Histoire coloniale et postcoloniale

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la sale guerre des généraux algériens des années 1990, par Marie-Monique Robin

septembre 2004, par la rédaction

Dans les années 1970 et 1980, les dictatures militaires du Cône sud de l’Amérique latine ont férocement réprimé leurs opposants, utilisant à une échelle sans précédent les techniques de la « guerre sale » : rafles indiscriminées, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et « disparitions », escadrons de la mort... En enquêtant sur le fameux « Plan Condor », Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie.

Vous trouverez ci-dessous la partie du dernier chapitre de l’ouvrage de Marie-Monique Robin
Escadrons de la mort, l’école française [1] qui concerne l’Algérie des années 1990.

Il est impossible [...] de ne pas évoquer longuement la guerre sale qui ensanglante l’Algérie contemporaine depuis plus d’une décennie. De l’Algérie à l’Argentine, puis de l’Argentine à l’Algérie : la boucle est bouclée, qui se referme sur une montagne de cadavres, innocents jetés à la mer, ou égorgés au nom de « la guerre contre le terrorisme ». De la « guerre sale » des généraux argentins des années 1970 à la « sale guerre » des généraux algériens des années 1990, la continuité est impressionnante.

Certes, de prime abord, les situations n’ont rien à voir. En Argentine, on l’a vu, c’est au nom de la doctrine de la Sécurité nationale que des généraux habités des « valeurs » de l’anticommunisme et de l’intégrisme catholique ont mobilisé et adapté les méthodes de la guerre révolutionnaire « à la française ». En Algérie, ce serait au nom de la défense de la démocratie que l’armée a interrompu le 11 janvier 1992 le processus électoral qui allait donner le pouvoir aux islamistes et déclenché contre ces derniers une guerre sans pitié pour « éradiquer » l’« intégrisme » musulman [2].

Une justification de la violation de la volonté populaire qui fait étonnamment écho au propos du général chilien Manuel Contreras pour justifier le coup d’État du 11 janvier 1973 contre le président Salvador Allende : « C’est pourquoi le Sénat, la Chambre des députés et le peuple chilien ont demandé l’intervention de l’armée, parce que c’était la seule manière d’en finir avec ce grave problème de subversion » (voir supra, chapitre 18).
]].

Mais en vérité, à ce stade de la violence d’État, ces justifications perverses importent peu. Car, dans les deux cas, la logique est la même : celle de l’« éradication ». En 1975, on l’a vu (voir supra, chapitre 20), le général Videla, futur chef de la dictature argentine, avait déclaré : « S’il le faut, en Argentine devront mourir toutes les personnes nécessaires pour que revienne la paix. » Il est très impressionnant de constater que le général Smaïl Lamari, numéro deux de la police politique algérienne (le DRS, Département de renseignement et de sécurité, anciennement Sécurité militaire), aura pratiquement les mêmes mots en s’adressant à ses hommes en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent [3]. » Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans les deux cas, les « moyens » mis en œuvre l’emportent largement sur les fins officiellement affichées (ramener la paix ou maintenir l’ordre). Et ces moyens, ce sont ceux préconisés par les théoriciens français de la « guerre moderne ». En la matière, les généraux algériens d’aujourd’hui sont allés beaucoup plus loin que les émules latino-américains des officiers français qui avaient forgé leur théorie lors de... la bataille d’Alger.

C’est ce qu’a relevé fin 2003 un remarquable rapport de l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, intitulé Algérie, la machine de mort : « Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, ceux que l’on a appelés les généraux “janviéristes” - les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres - n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de “guerre secrète” théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et “action psychologique”, etc. [4] »

Bilan de ces douze années de guerre, pour une population (32 millions d’habitants en 2003) équivalente à celle de l’Argentine : plus de 150 000 morts, de 15 000 à 20 000 disparus, de 1 à 1,5 million de personnes déplacées, une société brisée pour des générations, des millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté... Bien sûr, les islamistes en guerre contre le pouvoir ont largement leur part de responsabilité dans cette tragédie. Mais les nombreux témoignages de victimes et de dissidents des forces de sécurité ne laissent aucune place au doute : cette guerre civile n’aurait jamais pris une telle ampleur sans l’effroyable violence et les manipulations déployées par les généraux « éradicateurs », nourris des enseignements de leurs prédécesseurs de la bataille d’Alger et de leurs disciples latino-américains [5]. Toutes leurs méthodes ont été répétées, jusqu’à la nausée, dans l’Algérie des années 1990.

La torture : gégène, « chevalet », « chiffon », ces pratiques élaborées par l’armée française lors de la guerre de libération sont devenues celles de la police et de l’armée algérienne dès 1962. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été développées à une échelle industrielle lors de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988 [6], et plus encore depuis le coup d’État de janvier 1992 [7], la torture étant de surcroît souvent pratiquée dans des centres de détention utilisés aux mêmes fins par l’armée française pendant la guerre d’indépendance... Pour ne citer qu’un témoignage, parmi des milliers, rapporté en janvier 1998 à un quotidien britannique par « Robert », un policier dissident qui s’était réfugié en Grande-Bretagne un mois plus tôt : « Robert témoigne de tortures l’année dernière dans l’infâme centre de police de Châteauneuf : “Nous avions amené le prisonnier dans les baraques, en bas par une trappe dans le sous-sol. Il y avait là environ quinze prisonniers dans la salle de torture. Ils avaient tous les yeux bandés. Un homme était en train de pratiquer la torture avec un chalumeau et une paire de pinces. Je l’ai vu de mes propres yeux. Celui que nous avions amené était ligoté à une échelle. Quand il ne voulait pas donner de noms, la police jetait l’échelle et il tombait sur son visage. Puis ils utilisèrent une bouteille cassée. Il y avait aussi une machine pour étirer les torturés.” Il a décrit environ quatre-vingt-dix façons de torturer, dont l’électricité avec l’eau pour augmenter la douleur [8]. »

Les escadrons de la mort : en la matière, les généraux algériens ont incontestablement innové. À l’instar de la « Main rouge » française ou de la « Triple A » argentine, ils ont certes créé, fin 1993, l’Organisation des jeunes Algériens libres (OJAL) et l’OSSRA (Organisation secrète de sauvegarde de la République algérienne) : il s’agissait, purement et simplement, de commandos constitués d’hommes de la police politique du régime, le sinistre DRS [9]. Après avoir liquidé des dizaines d’opposants, en se faisant passer pour des civils anti-islamistes, ces pseudo-organisations disparaîtront à la mi-1994. Car au même moment, les chefs du DRS ont préféré généraliser le déploiement et l’action d’escadrons de la mort également composés de leurs hommes, mais se faisant passer pour des terroristes islamistes [10].

Les rafles et les disparitions forcées : dès janvier 1992, les forces de sécurité ont multiplié les rafles de civils, arrêtés illégalement, systématiquement torturés et déportés par milliers dans des camps de concentration ouverts à cette fin dans le Sahara. Par la suite, principalement du printemps 1994 à 1998, les enlèvements seront presque toujours suivis d’exécutions sommaires (attribuées aux islamistes quand les cadavres sont rejetés en pleine rue) ou de « disparitions » : selon plusieurs témoignages de militaires dissidents, la plupart des « disparus » - dont le nombre est évalué à au moins 20 000 par les organisations de défense des droits de l’homme - ont été liquidés, les forces de sécurité se débarrassant de leurs corps selon les mêmes méthodes qu’en Argentine ou qu’en Algérie quarante ans plus tôt (enterrement dans des tombes anonymes ou des fosses communes, cadavres jetés dans la mer à partir d’hélicoptères...).

La centralisation de la répression et le quadrillage du territoire : sur ce plan, les généraux algériens ont suivi scrupuleusement les méthodes de l’« école française ». Dès l’été 1992, a été constitué un « Centre de commandement de la lutte anti-subversive » (CCLAS), dirigé par le général Mohamed Lamari et réunissant les régiments de para-commandos des « forces spéciales » de l’armée (ANP) et les unités du DRS [11]. Et en mars 1993, les différentes unités du CCLAS ont été déployées dans tout l’Algérois - région la plus peuplée du pays, où s’est concentrée, tout au long de la guerre, la plus féroce répression des populations civiles -, découpé en six « secteurs opérationnels », eux-mêmes divisés en sous-secteurs [12]. Dans la pratique, la coordination de la « sale guerre » a été secrètement assurée, pour l’essentiel, par la police politique, le DRS, qui avait de fait autorité sur l’ensemble des forces de répression : forces spéciales de l’armée et unités du DRS, mais aussi de la police et de la gendarmerie, et milices civiles créées à partir de mars 1994 sur le modèle des « supplétifs » de l’armée française (harkis, mokhzanis, etc.) pendant la guerre d’indépendance. L’épine dorsale de cette organisation était constituée des fameux CTRI (centres territoriaux de recherche et d’investigation), antennes de la direction du contre-espionnage du DRS, dirigée par le général Smaïl Lamari, dans chacune des six régions militaires, fédérant autour d’eux des dizaines de centres secrets de détention et de torture [13] - l’équivalent exact des « détachements opérationnels de protection » (DOP) de l’armée française pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (voir supra, chapitre 9)...

Mais, bien plus encore que dans le cas du « modèle français » de la première guerre d’Algérie et des dictatures latino-américaines des années 1970, ce dispositif de « guerre révolutionnaire » est resté soigneusement caché derrière la façade civile du pouvoir, contrôlé en sous-main par les généraux, comme l’a bien vu Algeria-Watch : « Il est essentiel de souligner que les organigrammes de ce “noyau dur” du dispositif de répression sont restés, tout au long de ces années, très largement secrets (ce n’est que par le recoupement de témoignages de militaires et policiers dissidents que les informations précédentes ont pu être synthétisées). Par ailleurs, les opérations de répression elles-mêmes ont été le plus souvent menées de façon quasi clandestine, avec des moyens sophistiqués pour tenter d’effacer toute trace des violations systématiques des droits humains. Cette organisation de l’opacité explique que, souvent, les chaînes de commandement officielles ne correspondent pas à la réalité du terrain (au point qu’il n’est pas rare, par exemple que des officiers du DRS puissent donner des ordres à des officiers de l’ANP de grade supérieur). Seuls les quelques généraux au cœur du pouvoir sans discontinuer depuis 1992 (essentiellement les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïn Lamari, Kamel Abderrahmane, Brahim Fodhil Chérif) ont une vision d’ensemble des méthodes illégales (en particulier la manipulation des groupes armés islamistes) employées par les différentes composantes de la “machine de mort” qu’ils ont déployée contre la population [14]. »

L’action psychologique : c’est sans conteste dans ce domaine que les généraux algériens ont le plus nettement dépassé les enseignements du colonel Lacheroy, du capitaine Léger et des 5e bureaux (voir supra, chapitre 8). Forts de l’expérience accumulée depuis 1962 par la Sécurité militaire - dont nombre des cadres ont été formés dans les écoles du KGB et de la Stasi -, ils ont conduit à partir de 1992 une action de désinformation particulièrement élaborée, reposant notamment sur l’infiltration et la manipulation des groupes armés islamistes, à la fois pour contrôler et diviser leurs adversaires et pour intoxiquer l’opinion publique internationale. À l’image de la « Force K », ce contre-maquis prétendument anti-français créé par la DST en 1956 pour lutter contre le FLN [15], les chefs du DRS ont créé des faux maquis islamistes - dirigés par des officiers transformés en « émirs » - et infiltré les vrais, au point d’éliminer ces derniers et de s’assurer, à partir du début de 1996, l’entier contrôle du GIA (Groupe islamiste armé), fédérant les groupes armés islamistes [16].

Habileté suprême, en 1996 et 1997, c’est à ces groupes, connus de tous avec terreur comme les « égorgeurs », que sera dévolue par les généraux la tâche classique de la « guerre révolutionnaire » de déplacer les populations civiles pour mieux les contrôler : à coup de massacres aveugles, dont les plus atroces surviendront à l’automne 1997 [17], près d’un million et demi de personnes seront contraintes à quitter leurs villages et à s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes - où elles vivent toujours, dans une misère atroce, en 2004 [18]...


[1Éditions La Découverte, septembre 2004, 456 pages, 22 €.

[2Selon le général Khaled Nezzar, qui était alors ministre de la Défense, c’est la « société civile » qui aurait demandé l’intervention de l’armée au lendemain du premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, qui promettaient le pouvoir législatif au FIS, le parti islamiste : « Quatre jours plus tard, le 30 décembre, au siège de la centrale syndicale UGTA est créé le Comité national de sauvegarde de l’Algérie (CNSA). Il réunit l’Union générale des travailleurs algériens UGTA, l’Association des cadres de l’administration publique, l’Union nationale des entrepreneurs publics, la Confédération générale des entrepreneurs privés, des représentants de l’Organisation nationale des moudjahidine (les anciens combattants pour l’indépendance de l’Algérie) ainsi que de très nombreuses organisations de femmes, d’artistes, d’intellectuels, de journalistes et l’appui de certains partis politiques. Un mouvement profond jaillit de ces masses inquiètes pour demander l’interruption du processus électoral » [[Cité in Ali Haroun et alii, Algérie. Arrêt du processus électoral, enjeux et démocratie, Publisud, Paris, 2002, p. 49.

[3Cité par Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang. Algérie : comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes, Denoël, Paris, 2003, p. 162.

[4Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie : la machine de mort, octobre 2003.

[5Voir à ce sujet la somme, très précisément documentée, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, La Découverte, Paris, 2004.

[6Comité national contre la torture, Cahier noir d’octobre, ENAG, Alger, 1989.

[7Voir Me Mahmoud Khélili, La Torture en Algérie (1991-2001), Algeria-Watch, octobre 2001, <www.algeria-watch.org/mrv/mrvtort/t...> .

[8John Sweeney, « Atrocités en Algérie : “Nous étions les meurtriers qui ont tué pour l’État” », The Observer, 11 janvier 1998.

[9Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 369.

[10Ibid., p. 373.

[11Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., pp. 190-193.

[12Habib Souaïdia, La Sale Guerre, La Découverte, Paris, 2001, p. 99.

[13Quatre-vingt-quinze de ces centres ont été répertoriés par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie : la machine de mort, op. cit.

[14Ibid.

[15Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 27.

[16Ibid., p. 465 ; et Mohammed Samraoui, Chronique des années de sang, op. cit., p. 214 sq.

[17Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie. Crimes et mensonges d’État, op. cit., p. 502 sq.

[18Norwegian Regugee Council, « Plus d’un million de déplacés internes sont ignorés par la communauté internationale », Oslo, mars 2004.