Jean-Marie Le Pen de tortures. Début 1957, en pleine bataille d’Alger, le président du Front national était engagé volontaire dans le prestigieux 1er Régiment étranger parachutiste. Il n’est resté que trois mois dans la ville blanche, mais depuis cinquante ans les accusations s’accumulent. José Bourgarel est parti à la rencontre de tous ceux qui ont approché de près ou de loin cette histoire : témoins algériens qui accusent Le Pen, journalistes, avocats, historiens... et Jean-Marie Le Pen lui-même, pour tenter de faire la lumière sur ce dossier.

Un documentaire réalisé par José Bourgarel. Produit par a Compagnie des Phares et Balises. Avec la participation de France 2.


Le Canard enchaîné du 5 décembre 2012


Après tout, ce pourrait être une bonne nouvelle : le lieutenant Jean-Marie Le Pen n’a pas torturé en Algérie. Le rude soldat s’est « sans doute » laissé aller à « brutaliser » quelques suspects. Mais la gégène, la baignoire, jamais. Et, s’il lui est arrivé de laisser entendre qu’il avait bien mis la main à la pâte, c’était pure vantardise et rodomontade. C’est la thèse défendue par Philippe Cohen et Pierre Péan dans la copieuse biographie qu’ils viennent de publier (1). Le Canard, qui fut le premier à mener une véritable enquête et à retrouver des témoins directs, ne demande qu’à en être convaincu. Hélas, sur ce chapitre au moins, le bouquin est truffé d’erreurs grossières et d’affirmations péremptoires, qui n’ont qu’un dénominateur commun elles dédouanent le fier para.

Question sans réponse

Il serait un peu fastidieux de reprendre les 25 pages de leur longue plaidoirie. Il suffit de relever que les auteurs eux-mêmes comptent pas moins de neuf témoins qui ont affirmé, souvent sous la foi du serment, qu’ils avaient été torturés par Le Pen. Cohen et Péan n’en sont aucunement troublés : tous des menteurs ! Tous arabes, il est vrai. Et, comme le disait Le Pen lui-même à la barre du tribunal, sans doute tous des tueurs du FLN « en service commandé ».

Un fieffé menteur, par exemple, cet Ali Rouchaï, qui, en 1984, raconte pour la première fois son histoire à un journaliste du Canard. Arrêté, torturé par Le Pen, il confie, vingt-deux ans après, des larmes dans les yeux : « Que Dieu me pardonne, j’ai craqué, j’ai donné des frères. » Enfermé dans un réduit, pris de remords, il tente alors de se trancher la gorge avec une bouteille. Lors de l’audience du 21 mars 1985, Le Pen se trahit sottement et confirme le récit : « Je lui ai sauvé la vie, à celui-là ! » Et c’est exact. Le lieutenant Le Pen a bien transporté Rouchaï à l’hôpital. Le médecin qui l’a soigné racontera, beaucoup plus tard, les manœuvres dilatoires dont il a usé pour retarder le moment de rendre « son » blessé à Le Pen, qui insistait pour lui poser encore quelques questions. Donc tout est vrai. A un « détail » près.

Menteur, encore, l’ancien maître d’hôtel du maire d’Alger, Jacques Chevallier, dont Cohen et Péan ont oublié le témoignage. Arrêté par Le Pen, torturé, il est libéré le lendemain avec un œil en moins. Ce qui provoque une protestation officielle du maire auprès des autorités militaires. Au procès, Le Canard a produit la lettre de Jacques Chevallier.

Menteur, toujours, le commissaire Gilles, qui rédige, en 1962, une note sur les sévices au tout jeune Abdenour Yahiaoui. Là, le mensonge confine au paranormal. Devenu un paisible artisan, Yahiaoui est retrouvé à Alger à l’adresse exacte indiquée par le commissaire Gilles. Vingt-deux ans après, il habite toujours la maison familiale. Il n’a aucun lien avec le FLN. Au procès du Canard, qui a lieu plusieurs mois avant celui de Libération, il témoigne, sans le moindre ressentiment : c’est bien Le Pen qui s’est occupé de lui. Menteur !

Mais il est vrai que ni Cohen ni Péan n’ont assisté à ces moments terribles où, devant les juges de la 17e chambre, les torturés ont fait face à leur tortionnaire. Ils n’ont pas entendu le silence du prétoire. Ils n’ont pas senti le froid qui s’est abattu sur le public. Ah, ils avaient du talent, les menteurs !

« Que retenir de tout cela ? » se demandent les auteurs. Mieux vaut plutôt oublier les écrits des compères, que l’on a connus mieux inspirés. Oublier, par exemple, qu’ils expliquent doctement que, lors de son procès, Libé a été relaxé en première instance. En réalité, le quotidien a été condamné, tandis que Le Canard, lui, était bel et bien relaxé à l’issue d’une première audience dont ils ne disent pas un seul mot. Un détail ?

L.-M. H.



[1Voir cette page.

[2Maurice Szafran, « Jean-Marie Le Pen, la réhabilitation », Marianne, 24 novembre 2012.