Histoire coloniale et postcoloniale

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la triade nostalgérique - stèle, mur, musée de Perpignan, de Roger Hillel.

lundi 1er juin 2015, par nf

Ce livre raconte comment Perpignan est devenue la capitale des nostalgiques de l’Algérie française (les "nostalgériques") avec la création en 2003 d’une stèle OAS, d’un "mur des Français d’Algérie disparus" et d’un centre de documentation des Français d’Algérie en 2012.

Rien de cela n’aurait été possible sans le soutien partisan de la mairie de Perpignan au lobby pied-noir du Cercle algérianiste.

Roger Hillel s’est lui-même impliqué pendant dix ans dans un collectif qui s’est battu en vain contre cette triade incongrue et la falsification de l’histoire franco-algérienne.

Au-delà de la narration des péripéties de ce combat, l’auteur s’attarde sur une des plus stimulantes expériences de sa longue vie militante : la découverte de l’existence de pieds-noirs progressistes.

Ainsi, reconnaît-il que sans eux, il n’aurait jamais pris conscience du traumatisme subi par les pieds-noirs du fait de leur exode de 1962. Il montre aussi comment au cours de son long cheminement, il a acquis la certitude de l’inanité de « la guerre des mémoires » et que pour y échapper, le recours aux travaux des historiens qualifiés était un passage obligé.

Roger Hillel, ancien professeur d’université, est depuis plusieurs années journaliste au Travailleur Catalan. Il s’y est spécialisé dans le traitement des questions relevant du colonialisme passé et présent et de toutes les manifestations de racisme et de xénophobie. Depuis 2005, il est l’un des animateurs du collectif d’organisations d’abord dénommé “Non au musée de la mairie de Perpignan à la gloire de la colonisation”, puis “Pour une histoire franco-algérienne non falsifiée”.

Roger Hillel, La triade nostalgérique : stèle, mur, musée de Perpignan
Éditeur : Alter Ego, préface Éric Savarèse


Préface d’ Èric Savarèse

Il y a quelques années, alors que j’étais récemment affecté, comme Maître de Conférences en science politique à l’Université de Perpignan, l’on me proposa de participer au cycle de conférences perspectives. Il s’agissait de conférences assurées à l’Université, ouvertes au public, possibles sur tout type de sujets, et destinées à marquer la présence de l’université dans la cité. Enthousiaste à l’idée de m’investir, comme chercheur, dans une démarche citoyenne, j’acceptai et proposai une conférence sur le thème « Les pieds-noirs, enjeux d’histoire, enjeux de mémoire », finalement prononcée le 19 janvier 2005.

A l’époque, je venais de publier plusieurs travaux sur ces questions. Contrairement à certains intellectuels un brin faussaires (Max Gallo, BHL) qui s’assoient sur les règles du métier en cherchant la validation de leurs thèses dans les médias et non auprès de leurs pairs, je crois avoir quelque chose à dire, comme chercheur, sur les pieds-noirs. Si je m’autorisai à en parler publiquement, c’est seulement après avoir beaucoup enquêté, lu, interrogé, analysé des matériaux multiples, et publié sur la question. En ce 19 janvier 2005 donc, l’amphithéâtre réservé pour l’occasion était plein à craquer, parce que Perpignan est une ville qui compte de nombreux pieds-noirs. Dès l’entame de mon propos, et sans que rien de sérieux n’ait été abordé, les remarques fusèrent : « Gaullistes menteurs », « Communistes assassins », « FNACA fellaga », etc. Fût-ce avec courtoisie, Madame Simon-Nicaise, vice-présidente du Cercle algérianiste, et actuellement conseillère municipale à Perpignan, m’interrompit plusieurs fois, au point que le collègue, responsable scientifique du cycle de conférences, Régis Olivès, fut obligé de la rappeler à l’ordre pour lui demander de laisser le conférencier s’exprimer avant la séquence de questions/discussion.

Une heure plus tard, les auditeurs avaient compris que j’étais venu pour tenter d’expliquer, de comprendre, d’expliciter. Et non pour juger. Ils m’applaudirent même chaleureusement, et la discussion se poursuivit, courtoisement devant l’amphi, avec la présidente du Cercle algérianiste. Une auditrice pied-noir, ayant trouvé par la suite mon adresse électronique, m’enverra un mail fort sympathique, pour me dire qu’elle avait apprécié le propos et été surprise par mon calme olympien… La discussion se poursuivra, avec cette personne comme avec d’autres, afin de prolonger mes investigations sur les pieds-noirs et sur les liens entre la mémoire et les comportements politiques.

A plusieurs reprises, depuis, j’ai fait l’expérience des joutes verbales qui rythment les conférences prononcées sur les pieds-noirs, la guerre d’Algérie, la question des mémoires algériennes, les politiques mémorielles. « Faudrait-il un psychiatre dans la salle pour aborder ces sujets qui sentent le soufre ? » m’est-il arrivé de dire en souriant, y allant de mon bon mot pour rendre l’atmosphère moins pesante. Ayant travaillé dans des facultés de droit, je reconnais avoir souvent envié mes collègues juristes qui mènent leurs investigations dans des questions devenues aussi banales que le divorce, et qui peuvent dispenser leur savoir sans qu’il soit aussi difficile de gérer les émotions… Pourtant, depuis la publication de mon livre L’invention des pieds-noirs (Séguier, 2002), je n’ai jamais cessé de prendre de multiples précautions. J’ai plusieurs fois souligné, oralement comme par écrit, qu’aborder la question des pieds-noirs revenait à s’interroger sur un groupe d’individus récent et clivé, mais dont tous les membres étaient marqués par des souffrances. D’où l’impérieuse déconstruction des stéréotypes qui jalonnent l’histoire franco-algérienne, qu’ils soient appliqués aux actuels Algériens comme aux anciens Français d’Algérie devenus, par le truchement des rapatriements, des pieds-noirs. A ce titre, il faut ainsi mentionner que la question de l’OAS (Organisation Armée Secrète) ne se résume pas à la seule participation des Français d’Algérie aux actions criminelles de cette organisation ; il s’agit aussi de comprendre dans quelle mesure, entre 1961 et 1962, ces derniers ont pu croire que l’OAS était susceptible de sauver l’Algérie Française. Que c’est précisément cette croyance, forgée dans une situation désespérée, qui fonde le soutien d’une partie des Français d’Algérie à l’OAS, et non pas une adhésion massive aux idées fascistes de quelques-uns des fondateurs de cette organisation.

Une auteure comme Marie Cardinal a parfaitement illustré l’ambiguïté de cette adhésion en évoquant un « peuple en rut », prêt à tout pour sauver sa terre lorsque se profile le risque de départs massifs des Français d’Algérie. En terme analytique, la nuance a parfois des vertus : il n’est pas question de faire des Français d’Algérie une population de « terroristes ». Pour des raisons homothétiques, il est aberrant de faire des pieds-noirs d’incorrigibles racistes ou d’anciens nababs ayant prospéré en faisant « suer le burnous » : les Français d’Algérie avaient un niveau de vie en moyenne inférieur à celui des métropolitains, et seule une petite minorité d’entre eux possédaient de grandes propriétés agricoles, tandis que la plupart travaillaient dans la fonction publique, le commerce, le bâtiment, l’industrie naissante.

L’indépendance algérienne a provoqué un exil massif et anxiogène des pieds-noirs vers l’ancienne métropole. Or, c’est bel et bien le délitement du modèle colonial qui en était la cause. En effet, les premières revendications des futurs « Algériens » ne concernaient pas l’indépendance, mais l’accès à la pleine citoyenneté des Français musulmans : elles se heurteront invariablement à des refus. Dans ces conditions, ce sont les Français d’Algérie et les Harkis qui servirent de fusibles lorsque le droit colonial n’a plus eu d’autres fonctions que celle d’officialiser la fiction de l’Algérie française. Faudrait-il donc, alors que c’est l’échec du système colonial qui transforme les Français d’Algérie en « provinciaux sans province », réhabiliter le colonialisme pour redéfinir la place des pieds-noirs dans la société française, et ainsi vouloir faire comme si les causes de leurs blessures morales pouvaient être constituées en ressources ?

Doit-on gérer la souffrance des pieds-noirs en revenant à un « joli temps des colonies », et en oubliant une domination coloniale (déni de citoyenneté, code de l’indigénat, dépossession foncière et paupérisation des Français musulmans) dont les pieds-noirs ne sauraient être collectivement tenus pour responsables ? La parabole a ses limites, mais elle fait sens lorsque de multiples politiques mémorielles récentes marquent une singulière inflexion. Il s’agit en effet de politiques mémorielles particularistes qui, en dépit d’une citoyenneté républicaine qui ne reconnaît, comme titulaires de droits, que des individus universellement égaux, visent des mesures spécifiques en faveur de groupes particularisés.

Ainsi, de Marignane à Perpignan, et même à travers certaines dispositions de la loi mémorielle du 23 février 2005, l’on trouve ce que Romain Bertrand a appelé une « levée du tabou anti-OAS », alors que les vieux barons gaullistes n’avaient jamais accepté la moindre réhabilitation d’une organisation qui voulut assassiner le général de Gaulle. Dans de telles situations, ce sont bien des groupes d’individus particularisés qui sont visés, comme lorsqu’il s’agit, à l’usage des « rapatriés », de valoriser « le rôle positif de l’œuvre française outre-mer » dans les programmes scolaires (loi du 23 février 2005) ou de construire, à Perpignan, sur des fonds publics, un « centre de documentation sur la présence française en Algérie. » Ou encore de créer, via la loi de 2005 précitée, un délit d’injures envers les harkis, comme si les injures, en République, pouvaient ne concerner qu’une catégorie d’individus et non l’ensemble des citoyens. Les guerres de mémoires algériennes constituent bien, comme les séquelles de Vichy ou de l’esclavage, l’un des terrains d’expérimentation de ces nouvelles politiques de la mémoire.

Sollicité, comme chercheur, à la fois par la mairie de Perpignan et par le collectif mobilisé contre le projet d’un « Centre de documentation sur la présence française en Algérie », on s’est efforcé, en organisant un colloque, en diffusant un rapport de recherche collectif, puis en coordonnant la publication du livre L’Algérie dépassionnée (Syllepses, 2008), de créer les conditions d’un dialogue à propos de l’instauration d’un « centre de documentation sur la présence française en Algérie », à Perpignan, sans toutefois accepter cette dénomination à la fois polémique et problématique. Sans trop y croire, mais en voulant nourrir le débat citoyen de nos travaux de recherche. Sans trop y croire après avoir lu, sous la plume de Pierre Bourdieu, « qu’une proposition scientifique, c’est comme une bulle du pape sur le contrôle des naissances, ça ne prêche que les convertis… » Qu’on se le dise ! Un travail de recherche, quelle que soit sa pertinence, a peu de chances de transformer des intérêts socialement constitués et les opinions qui les traduisent. Parce que la connaissance scientifique est surtout investie dans l’élaboration des politiques publiques (ici les politiques mémorielles) à des fins de défendre les arguments des multiples acteurs qui participent au processus de décision. Elle constitue ainsi une ressource mobilisable au service des intérêts et des opinions qui les traduisent, sous la forme d’expertise et de contre-expertise ; mais rarement le socle d’une délibération démocratique stylisée et idéalisée où, selon le vœu, peut-être pieux, de Jürgen Habermas, le « meilleur » argument rationnel l’emporterait. Sans trop y croire, on le redit, mais en souhaitant se donner un peu de peine pour diffuser auprès des multiples acteurs de la cité (élus, associations, collectifs, partis, citoyens) des outils d’analyse d’une situation conflictuelle en matière de mémoires algériennes.

Ainsi, à la suite du colloque organisé, à mon initiative, à Narbonne, dans les locaux de l’UPVD (19 avril 2007), un rapport de recherche collectivement signé par tous les participants au colloque a été adressé à tous les acteurs, et mis en ligne sur la toile (« Rapport de recherche sur le projet de réalisation, à Perpignan, d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie : en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?  ») [1]. Il servira de conclusion au livre mentionné plus haut, et publié sous notre direction en 2008, L’Algérie dépassionnée.

Doutant parfois de l’utilité sociale de nos recherches, formulons, ici, un autre vœu pieux : pourrait-on au moins espérer, même si notre travail ne pouvait servir de justification à toutes les positions, que les acteurs de la controverse de Perpignan assument leurs opinions et puissent confronter des arguments en y puisant des ressources ? L’un de nos collègues et amis, l’historien Yann Scioldo-Zürcher, auteur d’une thèse remarquable sur les politiques de réinclusion des pieds-noirs dans l’ancienne métropole [2], s’est vu traité de « falso-révisionniste » en exposant ses travaux, alors qu’il se contentait de démontrer que l’État français s’efforçait de procéder, au moment des rapatriements, au recouvrement des situations acquises dans l’ancienne colonie… Comment balayer d’un revers de main, et dans le registre de l’insulte, une thèse qui repose sur de longues années de travail et qui a reçu la meilleure mention devant un jury composé de Nancy Green, Marc Olivier Baruch, Gilbert Meynier, Patrick Weil, et l’auteur de ces lignes ? A notre tour d’admirer, en la matière, le calme olympien de Yann. Car la pratique consistant à rejeter invariablement la contradiction dans le lexique nauséabond du négationnisme (sic !) ne relève pas du débat démocratique ou historiographique, mais de la dénonciation calomnieuse.

Et c’est précisément parce que ce n’est pas la voie tracée par Roger Hillel, que j’ai choisi d’accepter, à sa demande, de préfacer son ouvrage La triade nostalgérique. Stèle, mur, musée de Perpignan. Infatigable journaliste bénévole pour le Travailleur catalan, mais aussi ancien professeur de Chimie à l’Université de Perpignan, j’aurais pu rencontrer Roger Hillel, comme collègue, dans cette université, si nous avions appartenu à la même génération d’enseignants-chercheurs. Mais je l’ai rencontré alors que, récemment retraité, il était devenu un journaliste curieux, remarquablement bien informé, érudit, passionné d’histoire, et investi dans la controverse autour de la construction, à Perpignan, d’un « Centre de documentation sur la présence française en Algérie ». En tant qu’acteur de la controverse, il souhaitait recourir à la lecture de travaux sur la question pour nourrir et enrichir sa propre réflexion.

Militant au parti communiste, il n’a jamais dissimulé son engagement politique et toujours affirmé, comme c’est le cas dans le corps de ce livre, que son investissement sur cette question était lié à une position de militant antiraciste et anticolonialiste. Roger Hillel s’efforce toujours de dire d’où il parle lorsqu’il s’agit de confronter des arguments, sans jamais jouer de la vérité historique comme « cache-sexe » politique. Mais il y a mieux : le récit proposé ici est fort bien documenté, et soutenu par une vraie plongée dans une littérature grise d’histoire et de science politique que nous lui avons pour partie fournie. Un effort d’autant plus méritoire qu’il sait parfaitement en tirer profit, tout en étant chimiste de formation ! A l’inverse, disons-le : jamais des membres d’associations comme le Cercle algérianiste, pourtant pilote du projet de centre de documentation plus haut évoqué, n’ont cherché à se documenter en dehors de travaux produits par des militants, la seule exception étant leur adoubement pathétique de l’ouvrage de Jeannine Verdès-Leroux, directrice de recherche au CNRS, qui a rigoureusement écrit ce qu’ils avaient envie de lire. Où l’on retrouve la question des usages militants de la littérature savante, précisément acceptable quand ladite littérature n’est pas coupée des prénotions des militants interrogés.
Souhaitons donc que le livre de Roger Hillel, qui mêle explicitation d’une posture militante et recours à des travaux d’histoire et de science politique, connaisse le succès qu’il mérite. C’est qu’il relate, avec une grande précision, les éléments et étapes d’une controverse toujours replacée dans son contexte. Pour le politiste que je suis, mais aussi pour bon nombre de citoyens soucieux de savoir comment se construisent et se conduisent les luttes, il permettra une plongée stimulante dans le monde des collectifs investis au service d’une cause. En outre le présent livre confronte, avec une grande rigueur, les arguments échangés par les acteurs, sans jamais s’abriter derrière une pseudo neutralité, et en explicitant, avec une très grande honnêteté intellectuelle, la position de son auteur. Rien que la vérité historique ? Chiche ! Mais en ces temps de guerres de mémoires algériennes, que l’on accepte au moins de discuter des conditions de sa production, et ainsi de parler des vérités qui ne traduisent que des intérêts collectivement constitués en enjeux politiques.

Éric Savarese
Professeur de science politique,
Université de Montpellier