Histoire coloniale et postcoloniale

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la question coloniale, par Paul Ricœur

juillet 2002, par la rédaction

Extraits d’un article de Réforme - 20 septembre 1947

[...] Cet article n’a pas d’autres prétentions que de mesurer avec nos amis lecteurs, l’ampleur des responsabilités de celui-là même qui n’est pas spécialiste des questions coloniales et de trouver le climat pour un examen technique qui soit de notre compétence. C’est précisément la responsabilité d’un non-spécialiste, de l’homme par delà le technicien, que je veux réveiller chaque jour en moi devant. la question coloniale, malgré les voix intéressées qui me soufflent : " Vous ne connaissez rien à la question : si vous aviez vécu en Indochine, au Maroc, en Algérie, à Madagascar, vous n’accorderiez plus aucun crédit aux prédications sentimentales des utopistes de la Métropole". Mais je sais bien que mon incompétence ne me délie pas de ma responsabilité totale de citoyen français ; c’est moi qui envoie le corps expéditionnaire en Indochine ; et je n’ai pas le droit d’abdiquer mon jugement au profit des colons : aussi bien les Musulmans et les Annamites vivent aussi, et si l’on peut dire par priorité, outre-mer. Or leur revendication me bouleverse, quand elle retourne contre nous, les thèmes pathétiques de la libération nationale qu’a amenés notre lutte contre le nazisme. Je crains d’être nazi sans le savoir. J’entends ces Allemands protester lamentablement quand on leur parle d’Auschwitz : "Nous ne savions pas ". Et nous les accablons victorieusement : "Votre faute est de n’avoir pas su". Je ne sais pas beaucoup de choses sur l’oppression française aux colonies et je redoute que ma faute ne soit principalement d’omission dans mon information. [...]

Dans le dédale des questions locales et des difficultés tactiques - comme dans la difficile négociation avec le Viêt-Nam, où il serait bien difficile de dire, a priori, sil faut traiter avec Ho Chi Minh ou avec un autre - il y a quelques grandes lignes qu’il ne faut pas perdre de vue, quelques gros arbres que la forêt ne doit pas cacher :

1° Le but de la colonisation est de se supprimer elle-même. Ceci ne sera jamais dit assez fortement. Le rythme et le procédé, selon lesquels la souveraineté de la France [...] devra céder le pas à la liberté politique des peuples est une question technique subordonnée qui exige de la compétence. Mais la plus belle œuvre civilisatrice est destinée à équiper, pour la liberté, des zones d’humanité toujours plus vastes.

2° L’usage de la violence par les peuples qui aspirent à la liberté n’augmente pas notre bon droit : l’entreprise coloniale est viciée à l’origine par la ruse et la violence. [...] Comme occupants nous avons depuis le commencement une priorité ineffaçable dans la violence. Ce fut, le plus souvent, une violence pacificatrice, une sorte de paix romaine, mais elle a amoncelé pour un avenir plus ou moins lointain des réserves de violence libératrice. [...]

3° Le piège de l’esprit colonial est le racisme ; la base du droit des indigènes est l’universalisme. [...] Je n’ai pas encore compris que dans un trolleybus, la position debout est moins fatigante pour une Mauresque enceinte que pour une Européenne dans la même situation... Je ne suis pas encore scandalisé qu’on ait pensé à accorder aux enfants musulmans le même lait qu’aux enfants européens. [...] Je ne crois pas encore que les seules caractéristiques de l’Arabe, c’est qu’il soit dégénéré, paresseux et voleur. Je crois encore que les Arabes sont des hommes, je crois encore qu’ils sont nos frères et, imbécile que je suis, au lieu de ne voir en eux que des "ratons", j’ai encore du mal à les tutoyer...

4° L’appétit forcené et souvent prématuré de liberté qui anime les mouvements séparatistes est la même passion qui est à l’origine de notre histoire de 1789 et de Valmy, de 1848 et de juin 1940, il ne sert à rien de dire que cet appétit est forcené et prématuré. La liberté est une passion amère et dangereuse qui compte bien des souffrances et des déceptions. Mais c’est ainsi que les peuples accèdent à leur propre existence : en faisant d’abord la catastrophique expérience de leur impuissance quand les maîtres pleins d’expérience s’en vont, emportant leur arbitrage avec leurs exactions. Aujourd’hui, les Anglais s’en vont des Indes, et 1e 15 août est à la fois une grande date spirituelle et le début d’une effroyable aventure. Quand un adolescent exige la liberté pour laquelle il n’est pas mûr, il n’y a plus de raisons paternelles à opposer à cette fureur d’indépendance. La 1iberté prématurée est toujours plus grande que le paternalisme. Tout ce que l’on peut dire c’est qu’il y a quelque chose de plus grand encore que le nationalisme c’est la communauté humaine. Mais dans cet autre passage nous sommes aussi démunis qu’eux. L’Europe a déjà péri par les excès de la souveraineté. Tchèques, Serbes, Bulgares, etc., ont eu raison au siècle dernier contre les Austro-Hongrois et les Ottomans, mais leur liberté a précipité le destin de ruine de l’Europe. Car cette haute valeur de la liberté nationale doit être atteinte, mais traversée à son tour et sacrifiée à autre chose. Nous n’avons pas su, nous, en Europe, déboucher de l’absurdité nationaliste ; nous sommes sans paroles devant les Hindous et les Musulmans qui se déchirent et, demain, devant d’autres asiatiques et d’autres africains qui s’enliseront au stade de la liberté chérie. Ils ont raison de faire comme nous, de vouloir être libres avant l’heure ; ils ont tort, comme nous, de vouloir faire ce détour inutile de l’Etat-Nation. [...]

5° Le caractère minoritaire des mouvements séparatistes n’est pas un argument qu’on puisse leur opposer. Les phénomènes de prise de conscience produisent toujours un tel décalage entre une avant-garde et une masse. L’extrême difficulté est plutôt, ici, de procéder à une appréciation historique : s’agit-il bien dans tel cas particulier (Viet-Minh, mouvement du manifeste algérien) d’une avant-garde qui fait l’histoire de son peuple ? [...] une politique audacieuse doit rechercher en quels groupes se fait la prise de conscience, et jouer cette carte, sans ruse. A cet égard, le cas du Maroc est typique : les cadres spirituels et politiques existent déjà, l’occasion est unique de passer du protectorat à l’indépendance et au traité d’amitié.

Ces cinq principes restent très généraux ; résumons-les : la colonisation a pour fin la liberté des indigènes ; la faute originelle de la colonisation précède toutes les agressions unilatérales des indigènes ; l’exigence, même prématurée de liberté, a plus de poids moral que toute l’œuvre civilisatrice des pays colonisateurs ; le racisme est le vice des Français aux colonies ; ce sont des minorités qui représentent la conscience naissante des peuples colonisés. [...]

Oui, je crois que comme chrétien, je dois dire oui à un mouvement de l’histoire qui crée de la liberté. Certes cette liberté est mineure si elle ne s’immole pas à son tour à une communauté humaine. Mais d’abord délions les captifs ; ensuite nous rechercherons ensemble la communauté et nous lutterons ensemble contre l’idole de la nation, adorée à Hanoï ou à Paris, contre l’absurdité de la souveraineté sans limite de l’Etat-Nation. [...]

Paul Ricœur