Histoire coloniale et postcoloniale

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« le 8 mai 45 à Guelma et la presse française de l’époque », par Salah Guemriche

lundi 3 mai 2010, par la rédaction

Cette tribune avait été proposée au Monde, à Libé, à l’Huma et à Politis. Seul ce dernier avait accepté de la publier – le 1er juin 2006.

Le texte – un “diamant noir” – est repris ci-dessous avec l’accord de son auteur. Salah Guemriche invite à compléter sa lecture par celle des commentaires qui accompagnent sa publication récente sur Mediapart.

« Malaise français »

[Politis, 1er Juin 2006]


Je me souviens, c’était peu après le cessez-le-feu, le lendemain de la disparition de Jean Amrouche (16 avril 1962) : je fis une découverte qui, j’en prends conscience aujourd’hui, sera pour quelque chose dans ma suspicion irraisonnée à l’égard de la presse française… C’était donc à Guelma (dans le « 9.3 » de l’époque que fut le département français de Constantine), alors que j’aidais au rangement d’un local associatif jouxtant le domicile familial, je tombai sur une pile de journaux (le Monde, l’Aurore, la Croix, Le Parisien libéré, L’Humanité, Libération, Témoignage chrétien) que je ramenai secrètement chez moi, avec le sentiment d’avoir mis la main sur un trésor de guerre. Ce local, le Cercle, était connu pour avoir abrité tour à tour des réunions clandestines du PPA et du MNA. Dès ma première consultation de ces pages défraîchies, mon regard fut accroché par la une d’un numéro du Monde, daté du 18 mai 1945 : sous le titre « Malaise français », un papier traitant de la répression qui s’était abattue sur Guelma, Sétif et Kherrata. L’article se terminait par un « à suivre » qui restera mystérieusement sans suite (la rédaction du journal, interrogée par courrier en 1990, ne s’expliquait pas cette « suite » introuvable)…

En marge de l’article, une main anonyme avait griffonné une phrase attribuée à Albert Camus, une phrase-choc que je ne résistai pas à consigner dans mon cahier de textes de collégien : « Les journalistes français doivent se persuader qu’on ne règlera pas un si grave problème par des appels incon­si­dérés à une répres­sion aveugle »… Par cette phrase, je ne sais si l’auteur de l’Etranger visait le traitement journalistique des émeutes du Constantinois. Toujours est-il que, cinquante ans durant, la presse française se montrera frileuse, pour toute évocation de ces massacres qui, selon les sources, firent entre 10000 et 45000 victimes.

Pour les médias de l’époque, il ne faisait aucun doute qu’à l’origine de ces émeutes il y avait la sécheresse et la famine... Aucun journal n’eut l’idée de mener sa propre enquête, et les plus fervents défenseurs de la presse libre se contentèrent de la thèse gouvernementale du « complot antirépublicain ». C’est ainsi que l’opinion publique française accueillit sans états d’âme la version officielle, laquelle faisait fi des faits établis, même partiellement, par le rapport du général Tubert. La mission du même nom, rappelée trop tôt à Paris par le général de Gaulle, n’aura pas l’occasion d’entendre Marcel Reggui, auteur d’une scrupuleuse enquête, menée à chaud, sur la répression aveugle qui emporta, avec deux milliers de Guelmois, sa sœur et deux de ses frères (Cf. Les massacres de Guelma, La Découverte, 2006).

Mahmoud-Marcel Reggui, né en 1905 à Guelma, était un Français « d’origine musulmane » converti au catholicisme. Ancien prof de lettres à Tunis, « ami de la revue Esprit », il fut un proche de Jean Amrouche, à qui il confiera son manuscrit sur « la furie des milices coloniales ». L’homme était peu suspect de nationalisme, et croyait sincèrement aux vertus de l’assimilation, avant de rejoindre le PSU : « si ma famille a failli être anéantie, écrit-il (p. 122), c’est parce qu’elle représentait une des bonnes et heureuses réussites de la véritable colonisation » (sic). La vérité qu’il allait découvrir sur le terrain le fera déchanter, sans pour autant l’amener à sacrifier la justice à sa mère, à sa Mère patrie qu’était pour lui la France : « Les événements de Guelma ont signé la mort de l’assimilation, dont nous sommes un dernier témoignage, et ont signifié à la colonisation qu’elle était déchue de toute autorité morale pour se maintenir, autrement que par la force. » (p. 133). Son enquête, d’une minutie et d’une rigueur impressionnantes, restera durant soixante ans au fond d’un tiroir de la famille Amrouche, avant d’être exhumée par Pierre, le fils de Jean. Pourquoi aujourd’hui, en 2006 ?

Les réponses esquissées en préface par l’historien Jean-Pierre Peyroulou ne sont pas convaincantes : « le silence général en métropole sur les "événements", puis, après 1954, la guerre elle-même, la modération des positions de M. Reggui, le rôle d’intermédiaire que joua son ami J. Amrouche entre De Gaulle et Ferhat Abbas en 1959, l’engagement de Reggui et Amrouche en faveur d’une indépendance négociée. Cette conjonction historique finit sans doute, aux yeux de son auteur, par rendre impossible la publication du manuscrit » (p. 30). Mais ni J.-P. Peyroulou, dans sa préface, ni P. Amrouche, dans son introduction, ne nous éclairent sur les raisons qui décidèrent de la publication de l’enquête soixante ans après sa rédaction et dix ans après la disparition de son auteur… Quoi qu’il en soit, au bled, à Guelma, le livre dérange déjà et dérangera longtemps les familles des quelques notables « indigènes », désignés chacun par son nom, qui contribuèrent d’une manière ou d’une autre à la vindicte hystérique des milices coloniales…

A l’origine des massacres, confirme l’enquête, fut cette marche pacifique et sans armes (contrairement à ce que soutiendra la presse, de concert avec la rumeur), qui se déroula le jour même des célébrations de la victoire sur le nazisme : « Il était 18h quand le cortège s’ébranla… Partis de la ville haute, (les manifestants) se dirigeaient vers le monument aux morts pour y déposer plusieurs gerbes de fleurs. Ils arboraient les drapeaux des Alliés, de la France, de l’Algérie autonome et des pancartes : "Vive la démocratie", "Vive l’Algérie", "Libérez Messali ", "Vive la Charte de l’Atlantique", "A bas le colonialisme". Ils marchaient en ordre… » (p. 79). C’est cette manifestation revendicative qui sera réprimée dans le sang par les « Milices d’ordre » et les hommes du sous-préfet Achiary (un ancien SFIO passé au RPF avant de faire partie des créateurs de l’OAS). Les mots d’ordre et slogans entendus ou brandis lors de la manifestation n’apparaîtront dans aucun compte-rendu de presse, et seront ignorés par la classe politique, à gauche comme à droite : on insistera plutôt sur la présence d’« agitateurs arabes » (Libération, 12 mai), des « milices vichyssoises » (L’Humanité, 16 mai), alors que le Parisien libéré (17 mai), entre un article de Vercors (« Après la victoire, le combat contre soi-même ») et un entrefilet (« Hitler n’est pas mort, pense Churchill »), stigmatisera « l’appui d’éléments européens antirépublicains et de certaines influences étrangères. »

Le 15 mai, sous le titre Les troubles d’Algérie, la Croix évoque des « difficultés de ravitaillement » chez les « tribus berbères frustes et misérables » ; le même article non signé, et sans référence ni d’agence ni de correspondance particulière, se retrouve le même jour dans le Monde, sous le titre Les émeutes sanglantes de Sétif, avec un curieux changement d’adjectif : les « tribus frustes et misérables » de la Croix deviendront, dans le journal de Beuve-Méry, des « tribus incultes et misérables ». S’agissait-il d’une dépêche de quelque service de presse gouvernemental ou tout bonnement d’une pige doublonnée ? La question posée aux deux rédactions, en avril 1995, restera sans réponse…

Durant des années, nous fûmes quelques uns à proposer, en vain, des tribunes ou témoignages sur la question, et personnellement à l’Humanité, au Parisien, à la Croix et au Monde. Mon insistance ne relevait pas de quelque jeu morbide, mais d’un droit, d’un droit de réponse qu’à mes yeux la presse parisienne me devait, à moi enfant de Guelma, droit qui ne me fut jamais accordé alors même que, sur d’autres sujets, certains de ces journaux, et le Monde plus particulièrement, m’avaient publié de nombreuses tribunes sans jamais me censurer d’un mot ni même d’une virgule. Alors, pourquoi « L’autre 8 mai 45 », pour reprendre le titre du film documentaire de Mehdi Lallaoui (1995), fut-il si longtemps occulté ?

Le « malaise français », qui fit la une du Monde le 18 mai, était annoncé dès le 12 mai par Libération : « un malaise qui n’a cessé de se développer depuis plusieurs mois ». Il durera en fait plusieurs décennies. Des décennies de chape de plomb. Ce n’est qu’à partir des années 1990 (autrement dit à partir de ce que journalistes et intellectuels parisiens ont baptisé, comme à dessein, la « Seconde guerre d’Algérie ») que les médias français commenceront à s’intéresser à la question. En 1995, le cinquantenaire de cet événement à double connotation, avec battage médiatique concurrentiel des deux côtés de la Méditerranée, força des journalistes à sortir de leur discrétion, et c’est ainsi que les médias, Arte et Libération en tête, ouvrirent le dossier, appelant à la rescousse historiens et universitaires en charge des pages obscures de l’histoire de la France coloniale.

Les résistances rencontrées par Mehdi Lallaoui, tout au long de son travail d’investigation, en disent long sur l’entreprise d’occultation et le fameux malaise qui a grevé l’inconscient collectif de trois générations de journalistes et d’intellectuels connus par ailleurs pour leurs engagements humanitaires et leurs exigences d’un devoir de mémoire sans frontières…

Le souvenir des « événements » de Sétif et de Guelma avait, certes, de quoi troubler durablement les consciences. Pour la simple raison que notre 8 mai 45 a le « tort » d’avoir eu lieu un… 8 mai 45 : le jour même où la France et les Alliés fêtaient leur victoire sur la barbarie nazie ! Or, que nous disent les témoins de Marcel Reggui ? Que du soir au matin, à l’annonce de la visite du ministre de l’Intérieur, Adrien Tixier (qui n’aura lieu que le 26 juin), « on empilait dans le four à chaux (le "four crématoire des minoteries Lavie", à Héliopolis, près de Guelma) les corps des fusillés… Pendant dix jours, on brûla sans discontinuer. L’odeur à la ronde était insupportable. Il suffit d’interroger les habitants de l’endroit… C’est pour cette raison que nous n’avons jamais pu retrouver les corps de ma sœur et de mon frère cadet… » (p. 128).

Marcel Reggui, qui nous a quitté en 1996, se voyait comme « le dernier témoignage de l’assimilation ». Au moins n’aura-t-il pas eu à souffrir de la loi du 23 février 2005 et de son « rôle positif », lui pour qui L’autre 8 mai 45 avait définitivement « déchu la France coloniale de toute autorité morale ».

Salah Guemriche
Paris