Histoire coloniale et postcoloniale

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le 8 mai, ne pas oublier Sétif

dimanche 19 avril 2015, par nf

Un officiel français s’est rendu en Algérie pour commémorer le 8 mai 1945. Le secrétaire d’Etat français chargé des anciens combattants et de la mémoire, Jean-Marc Todeschini, effectue une visite en Algérie les dimanche 19 et lundi 20 avril. A cette occasion, il effectuera à Sétif « le premier geste mémoriel » d’un membre du gouvernement français, annonce un communiqué de l’ambassade de France à Alger. Ce déplacement se déroule quelques jours après l’adoption à l’unanimité par le Conseil de Paris d’un vœu demandant que l’Etat reconnaisse les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata.

Un tel geste couronnerait une succession de déclarations de reconnaissance :
- 27 février 2005 : l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière qualifie la répression des manifestations du 8 mai 1945 de «  tragédie inexcusable ».
- 27 avril 2008 : l’ambassadeur Bernard Bajolet reconnaît, dans un discours prononcé à Sétif, la «  très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque  » dans les massacres du 8 mai 1945.
- 5 décembre 2007 : le président de la République, Nicolas Sarkozy déclare, dans un discours prononcé à l’université de Constantine, que «  les fautes et les crimes du passé  » colonial français en Algérie sont « impardonnables ».

Commémoration du 8 mai 1945, ne pas oublier le massacre de Sétif

par Alain Desjardin, président de la 4ACG [1]


Dans les communes de toute la France des cérémonies sont organisées pour commémorer le 8 mai 1945. Cette date marque la victoire des Alliés sur les puissances de l’Axe et la fin des combats de la seconde guerre mondiale en Europe.
Ce jour là, le peuple français est dans la joie de la paix et de la liberté retrouvées ; c’est le début d’un nouvel espoir fondé sur les valeurs profondes de notre humanité et d’une reconstruction du pays sur les bases du programme du Conseil National de la Résistance.

Le 8 mai s’impose comme une date symbolique. Elle célèbre chaque année la victoire de la démocratie sur la barbarie nazie et rappelle à la mémoire de chacun ceux qui sont morts du fait de l’intolérance raciste et xénophobe, victimes civiles ou combattants.

Toutefois, il est de notre devoir de rappeler que cette date est aussi le début d’une guerre. Cette guerre, c’est la guerre du peuple algérien pour son indépendance.
Parmi les combattants de nombreux Algériens et Français d’Algérie ont participé à la libération de la France. En 1945, l’Algérie est un département français et des manifestations y sont prévues le 8 mai pour célébrer la victoire.
Dans les villes de Sétif, de Guelma, de Kherrata, des manifestants autorisés à défiler mais sans emblèmes ni slogans outrepassent la permission et portent l’emblème algérien et crient des slogans nationalistes. Ces pratiques sont considérées comme subversives, remettant en cause l’ordre colonial. Pour les Algériens les mots d’ordre sont la réponse à la question nationale qu’une politique d’évitement refusait d’examiner [2]. A Sétif et Guelma, les forces de police tirent sur les porteurs de drapeaux algériens. Dès lors, les manifestations se muent en violentes émeutes entraînant la mort de 102 colons. Ce qui déclenche une répression féroce des forces de l’ordre françaises secondées par les milices de colons, avec des massacres d’une violence inouïe, aboutissant à la mort de milliers d’algériens (certaines sources dont l’ambassade américaine, avancent un chiffre avoisinant les 40 000). Comme l’écrit l’historien Mohamed Harbi [3] : « la guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945 ».
Mais le drame passe inaperçu de l’opinion métropolitaine du fait du silence complice de l’armée et des autorités françaises.

Ce 8 mai 2015 est donc le 70e anniversaire de ce jour, heureux pour les uns, funeste pour les autres. A l’occasion des commémorations à venir, la 4ACG souhaite rappeler ces événements trop méconnus. « Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli et encore moins dans le déni. La vérité, elle n’abîme pas, elle répare. La vérité, elle ne divise pas, elle rassemble ». [4]

Compte tenu de leur histoire commune, du passé douloureux qui lient Algériens et Français et au delà des culpabilités et des rancœurs, il est urgent que nos deux peuples puissent fraterniser en se retrouvant dans les mêmes valeurs de tolérance et de respect de l’autre.

Le 11 avril 2015

Alain Desjardin


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Le débat s’amorce en France

par Madjid Makedhi, El Watan, le 18 avril 2015


Le Conseil de Paris demande la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945
Le débat sur la mémoire et le passé colonial de la France est relancé. A la veille de la célébration du 70e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Kherrata et Guelma – qui sera marquée, cette année, par la présence, pour la première fois, d’un représentant du gouvernement français – des voix s’élèvent pour demander au président François Hollande de faire un pas supplémentaire pour reconnaître les crimes coloniaux. Cette fois, c’est à Paris que l’appel vient d’être lancé.

En effet, le Conseil de Paris – qui est une assemblée délibérante de la mairie et du département de la capitale française – a adopté, lundi dernier, un vœu demandant que l’Etat reconnaisse les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie.

Ce vœu, rapporte l’agence AFP, « demande que la ville sollicite le secrétaire d’Etat aux anciens combattants et à la mémoire et le président de la République pour la reconnaissance par l’Etat des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, et l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements ».

« Le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts et les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement », est-il rapporté dans le vœu en question, relançant également le débat autour du nombre de victimes de ces massacres, commis au moment où l’Occident fêtait la victoire sur le nazisme et la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dépassionner le débat sur l’histoire

Outre les appels lancés à partir de Paris, en Algérie les voix s’élèvent aussi, à chaque occasion, pour exiger de la France officielle de reconnaître les crimes de la France coloniale.

La visite, demain en Algérie, du secrétaire d’Etat français aux anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, qui fera le déplacement à Sétif, reste, selon l’association 8 mai 1945, « insuffisante ». Cette association réclame également la reconnaissance officielle de cette tragédie par le gouvernement Hollande qui a réussi, rappelons-le, à « dépassionner le débat sur l’histoire algéro-française ».

Avant la visite du président Hollande à Alger, en décembre 2012, les relations entre les deux pays évoluaient en dent de scie, à cause notamment de la question de la mémoire.

Alors qu’en Algérie, des partis politiques et des associations réclamaient des autorités françaises « la repentance », ces dernières opposaient un refus catégorique.

Le 70e anniversaire des événements tragiques du 8 mai 1945 sera-t-il le début d’une reconnaissance d’un passé peu glorieux de la France ?

Madjid Makedhi


Conseil de Paris : Adoption du vœu en faveur de la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 à Sétif en Algérie [5]

[Danielle Simonet] a défendu un vœu en faveur de la reconnaissance des massacres, crimes d’Etat du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie.

Voici le texte adopté :

Conseil de Paris
Séance des 13, 14 et 15 avril 2015

Sur proposition de Danielle Simonnet,
Pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945
Vœu adopté à l’unanimité du Conseil de Paris après amendement de l’exécutif.

Considérant que le 8 mai 1945, alors que le peuple français fêtait l’armistice, la paix retrouvée et la victoire sur le nazisme, commençaient en Algérie, à Sétif mais aussi à Guelma et Kherrata, des répressions sanglantes de manifestations nationalistes, indépendantistes et anti-colonialistes,

Considérant que ce 8 mai 1945, dans la rue principale de Sétif en Algérie, de nombreux Algériens s’étaient tout d’abord rassemblés pacifiquement pour fêter l’armistice mais aussi exiger la libération du dirigeant nationaliste Messali Hadj, et défendre « l’Algérie libre » pour laquelle ils avaient conçu un nouveau drapeau, symbole de leur lutte pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et pour l’indépendance,

Considérant que pendant plusieurs semaines, l’armée française et de nombreuses milices coloniales, composées de civils d’origine européenne, ont alors fait régner la terreur pour rétablir l’ordre colonial et défendre l’Algérie française,

Considérant que si le nombre des victimes algériennes, officiellement toutes françaises à l’époque mais qui ne l’étaient pas en fait et en droit, est difficile à établir, car encore sujet à débat soixante-dix ans plus tard, le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts et les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement,

Considérant que depuis soixante-dix ans, ces crimes de guerre commis par l’État et ceux qui le servaient, ne sont toujours pas reconnus officiellement, et font partie intégrante de l’histoire de France,

Considérant qu’une telle situation est inacceptable, car elle ajoute à ces massacres l’outrage aux victimes, à leurs descendants et à leurs proches,

Considérant que cette page de l’histoire est à fois française et algérienne et que la reconnaître contribuerait à consolider la fraternité entre le peuple Algérien et Français,

Considérant que reconnaître ce massacre commis par l’Etat français permettra à tous nos concitoyens, et notamment ceux issus de l’immigration algérienne, de se construire toujours plus fraternellement dans un avenir commun, celui de la communauté légale républicaine, où toutes les mémoires sont respectées,

Considérant qu’il ne saurait être question d’oublier une partie des victimes de ces journées sanglantes et qu’il est important de rendre aussi hommage aux 102 victimes (selon les historiens) issues de la population dite « européennes », ayant perdus la vie au cours des émeutes provoquées par les massacres,

Considérant que le 27 février 2005 pour que, lors d’une visite à Sétif, M. Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, a qualifié les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable » et que son successeur M. Bernard Bajolet a déclaré à Guelma en avril 2008 devant des étudiants algériens que « le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé »,

Considérant que M. François Hollande, lors de sa campagne électorale avait promis que l’Etat Français procéderait à la reconnaissance des crimes coloniaux,

Considérant que cette reconnaissance relève du devoir de mémoire, tout comme celle des massacres du 17 octobre 1961, qu’elle justifie la création d’un lieu du souvenir à la mémoire de celles et ceux qui furent assassinés, l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements, et la reconnaissance par la République des crimes commis alors,

Sur proposition de Danielle Simonnet, le Conseil de Paris émet le vœu,
amendé par l’exécutif, que la maire de Paris :

Sollicite le Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants et à la mémoire et le Président de la République pour la reconnaissance par l’Etat des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, et sur l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements,
Organise aux alentours du 8 mai 2016 une soirée de conférences avec des historiens dans l’esprit du colloque « le 8 mai 1945 à Sétif et Guelma : histoire, qualification et déni » qui s’est tenu le 6 mai 2009 à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville.

La bataille avec les associations et les historiens se poursuit pour que ce vœu se réalise.


[1Référence du texte d’Alain Dujardin : http://www.4acg.org/Commemoration-d...

La 4ACG est l’Aassociation des Anciens Appelés en Algérie Contre la Guerre. Les membres de l’association reversent leur retraite d’ancien combattant au profit d’actions de développement dans les pays abîmés par la guerre (principalement l’Algérie et la Palestine) et dans le financement d’échanges et rencontres entre jeunes de France et d’Algérie afin d’établir des ponts de fraternité.

Au coude à coude, anciens appelés et membres amis (cotisation minimum 30 €) luttent pour diffuser le témoignage du vécu de la guerre et pour l’abolition des conflits armés.
Contact national : jean.miossec@laposte.net / binet.jm@orange.fr

[2D’après Ouanassa Siari Tengour Histoire de l’Algérie à la période coloniale 1830-1962, éd Barzakh La Découverte

[3le Monde diplomatique, mai 2005

[4Extrait du discours du président de la République F. Hollande le 20 décembre 2012 à Alger.