Histoire coloniale et postcoloniale

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le 15 mars 1962 à El Biar

vendredi 7 mars 2008

Il y a une vingtaine d’années, l’historien américain Alexander Harrison a réalisé des entretiens avec d’anciens activistes de l’OAS, pour le livre Challenging de Gaulle - The OAS and the conterrevolution in Algeria - 1954-1962 qu’il a publié en 1989 [1]. L’ouvrage comporte des informations précises concernant l’assassinat des six inspecteurs des Centres sociaux éducatifs à Alger le 15 mars 1962 : d’après les témoignages qu’il a recueillis, Gabriel Anglade, aujourd’hui présent sur la liste du maire sortant de Cagnes-sur-Mer, et Joseph Rizza étaient à la tête des commandos delta 5 et delta 9 de l’OAS.

L’ouvrage publie une photo, prise à Nice en 1979, qui représente l’auteur en compagnie notamment de Gabriel Anglade, dont la légende précise que ce dernier a fait feu sur l’écrivain algérien Mouloud Feraoun.

Ci-dessous : la traduction d’un extrait du livre d’Alexander Harrison, suivie du texte d’origine en anglais. Puis un extrait d’un autre ouvrage publié en 2001, réédité en 2006, qui reprend les mêmes informations.

Page 159 de Challenging De Gaulle.

Challenging De Gaulle

traduction d’un extrait des pages 117 et 118

Degueldre, qui a ordonné l’opération, agissait rarement sans l’approbation de ses supérieurs. Le raid contre les Centre sociaux fut une opération militaire exécutée par deux des unités de commandos Delta les plus efficaces — Delta 5 dirigée par Gabriel Anglade et Delta 9 menée par Joseph Rizza. Ces deux chefs ont parlé de leur rôle dans cette opération et la description qui suit, basée sur leur témoignage, apparaît comme un récit précis des évènements tels qu’ils se sont déroulés ce jour fatal.

C’était une journée printanière et Alger était inondée de soleil, mais, dans la cache de Degueldre qui servait de Quartier Général aux commandos Delta, des hommes rébarbatifs, aux visages sévères, parlaient de la mort. Ce matin-là, comme la plupart des matins, les chefs des unités de commandos Delta se réunirent avec Degueldre qui leur communiqua les missions du jour. Il y eut un " briefing" et les « b.r.’s » [abréviation de bulletins de renseignements, ou arrêts de mort"] furent distribués. Degueldre ordonna aux commandos Delta 24 et 10, sous les ordres respectifs de Marcel Ligier et Edouard Slama de partir. Deux chefs de commandos, Anglade (Delta 5) et Rizza (Delta 9) restèrent. Degueldre dévoila alors son plan.

La nuit précédente, un informateur de l’O.A.S., Christian Salarino, avait transmis des renseignements extrêmement importants : il était prévu que Jean Petitbon [2], un des chefs d’état major des barbouzes qui avait été derrière le complot en vue d’infiltrer les commandos de Zone de l’O.A.S., visite les Centres Sociaux.

Degueldre donna l’ordre de « s’assurer de Petitbon » (en français dans le texte). Anglade et Rizza étudièrent un plan des bâtiments concernés. A 8 heures 30 tout était réglé. A 9 heures précises, il était prévu que Petitbon arriverait en hélicoptère du Rocher Noir (le siège du gouvernement provisoire) pour rencontrer les officiels qui feraient partie du futur gouvernement du pays.

Le lieu de rencontre avait été soigneusement choisi et bien gardé par des soldats français. Les Centres n’étaient situés qu’à 200 mètres d’une aire d’atterrissage de parachutistes. L’entrée était gardée 24 heures sur 24 par des sentinelles, et une section de soldats était en alerte permanente dans un bâtiment proche, à environ 200 mètres du poste de garde. (A propos de ce paragraphe, voir ci-dessous.)

Il était 9 heures 30. Les deux unités de commandos étaient sur les lieux. Un guetteur qui était là depuis 8 heures signala que l’hélicoptère qui devait amener Petitbon au point de rendez-vous n’était pas apparu. Les deux Chefs des commando Delta, Anglade et Rizza, se concertèrent puis décidèrent d’attaquer.

Rizza et ses hommes, Robert Capdellaire, Antoine Barosso, Jean-Claude Legal (également appelé « le Petit Parisien ») et Antoine Martinez, âgé de 17 ans, appelé « le Petit Antoine ») donnèrent l’assaut au poste de garde. Les deux sentinelles furent désarmées et toutes les communications radio coupées.

Transportant des mitrailleuses légères, Anglade et ses hommes, Pélicien (Kixi) Gardiola, Vincent (« Petit Vincent »), Pierrot la Grue, et Jean (Jeannot) Martinez, entrèrent en trombe dans la salle de réunion où les membres du F.L.N. étaient rassemblés. Anglade, calme et presque désinvolte, lut une liste de noms et, comme pour rassurer les présents, déclara qu’il ne s’agissait que d’un contrôle d’identité. Marchand, Hammoutène, Ould Aoudia, Mouloud Feraoun, et trois autres furent conduits à l’extérieur au lieu d’exécution.

Anglade et ses hommes firent feu. Il était 10 heures 5. Leurs prisonniers s’affaissèrent lourdement. Anglade donna alors l’ordre de repli. Ils furent suivis par Rizza et son commando.

A 10 heures 30 les deux chefs de commando Delta firent leur rapport à Degueldre. Après avoir entendu ce qui s’était passé, l’ancien lieutenant de la Légion se contenta de hocher de la tête.[32]

Note 32 :

Déclarations de Gabriel (Gaby l’Argenté) Anglade, Robert Capdellaire, Jean (Jeannot) Martinez, et Joseph (Jo le Vengeur) Rizza, faites à Edouard (Dou-Dou) Slama, à Nice, en Novembre 1987. Dans une lettre accompagnant la cassette de l’interview, Slama précise que « ni moi ni Jean Ramos n’avons participé à cette opération ». Lettre d’Edouard Slama du 10 novembre 1987.

Challenging De Gaulle

un extrait des pages 117 et 118

Degueldre, who ordered the operation, seldom acted without the approval of his superiors.

The raid against the social centers was a military operation carried out by two of the most efficient Delta commando units — Delta 5, led by Gabriel Anglade, and Delta 9, led by Joseph Rizza. Both of these leaders have spoken of their roles in this operation, and the following description, based on their testimony, appears to be an accurate account of events as they unfolded on that fateful day.

The day was springlike, and Algiers was bathed in sunshine, but in Degueldre’s hideout, which served as the central headquarters for the Delta squads, grim, hard-faced men talked of death. That morning, as on most mornings, the heads of the Delta commando units were meeting with Degueldre to get their orders for the day. There was a briefing, and the "b.r.’s" [shorthand for bulletins de renseignements, or death warrants] were handed out. Degueldre ordered Delta units 24 and 10, led by Marcel Ligier and Edouard Slama respectively, to leave. Two commando chieftains, Anglade (Delta 5) and Rizza (Delta 9), remained. Degueldre then unfolded the plan.

The night before, an information gatherer for the O.A.S., Christian Salarino, had transmitted extremely important information : Jean Petitbon, one of the chiefs of staff of the barbouzes, who had been behind the plot to infiltrate the 0.A.S.’s Zone Commandos, was scheduled to visit the social centers.

Degueldre gave the order to have Petitbon taken care of (s’assurer de Petitbon). Anglade and Rizza then studied a blueprint of the buildings involved. By 8:30 A .M. everything was set. At nine o’clock sharp, Petitbon was scheduled to arrive
by helicopter from Rocher Noir (the site of the provisional government) to meet
with officials who would be part of the future government of the country.

The site of the meeting was carefully chosen and well-guarded by French
soldiers. The centers were located only 200 yards from a parachute drap. The entrance was guarded around the dock by sentinels, and a section of soldiers was on permanent alert in a nearby building about 200 yards from the guard post.

It was 9:30. The two commando units were on the scene. A lookout that had been on the spot since 8 A.M. signalled that the helicopter that was to bring Petitbon to the meeting place had not appeared. The two Delta chieftains, Anglade and Rizza, conferred and decided ta attack.

Rizza and hiss men, Robert Capdellaire, Antoine Barosso, Jean-Claude Legal (also known as the Petit Parisien), and the 17-year old Antoine Martinet, known as Petit Antoine, led the assault on the guard post. The two sentinels were disarmed, and all radio communications were cut.

Toting submachine guns, Anglade and his men, Félicien (Kiki) Gandiola, Vincent (also known as the Le Petit Vincent), Pierrot La Grue, and Jean (Jeanne) Martinez, burst into the meeting room where the FLN. members had assembled. Anglade, in a smooth, almost offhand manner, read off a list of names, and as if to reassure those present, declared that it was only an identity check. Marchand, Hammoutène, Ould Aoudia, Mouloud Feraoun, and three others were led outside at gunpoint.

Anglade and his men opened fire. It was 10:05. Their prisoners slumped to the ground. Anglade then gave his men the order ta disengage. They were followed closely by Rizza and his squad.

By 10:30 the two Delta chieftains were reporting to Degueldre. When he heard
what had transpired, the former Legionnaire lieutenant simply nodded.[32]

Note 32 (page 136)

Gabriel (Gaby l’Argenté) Anglade, Robert Capdellaire, Jean (Jeannot) Martinez, and Joseph ("Jo le Vengeur") Rizza, as told to Édouard (Dou-Dou) Slama, Nice, November 1987. In a letter accompanying the cassette of the interview, Slama specified that "neither I nor Jean Ramos took part in this operation." Letter from Édouard Slama, November 10, 1987.

Alexander Harrison

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Uncivil War - Intellectuals and Identity Politics During the Decolonization of Algeria [3]

Les armes à la main, Gabriel Anglade et Joseph Rizza ont fait irruption à la tête de leurs camarades fascistes des commandos DELTA 5 et le DELTA 9 dans une séance de travail administratif et ont ordonné à sept hommes - Marcel Basset, Marcel Aimard, Ali Hammoutène, Mouloud Feraoun, Maxime Marchand, Salah Ould Aoudia, et Jean Petitbon [2] — de les suivre immédiatement.

un extrait de la page 62

With weapons in hand, Gabriel Anglade and Joseph Rizza led their fascist comrades in the DELTA 5 and DELTA 9 OAS squads respectively into a tranquil administrative planning session and ordered seven men — Marcel Basset, Marcel Aimard, Ali Hammoutène, Mouloud Feraoun, Maxime Marchand, Salah Ould Aoudia, and Jean Petitbon — to follow them immediately.

James D. Le Sueur

Le fils d’une des six victimes, auteur de L’assassinat de Château royal [4], affirme à la suite d’une enquête minutieuse qu’il n’y avait aucun poste de garde, aucune sentinelle, aucun endroit d’atterrissage possible dans les environs et que le siège administratif des Centres sociaux éducatifs était un lieu paisible. Loin d’être une opération de guerre, l’attentat contre un service de l’Education nationale a consisté à liquider, par surprise, des hommes innocents et sans armes, rassemblés pour une séance de travail.(Retour)


[1Alexander Harrison, Challenging de Gaulle - The OAS and the conterrevolution in Algeria - 1954-1962 - ed. Praeger, New York, 1989. Avec deux préfaces :

  • de L.H. Gann, Institution HOOVER
  • et de William Colby, ancien directeur de la C.I.A.

Les entretiens réalisés par Alexander Harrison ont été déposés avec ses archives
au Hoover Institution Archives Stanford (California).

[2Le prénom de Petitbon était René et non Jean.

[3James D. Le Sueur, Uncivil War - Intellectuals and Identity Politics During the Decolonization of Algeria, préface de Pierre Bourdieu - Première édition : Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2001 -
Seconde édition : University of Nebraska Press, 2006 - 430 pages - ISBN 0803280289.

[4Jean-Philippe Ould Aoudia, L’assassinat de Château royal - Alger : 15 mars 1962, éd. Tiresias, 1992.