Histoire coloniale et postcoloniale

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la torture pendant la guerre d’Algérie

juillet 2003, par nf

Paroles d’historiens.

" Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire." Jean Jaurès

Les « opérations de maintien de l’ordre » en Algérie sont officiellement devenues « la guerre d’Algérie » par le vote des députés le 10 juin 1999. Mais c’est plus récemment, en juin 2000, que le débat sur la torture pendant cette guerre (1954-1962) a pris une ampleur imprévue en France et en Algérie.

Le Monde, 21 juin 2000

En effet, à la suite du témoignage de Lila Ighilahriz, militante algérienne torturée en 1957 à Alger, le général Massu a déclaré : « le principe de la torture était accepté ; cette action, assurément répréhensible, était couverte, voire ordonnée, par les autorités civiles, qui étaient parfaitement au courant » (le Monde 21 juin 2000).

Le 31 octobre 2000, 12 personnalités lancent dans l’Humanité un appel à la condamnation de la torture lors de la guerre d’Algérie :

« Des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire française et la mémoire algérienne resteront hantées par les horreurs qui ont marqué la guerre d’Algérie tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue.

Ce travail de mémoire appartient à chacun des deux peuples et aux communautés, de quelque origine que ce soit, qui ont cruellement souffert de cette tragédie dont les autorités françaises portent la responsabilité essentielle en raison de leur obstination à refuser aux Algériens leur émancipation. ».

Les signataires concluaient en demandant au président de la République et au premier ministre de condamner publiquement ces pratiques. Cet appel était notamment signé par Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet, Henri Alleg et Simone de Bollardière.

Lors du dîner annuel du CRIF, le 4 novembre 2000, le premier ministre a apporté son soutien à cet appel en évoquant le nécessaire « travail de vérité » ; par la suite, il devait préciser que la recherche de la vérité relève du travail des historiens.

Ecoutons donc ce que les historiens nous disent !

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Des historiens soulignent l’emploi “systématique” de la torture par l’armée française en Algérie

par Florence Beaugé [Le Monde 3-4 décembre 2000 ]

PEUT-ON PARLER, à propos de la torture en Algérie par l’armée française, de « dévoiements qui étaient minoritaires [et] n’étaient pas ignorés », comme l’a dit le premier ministre, mardi 28 novembre, à l’Assemblée nationale ? Les historiens interrogés récusent le terme « minoritaires » de façon catégorique. « Si M. Jospin veut dire par là que tous les soldats du contingent n’ont pas pas torturé, il décline une évidence ! Mais s’il veut dire que les actes de tortures commis par l’armée française sur les Algériens ont été exceptionnels, alors là, il manque complètement le coche ! », estime Pierre Vidal-Naquet. L’auteur de La Torture dans la République (Editions de Minuit, 1972) se dit surpris que le premier ministre n’ait toujours pas pris conscience « du caractère absolument banal de la torture en Algérie » avant et après 1957, à Alger comme dans les campagnes.

Robert Bonnaud n’hésite pas à parler, quant à lui, d’une « culture de la torture » au sein de l’armée française dans les années 50. Cet historien, rappelé en Algérie en 1956, est l’auteur d’un témoignage resté célèbre : La paix des Nementchas ( Esprit, avril 1957). « La quasi totalité des officiers qui nous encadraient avaient fait l’Indochine et avaient eux-mêmes pratiqué, ou vu pratiquer, la torture, se souvient-il. Du point de vue des Algériens, la question qui se pose est l’inverse de la nôtre. Il ne s’agit pas pour eux de savoir qui a été torturé, mais plutôt qui ne l’a pas été ! Les deux mamelles de la pacification en Algérie ont été la torture systématique des suspects - et il en fallait peu pour être suspect - et l’exécution des prisonniers, en particulier ceux qui avaient été blessés au combat, même ceux qui auraient pu tout à fait s’en sortir. »

DOCUMENTS RÉVÉLATEURS

Benjamin Stora, professeur des universités, actuellement chercheur à Rabat, n’est pas étonné par la volonté affichée de la plupart des responsables politiques de minimiser le problème. « Cela fait 25 ans que je travaille sur le sujet et, dès qu’il remonte à la surface, je constate la même réaction, raconte l’auteur de l’ouvrage Le Transfert de mémoire (La Découverte, 1999) et de 18 livres portant sur l’histoire contemporaine de l’Algérie. La classe politique fait bloc, de façon dure et homogène, autour de l’Etat, de l’armée et de la hiérarchie militaire » Une attitude qu’il explique aisément puisque 6 à 7 millions de personnes, selon ses calculs, sont concernées par l’Algérie, aujourd’hui en France : entre les soldats ayant effectué leur service militaire sur le terrain, les « pieds-noirs », les harkis, les Algériens immigrés, les beurs et les « porteurs de valises », ainsi que leurs descendants à tous, on aboutit sans peine à 6 millions de personnes « qui ont l’Algérie au coeur ».

Pour Madeleine Rebérioux, beaucoup de gens de bonne foi ignorent cependant encore l’ampleur du drame qui s’est joué en Algérie pendant plus de huit ans. « Il sera bien sûr difficile de quantifier l’horreur, mais en ayant accès à toutes les archives, on arrivera à obtenir davantage de précisions, estime l’ancienne présidente de la Ligue des droits de l’homme, en particulier sur le fait que l’on torturait dans les commissariats en Algérie bien avant que l’armée ne s’y mette. D’ailleurs, l’un des premiers cas de tortures recensés par l’historienne Sylvie Thénault date de 1936. »

Claire Mauss-Copeaux, chercheur associée au Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo) à Lyon, souligne pour sa part que « ce voyage au bout de la mémoire et de la violence » est loin d’être terminé. Sa thèse de doctorat d’histoire contemporaine portant sur la mémoire de la guerre d’Algérie, soutenue en 1995, s’appuie sur des témoignages d’appelés et des archives militaires inédites du Service historique de l’armée de terre (SHAT) à Vincennes. Publié sous le titre Appelés en Algérie, la parole confisquée, (Hachette, 1999), ce travail est une excellente source d’informations. « Ce qui m’a glacée en consultant les archives, c’est de découvrir qu’il y avait un arsenal de textes qui permettaient la violence, la torture et les exactions, et cela dès le départ. Dès avril 1955, date de la loi sur l’état d’urgence, on avait donné aux militaires toute latitude pour mener une guerre totale », raconte cette agrégée d’histoire.

Deux documents sont particulièrement révélateurs. Le 1er juillet 1955 - soit un mois et demi avant l’insurrection du Constantinois du 20 août, considérée par de nombreux historiens comme le vrai début de la guerre d’Algérie - un texte contresigné par le ministre de l’intérieur de l’époque, M. Bourgès-Maunoury, et le ministre de la défense nationale, le général Koenig, était diffusé dans tous les régiments français d’Algérie. Cette « instruction n° 11 », qui a recueilli « la pleine adhésion du gouvernement », stipule que « la lutte doit être plus policière que militaire (...) Le feu doit être ouvert sur tout suspect qui tente de s’enfuir (...) Les moyens les plus brutaux doivent être employés sans délai (...) Il faut rechercher le succès par tous les moyens. » Autre découverte de Claire Mauss-Copeaux : un texte du 3 août 1955, signé par le même général Koenig, mais aussi par le ministre de la justice, Robert Schuman. Il précise la conduite à tenir en cas de plaintes faisant suite à « de prétendues infractions » attribuées aux forces de l’ordre : « une action supprimant la responsabilité pénale de ses auteurs (...) [sera suivie] d’un refus d’informer ( ...) Les plaintes devront faire l’objet d’un classement sans suite, dès lors qu’il apparaîtra incontestable que ces faits sont justifiés par les circonstances, la nécessité, ou l’ordre de la loi. » En d’autres termes, le pouvoir civil assurait d’avance aux militaires l’impunité pour les dépassements qu’il exigeait d’eux. Et cela, deux ans avant la « bataille d’Alger », supposée avoir constitué le tournant en matière d’exactions.

BASSES ŒUVRES

Il faut lire aussi cette courte note d’un officier de renseignement (OR) du 2e Régiment de chasseurs parachutistes, qui manifeste son inquiétude et son désarroi à ses supérieurs, à la fin de la « bataille d’Alger » : « Aucune note de base n’explique aux OR leur véritable travail ainsi que leurs droits. Les processus d’interrogatoires, indispensables pour la guerre révolutionnaire, expliqués oralement et recommandés par les chefs de service de renseignements, ne font l’objet d’aucune codification écrite », regrette-t-il.

En 1958 - peut-être même plus tôt - on rechignait de moins en moins à employer le mot « torture ». Il figure en toutes lettres dans un autre document mis au jour par Claire Mauss-Copeaux. A cette époque, on enseignait la torture - du moins à Philippeville - et pas seulement aux futurs OR (officiers de renseignements) chargés, avec les DOP (Détachements opérationnels de protection, Le Monde du 2 décembre), d’effectuer les basses oeuvres. Un rapport de stage du commandant de l’école Jeanne-d’Arc, un centre d’entraînement pour officiers, se félicite, en novembre 1958, de voir que « l’état d’esprit évolue » . Certes, il est dommage que « certains [prêtres] éprouvent des difficultés à se dépouiller d’une argumentation style Témoignage chrétien (...) [Cependant] , le problème des tortures est abordé objectivement, en introduisant, pour la première fois peut-être dans leur esprit, les éléments mission et réalité qui n’altèrent pas la conscience, même chrétienne. »

Au fur et à mesure que se multiplieront les travaux d’historiens, que s’ouvriront les archives publiques et privées, et que se libèrera la parole des appelés, écrasés depuis quarante ans par le poids de la responsabilité et de la culpabilité collective, les politiques pourront-ils continuer de parler de « dévoiements minoritaires » en Algérie ?

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Guerre d’Algérie : une thèse souligne la généralisation de la torture

par Philippe Bernard [Le Monde 7 déc. 2000]

Une jeune normalienne, Raphaëlle Branche, a soutenu, mardi 5 décembre, sa thèse de doctorat d’histoire intitulée « L’armée et la torture pendant la guerre d’Algérie. Les soldats, leurs chefs et les violences illégales » devant un parterre d’universitaires et de journalistes. Ce travail vient éclairer le débat actuel sur la torture durant la guerre d’Algérie en présentant notamment un décryptage inédit des « journaux de marche des opérations » tenus par chaque régiment, du dépouillement de nombreuses archives civiles et militaires et de longs entretiens avec des militaires. [1]

Non, la torture n’est pas une création ex nihilo de la guerre d’Algérie ; non elle n’a pas été seulement le fait de quelques militaires sadiques et isolés, expose, en substance, le travail de Mme Branche. La torture, au contraire, s’inscrit dans une histoire, celle de la colonisation et de sa remise en cause radicale entre 1954 et 1962. Son ampleur ne s’explique que par la dimension totale de l’affrontement : l’ennemi était alors constitué non pas seulement par une armée mais, progressivement, par tout un peuple rebelle à l’ordre colonial que la France avait décidé de maintenir, par un mélange de méthode forte et, tardivement, de tentatives de réformes politiques et sociales.

Cette thèse est issue du décryptage inédit des « journaux de marche des opérations » tenus par chaque régiment, du dépouillement de nombreuses archives civiles et militaires et de longs entretiens avec des militaires.

L’originalité de ce travail réside d’abord dans l’analyse des origines de la torture, de ses différentes formes et de son ampleur. Ainsi, selon Raphaëlle Branche, un détour par la guerre d’Indochine s’avère indispensable : c’est là, dans son combat perdu contre les communistes du Vietminh, que l’armée française a puisé sa perception de la guerre révolutionnaire et des moyens de la combattre ; c’est aussi dans le désastre et l’humiliation de Dien Bien Phu qu’est née une certaine volonté de vengeance. Le discours de l’armée, dont les hauts responsables n’étaient pas nécessairement dupes, selon la thèse, consistait à assimiler le FLN à une subversion communiste et la rébellion à une guerre révolutionnaire de type indochinois. Dans cette vision, exacerbée par un profond racisme, il s’agit non seulement de lutter contre des maquisards armés mais aussi contre tous les nationalistes liés à un réseau de résistance à la colonisation française. D’où l’importance primordiale accordée au renseignement et le développement, en Algérie, de l’« action psychologique », transposition des méthodes subies par les prisonniers français aux mains du Vietminh.

Les détachements opérationnels de protection (DOP), l’un des nombreux sigles qui cachaient les structures spécialisées dans les « interrogatoires poussés », sont nés en Indochine, explique Mme Branche, où leur tâche se cantonnait à l’utilisation d’agents infiltrés chez l’ennemi. Exacerbée, la religion du « renseignement » allait faire le reste.

UNE « RÉALITÉ PROTÉIFORME »

Certes, la torture policière existait en Algérie avant l’insurrection de 1954, comme en témoigne la mise en garde immédiatement lancée, dès cette date, par François Mauriac. Certes, l’armée y a eu largement recours pendant la « bataille d’Alger », qui fut, en 1957, un « point de non-retour » à cet égard. Mais le passage à une guerre totale correspond, selon la thèse, à l’arrivée à la tête de l’état-major d’Alger du général Salan en décembre 1956. (...) Si la Vème République naissante s’efforce, en vain, de faire reculer la « gangrène », la IVème s’est illustrée par sa duplicité ; selon Raphaëlle Branche « c’est la coexistence d’instructions, caractérisées souvent par un grand flou, et d’une pratique massive de la torture qui constitue une des spécificités de la guerre d’Algérie. ». Ainsi, dans les archives d’Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, Raphaëlle Branche a retrouvé la trace du « gros dossier » qu’il avait transmis en octobre 1956 à Guy Mollet, alors président du Conseil. Lourd des multiples témoignages parvenus au journal, ce document ne semble nullement avoir été utilisé par un homme qui, publiquement, assurait que les cas de torture se comptaient « sur les doigts de la main ».

« Réalité protéiforme » pratiquée sans trace écrite, la torture est implicitement justifiée par la recherche de renseignements sur des réseaux. Mais son efficacité paraît limitée à l’égard du but affiché. Les codes utilisés pour répertorier la qualité des réponses obtenues par la violence se traduisent par des « X1 » ou « X0 », c’est-à-dire « beaucoup de bruit pour rien », a remarqué Jean-Charles Jauffret, professeur d’histoire à l’IEP d’Aix-en-Provence, membre du jury. C’est que la torture, d’outil de renseignement, est devenue aussi en Algérie un instrument de terreur et d’humiliation, comme en témoignent la mise à nu systématique des victimes, le fait que ni les enfants ni les vieillards n’ont été épargnés, la fréquence des viols commis au moyen d’objets.

Pessin, Le Monde, 7 décembre 2000

« La torture n’a jamais été un moyen parmi d’autres d’obtenir des renseignements, car elle détruit la dignité humaine de façon radicale, a soutenu Raphaëlle Branche. Le fait que des Algériens soient torturés était considéré comme aussi important que le fait que tous les Algériens aient peur de subir de tels traitements. » Pour l’historienne, la torture ne se réduit pas à un corps-à-corps mais s’inscrit dans un contexte plus large incluant les spectateurs présents, la collectivité des Algériens et l’Etat français. « Torturer, ce n’est pas seulement faire parler, c’est aussi faire entendre qui a le pouvoir », a-t-elle expliqué.

« LA FACE CACHÉE »

Dans ces conditions, la torture ne fait nullement figure d’exception, mais comment en mesurer l’ampleur ? Ce type de traitement n’était pas pratiqué systématiquement, répond la thèse, mais « elle faisait partie des violences qu’il était possible d’infliger et cette tolérance, voire ces encouragements ou ces recommandations des chefs, explique qu’elle ait été pratiquée sur tout le territoire algérien pendant toute la guerre et dans tout type d’unité ». La torture a-t-elle été systématique ? La réponse est négative si l’on observe qu’il n’existait pas de structure cohérente chargée de la torture, à l’exception des DOP. Mais elle devient positive, si l’on considère « le contexte incitatif produit par une certaine vision du monde, des Algériens, de la guerre », a argumenté Mme Branche.

Pour autant, son travail ne fait pas l’impasse sur la réalité des chiffres. Il estime « crédible » le nombre de 108 175 Algériens passés par la ferme Améziane, dans le Constantinois, le plus connu des centres de torture, nombre avancé en 1961 par le journal Vérité-Liberté, en précisant que des personnes ont pu y être internées à plusieurs reprises. A propos d’un témoignage sur la torture par l’électricité - la « gégène » -, la thèse va plus loin en affirmant que « des centaines de milliers d’Algériens [...] ont éprouvé dans leur chair » pareille souffrance.

Avant de décerner à Raphaëlle Branche, à l’unanimité, la mention très honorable et les félicitations, les membres du jury ont multiplié les formules dithyrambiques. Ce travail qualifié de « magistral », « fera date », ont-ils pronostiqué, car il « révèle la face cachée de la République », a ajouté Pierre Vidal-Naquet. Tous historiens, ils ont admis n’être pas sortis indemnes de sa lecture.

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Une interview de Pierre Vidal-Naquet

[extraits, Le Monde, 28 nov 2000]

De quelle façon les lois d’amnistie empêchent-elles aujourd’hui toute action judiciaire éventuelle ?

Deux lois d’amnistie ont été décidées en 1962. La première concernait les Algériens mêlés à l’insurrection et ceux qui les avaient aidés en Algérie ; la seconde effaçait toutes les infractions commises dans la répression de l’insurrection. Cette symétrie était parfaitement mensongère, car, d’un côté, on amnistiait des crimes dont les auteurs avaient pour la plupart déjà été châtiés (guillotinés pour deux cents d’entre eux) ou qu’on avait abattus lors de « corvées de bois » (par dizaines de milliers). De l’autre, on effaçait des crimes qui n’avaient jamais été réprimés alors qu’ils étaient passibles de la peine de mort. Le gouvernement a même fait voter une loi spécifique pour permettre le non-lieu dans l’affaire Audin... Après cette double amnistie, les seuls actes de torture pouvant être poursuivis sont les tortures infligées aux membres de l’OAS.

La référence au « crime contre l’humanité » permettrait-elle de passer outre ?

En vertu de l’article 6C du statut de Nuremberg, les tortures infligées à des personnes en raison de leurs origines constituent des « crimes contre l’humanité ». La répression sanglante de la manifestation du FLN du 17 octobre 1961 à Paris appartient indubitablement à cette catégorie. Jusqu’à présent cependant, toutes les tentatives des avocats sur ce point se sont heurtées à l’obstruction du parquet. Mais beaucoup d’autres massacres perpétrés pendant la guerre d’Algérie méritent la même qualification. Quand on rasait une mechta et qu’on tuait tous ses habitants, c’était un crime contre l’humanité. Quand, en 1955 à Philippeville, on a rassemblé les gens dans un stade pour en massacrer un millier, en représailles à des meurtres épouvantables commis par le FLN, on a vraiment tué les gens pour leur faciès... Cela dit, je ne demande pas un châtiment pénal pour tous ces crimes, mais il me semble que le moins qu’on puisse faire serait de les reconnaître et, au besoin, de consacrer à cette période un musée comme on l’a fait dans les Cévennes pour évoquer la répression contre les camisards.

 » Je ne voudrais pas terminer sans faire un lien entre ce dont nous parlons et les événements actuels au Proche-Orient. Depuis 1967, je vis dans la peur que le conflit israélo-arabe ne « s’algérianise ». Or c’est très exactement ce qui est en train de se produire : on se retrouve devant un Etat qui défend des noyaux monstrueusement coloniaux. Il est d’ailleurs significatif que l’explosion actuelle ait lieu en grande partie à cause de ces implantations coloniales. Si les Israéliens ne prennent pas conscience de ce fait, ils vont droit à un désastre du type de celui que les pieds-noirs ont connu en 1962. Pour l’instant, ils sont d’une inconscience absolument terrifiante. Or, si l’histoire sert à quelque chose, c’est à ouvrir les yeux... »


[1Un livre tiré de cette thèse a été publié : La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, par Raphaëlle Branche, éd. Galimard, 2001.