le Mémorial national de la France Outre-mer : entreprise électoraliste ?


article de la rubrique histoire et colonies > mémorial de la France Outre-mer, à Marseille
date de publication : vendredi 13 janvier 2006


Musée historique ou entreprise électoraliste ?

[Première publication le 22 juillet 2005,
mise à jour le 13 janvier 2006.]


A Marseille, un « mémorial national de la France d’outre-mer » est en préparation pour 2007 - année électorale. Dans les années 80, le projet était présenté par les associations de rapatriés comme un lieu « à la gloire de la France colonisatrice et de sa mission civilisatrice  ». La Mairie de Marseille jure aujourd’hui ses grands dieux que « ce n’est pas un projet politique » qu’il « restera dans une rigueur historique » ... A voir.

extrait de Pied de nez pied-noir de Thierry Leclère - Télérama n° 2917 (7 décembre 2005)

C’est un vieux projet : en mars 1996 déjà, Guy Forzy, délégué interministériel chargé des Rapatriés, était sur le point de conclure la réalisation d’un Mémorial de la France d’outre-mer au Fort Saint-Jean de Marseille avec un budget de 90 millions de F [1].

En 2000, Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille décide de créer un mémorial municipal. Deux ans plus tard, le gouvernement propose que l’État s’associe à cette initiative. La ville accepte. Le 4 août 2003, le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, déclare que l’État s’associe à la réalisation de ce projet.

La participation de l’Etat change la portée du projet : la superficie passe de 2 800 à 3 750 m², le coût de 7 à 11 millions d’euros, le projet muséographique et le fonctionnement devront faire l’objet d’un accord entre les deux collectivités. Le mémorial qui doit ouvrir début 2007 sera implanté dans le 8e arrondissement, 28-34 boulevard Rabatau. [2]

Le Mémorial national de la France d’outre-mer est destiné à retracer l’histoire et entretenir la mémoire des personnes ayant vécu dans les colonies françaises au cours de XIXe et XXe siècles.

Les associations de rapatriés ont donné leur aval à ce projet - c’est une de leurs revendications importantes dans le domaine mémoriel. Elles demandent que l’Algérie soit "le point central du mémorial" et que, d’autre part, les associations soient très étroitement associées aux travaux du comité scientifique chargé de définir le contenu du message historique. Elles semblent avoir été entendues : la Mission Interministérielle aux Rapatriés participe avec la mairie de Marseille à la direction du comité de pilotage, et le Haut Conseil des Rapatriés participe au comité scientifique du mémorial.

Jean-Jacques Jordi veut faire du Mémorial de Marseille la référence sur l’histoire coloniale de la France

par Philippe Schmit, La Provence, le 10 décembre 2004

Jean-Jacques Jordi est un universitaire de haute volée, réputé urbi et orbi pour ses travaux sur les pieds-noirs. Et ce qu’il a concocté sans parti pris pour la mémoire de la France - et le rayonnement de Marseille - est exceptionnel. On en sait désormais un peu plus sur le fond de l’affaire.

Nommé par Jean-Claude Gaudin directeur du futur Mémorial national de la France d’outre-mer, qui prendra place en lisière du parc Chanot (8-ème) dans deux ans, cet historien veut en faire une référence européenne. Sur 3 500 m², on trouvera toute l’histoire de la France coloniale aux XIXe et XXe siècles, mais également l’actualité sur les Dom-Tom. Un fabuleux pôle de ressources pour les chercheurs - avec bibliothèques, portail web très étendu, salles d’exposition, auditorium de 200 places - mais aussi pour les décideurs politiques. "On ne comprend rien à ce qui se passe en Côte-d’Ivoire aujourd’hui si on ne connaît pas l’histoire de la présence française, argumente Jordi. Le temps est venu de parler sereinement de tout ce passé notamment de l’Algérie française. Ce mémorial sera un élément structurant pour l’ensemble des populations de Marseille, y compris pour les jeunes venus de ces pays mais qui ne connaissent pas leur histoire. Il n’y a pas toujours eu des conflits !" [...]

On imagine les réticences qu’un tel projet peut susciter. De la part des "pieds-noirs" tout d’abord.

Marseille - Un mémorial, des mémoires

par Michel Gairaud [Le Ravi du 1-er octobre 2004 [3] ]

3 624 m2 de surface utile, cinq niveaux, un centre de ressource, une salle de conférence de 200 places... Jamais avare d’effets de manche, Jean-Claude Gaudin a convoqué la presse pour annoncer la pose de la première pierre, boulevard Rabatau dans sa bonne ville de Marseille, du futur "Mémorial national de l’outre-mer" ... en octobre 2005 ! Si tout va bien, il faudra tout de même attendre début 2007 - année électorale - pour que l’équipement ouvre ses portes. Son objectif selon l’édile : rendre compte "avec honnêteté et rigueur" de l’histoire et de la mémoire de la colonisation et de la décolonisation... Le projet traîne en réalité dans les cartons depuis 1983. Gaston Defferre, alors ministre de l’Intérieur, avait même bloqué cette année là 30 millions de francs pour le faire aboutir. Paris, Avignon, Nîmes, Nice et Béziers étaient sur les rangs pour accueillir le mémorial. C’est donc Marseille qui décroche le pompon ! La question des finalités du projet a été débattue avec vigueur dés le départ. En 1993, l’historien Jean-Jacques Jordi évoquait une "querelle des Anciens et des Modernes". Pour la plupart des associations de rapatriés, le mémorial devait être "un hommage mérité aux bâtisseurs de l’empire colonial français". A l’inverse, les "modernes" réclamaient un "centre culturel et artistique". Petite ruse de l’Histoire : le dit Jean-Jacques Jordi a été depuis désigné directeur du futur mémorial !

"Il ne s’agira pas de faire le procès de la décolonisation ni à charge, ni à décharge, explique-t-il aujourd’hui au Ravi. Nous allons tenter de faire œuvre d’historien en répertoriant les marques, positives et négatives, de la présence française dans l’ancien Empire et ce qui fut l’Outre-Mer". L’Algérie occupera une place centrale "parce que c’est là que la France a laissé le plus de marques". De nombreuses associations de rapatriés ne trouvent toujours pas leur compte dans ce projet. De fait, leur place a été réduite au minimum au sein du conseil scientifique d’un mémorial qui ne sera pas, au final, un centre culturel pied noir. "On cherche à fabriquer, pour des générations de visiteurs, une mémoire collective simplifiée en accord avec l’idée des peuples en lutte pour leur libération", proteste, par exemple, Evelyne Joyaux, présidente du cercle algérianiste à Aix en Provence, membre du Haut comité des rapatriés. "L’attente légitime des rapatriés est sentimentale, affirme Jean-Jacques Jordi. Mais on ne pourra pas, par fidélité à l’histoire, exaucer tous leurs vœux. L’Algérie est en partie la création de la France, mais en partie seulement. Son histoire ne se résume pas à celle des pieds noirs".

Et également de la part des militants de l’association Survie [4]

Un mémorial à l’amnésie françafricaine à Marseille ?

Le maire Jean-Claude Gaudin a annoncé la création d’un Mémorial national de la France outre-mer à Marseille, dont les travaux débuteront en octobre 2005 et qui devrait ouvrir en février 2007. Il sera dirigé par l’historien Jean-Jacques Jordi. Pourtant, ce projet, qui sommeillait dans les tiroirs municipaux depuis l’ère Deferre (dont les lois-cadre ont préparé les fameuses "indépendances"), semble avoir davantage pour fonction de caresser dans le sens du poil l’importante communauté (électorale) pieds-noirs que de rétablir un semblant de vérité historique. De ce point de vue, les proclamations d’intention sont édifiantes : "Ce mémorial n’est pas fait pour régler des comptes ou ressasser des passions exacerbées", a affirmé Gaudin (La Marseillaise du 7 septembre 2004). Dans le même esprit, le comité de pilotage du projet ajoute sans rire : "Il n’est pas question de diaboliser cette présence française : cela irait à l’encontre de la recherche historique actuelle." (idem).

Ce point de vue serait-il partagé par les innombrables victimes africaines des crimes contre l’humanité commis par l’armée française, si elles étaient encore en vie ? Depuis les conquêtes coloniales et l’esclavage jusqu’aux Camerounais indépendantistes des années 60, en passant par les insurgés malgaches de 1947, il y a fort à faire pour "apaiser les passions" [5] et plus encore pour faire la vérité contre une propagande que certains souhaitent plus officielle. Heureusement, "le mémorial est conçu non pas dans une optique passéiste mais dans la volonté d’aller de l’avant" nous rassure le maire de Marseille. Sont bien sûr qualifiés de "passéistes" ceux qui sont attachés à faire la lumière sur le passé. Et "aller de l’avant" signifie évidemment continuer une belle relation françafricaine comme si de rien n’était ...

Mémorial national d’Outre-Mer : le clivage des « mémoires »

A quoi va donc ressembler le Mémorial national de la France d’Outre-Mer ? Côté bâtiment, cela se précise : la première pierre devrait être posée à Marseille en octobre. Pour ce qui est des contours précis du projet, ils sont encore à l’étude. Et font déjà l’objet de polémiques. Lors d’une conférence à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence (le 15 novembre 2005), Pascal Blanchard, président de l’Achac (Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), s’est enflammé : « Il est anormal que la République ne puisse produire que ce regard là sur l’Histoire ! Un simple mémorial ! Il y a 17 musées du sabot en France et aucun sur l’histoire coloniale ! C’est à vous faire réfléchir sur l’importance du sabot dans notre pays ! »

Présent dans le public, Jean-Jacques Jordi, directeur du futur mémorial, a rétorqué : « Avant de critiquer, attendez au moins de voir ce que nous faisons. » Cet historien réputé s’est déjà expliqué sur ces intentions. Comme, en octobre dernier, dans les colonnes du Ravi : « Il ne s’agira pas de faire le procès de la décolonisation ni à charge, ni à décharge. Nous allons tenter de faire ceuvre d’historien en répertoriant les marques, positives et négatives, de la présence française dans l’ancien Empire et ce qui fut l’Outre-Mer. » Cette approche déplaît à certaines associations de rapatriés qui ne veulent entendre que les louanges de feu l’Empire français. Mais elle ne semble pas non plus satisfaire Pascal Blanchard, connu pour sa critique de " La fracture coloniale ", titre de son dernier ouvrage aux éditions La Découverte. « Nous n’avons même pas accès aux comptes-rendus de réunion du comité scientifique ! Et, pour assister à ses réunions, il faut avoir une invitation... », déplore-t-il.

Le mémorial parviendra-t-il à transcender le clivage des " mémoires " ? Pour l’instant, c’est plutôt la guerre - post-coloniale ? - entre les historiens.

Adèle Monlairjih, Le Ravi n°25, décembre 2005

Mémoires de la colonisation, mémoires des rapatriés, mémoires de l’Algérie française ... à Marseille, à Perpignan, à Montpellier ... la concurrence va être rude dans les années à venir !

Notes

[1] C’est ce qu’on pouvait lire le 25 mars 96 dans une note du Réseau Voltaire qui précisait : " En célébrant la mémoire de la colonisation et de la décolonisation, le gouvernement entend s’emparer d’un espace politique jusqu’ici exclusivement occupé par le Front National." Guy Forzy est l’ancien président du Recours (mouvement des rapatriés) dont le porte-parole, Jacques Roseau, fut assassiné en 1993.

[2] Voir la délibération du conseil municipal de Marseille, en date du 6 octobre 2003 : http://195.167.204.188/Applications....

[3] Le Ravi : http://www.leravi.org/ravi/.

[4] Survie : http://survie-13.org/article.php?si....

[5] Une expression que le maire de Marignane, Daniel Simonpieri, affectionne tout particulièrement. [Note de la LDH]


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