Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > les nostalgiques de la colonisation > L’OAS et ses nostalgiques > le dernier combat de l’OAS

le dernier combat de l’OAS

lundi 11 juillet 2005, par François Nadiras

A Marignane, une nouvelle stèle rend hommage aux « martyrs » de l’ancienne organisation terroriste. Tandis que se réveille une certaine mémoire de l’Algérie française, les ultras repartent en guerre.

par Boris Thiolay [L’Express du 11 juillet 2005]

Un soleil ardent, le chant des cigales et des embrassades à n’en plus finir. Un semblant de douceur provençale avant que les vieilles haines reprennent le dessus. Ce 6 juillet au matin, à l’entrée du cimetière Saint-Laurent, à Marignane (Bouches-du-Rhône), l’heure n’est pas au recueillement. Etrange face-à-face qui renvoie quarante-trois ans en arrière. D’un côté, un cordon de policiers et de CRS. De l’autre, plus de 500 sympathisants de l’OAS [Organisation armée secrète], ces ultras de l’Algérie française qui, par le terrorisme et l’assassinat de 1 500 à 2 000 personnes, tentèrent jusqu’au bout de s’opposer à l’indépendance algérienne. Malgré l’interdiction du préfet, tous sont là pour inaugurer une stèle - érigée la veille en catimini - rendant hommage aux « martyrs » de l’OAS. Arborant médailles et béret rouge des paras, portant drapeaux tricolores et gerbes fleuries, les membres de l’Association pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques (Adimad) affirment qu’ « il n’est pas question ici de politique ». Impossible, pourtant, de ne pas relever dans la foule la présence de nombreux caciques du Front national : Marie-France Stirbois, Bernard Antony, Stéphane Durbec ou Roger Holeindre. Après quatre heures de vaine attente, les nerfs lâchent. Les rancœurs sont intactes. On vomit la « pourriture gaulliste », la « France des mosquées et des pédés » et les « bougnoules qui nous ont virés »...

La loi ouvre un droit à l’indemnisation pour les salariés passés à l’action clandestine

Point d’orgue d’une campagne d’agitation, la manifestation de Marignane est la dernière en date d’une série d’inaugurations de monuments à la gloire de l’OAS. Depuis deux décennies, des municipalités du sud de la France - Nice, Toulon, Béziers, Perpignan, notamment - autorisent l’érection de stèles en mémoire des « combattants morts pour que vive l’Algérie française ». Parmi ces « héros », on célèbre les quatre fusillés du mouvement : Jean-Marie Bastien-Thiry, auteur de l’attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle, en 1962, Roger Degueldre, chef des commandos Delta, responsable de plusieurs centaines de morts, Albert Dovecar et Claude Piegts, meurtriers du commissaire Gavoury, à Alger, en 1961. A chaque fois, ces initiatives suscitent l’indignation d’associations - Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie, Mrap, Ligue des droits de l’homme - et la réprobation des autorités. Le 22 juin dernier, Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux Anciens Combattants, condamnait le projet d’inauguration de Marignane.

« Comment la République peut-elle accepter que l’on honore des putschistes qui ont assassiné indistinctement des Algériens, des civils et des policiers français ? » s’indigne Jean-François Gavoury, 55 ans, fils du commissaire central d’Alger massacré chez lui à coups de poignard le 31 mai 1961. « On a le sentiment qu’un tabou est en train de tomber, constate Benjamin Stora, historien spécialiste du conflit algérien. Tandis que l’héritage du gaullisme historique se disperse, la mémoire de l’Algérie française se réveille. Du coup, les ultras se sentent encouragés à investir l’espace public. »

Faut-il voir dans cette tendance un effet pervers de la loi du 23 février 2005 en faveur de tous les Français rapatriés ? Cette loi, destinée à rendre hommage aux ressortissants des ex-colonies et départements d’outre-mer et à les indemniser, comprend une disposition passée presque inaperçue. Son 13e et dernier article ouvre un droit à l’indemnisation pour les « personnes de nationalité française ayant fait l’objet, pendant la période du 31 octobre 1954 au 3 juillet 1962, de condamnations ou de sanctions amnistiées, de mesures administratives d’expulsion, d’internement ou d’assignation à résidence ». En clair, ce texte désigne les membres de l’OAS qui travaillaient dans le privé avant de basculer dans l’activisme. Après examen de leur dossier, une soixantaine d’anciens insurgés, amnistiés en 1968, pourront se voir attribuer une indemnité fondée sur une somme de 1 234,50 euros par trimestre d’inactivité professionnelle due à leur situation de clandestins.

En 1962, l’OAS menaçait de « frapper où elle veut, quand elle veut, comme elle veut »

Au ministère des Anciens Combattants, on modère la portée de cette mesure. « Cet article ne fait que compléter la loi de 1982 qui rétablissait les anciens militaires et fonctionnaires de l’OAS dans leurs droits à la retraite, explique à L’Express Hamlaoui Mekachera, ministre chargé du dossier. Il serait anormal que des personnes civiles amnistiées ne bénéficient pas des mêmes droits. Il faut tourner cette douloureuse page de l’Histoire avec précaution, sans oublier les faits, mais en respectant la loi. » Athanase Georgopoulos, 77 ans, s’apprête à déposer une demande d’indemnisation. Créateur de la zone 3 de l’OAS, au début de 1961, à Oran, sa ville natale, il est passé dans la clandestinité peu de temps après. Exilé en Espagne, il n’est rentré en France qu’en 1969. « Les années ont passé. Il est temps de trouver un arrangement pour tout le monde », estime-t-il. Jean-François Collin, 66 ans, président de l’Adimad et ancien de l’OAS, pense, lui, que l’article 13 ne va pas assez loin : « Ceux qui ont été emprisonnés sur décision de tribunaux d’exception à l’époque devraient, eux aussi, être indemnisés. »

L’historien Claude Liauzu, spécialiste de la colonisation, ne cache pas son inquiétude. « La loi de février 2005 demande déjà que les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer. Avec l’indemnisation des anciens de l’OAS, nous nous trouvons face à une véritable entreprise de réhabilitation du colonialisme », affirme-t-il. Benjamin Stora y voit un pied de nez à l’Histoire : « Quarante ans après, les nostalgiques de l’OAS nous disent qu’ils avaient raison. Cela ne peut que provoquer des tensions diplomatiques avec l’Algérie. »

A Marignane, l’Adimad a réussi son coup de force. Sauf sursaut des autorités, la stèle de bronze, érigée clandestinement, sera immanquablement « inaugurée ». Un projet similaire pourrait bientôt voir le jour à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes). En 1962, au crépuscule de la présence française en Algérie, l’OAS menaçait de « frapper où elle veut, quand elle veut, comme elle veut ». Ses héritiers semblent, eux aussi, déterminés à ériger leurs monuments où ils veulent et quand ils veulent.