Histoire coloniale et postcoloniale

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le fichier des Juifs : la fin d’une polémique

dimanche 3 juillet 2011, par nf

Dans son ouvrage, L’antisémitisme de bureau. Enquête au cœur de la préfecture de police de Paris et du commissariat général aux Questions juives (1940-1944) qui vient d’être publié (Grasset), l’historien Laurent Joly met fin à la polémique sur la question du fichier des Juifs d’octobre 1940 et contredit les conclusions de la commission dirigée par René Rémond.

On se souvient de la découverte de ce fichier, dit « Fichier Tulard », par Serge Klarsfeld en 1991 dans les archives des Anciens Combattants. Cette découverte avait suscité l’indignation car les fichiers établis sous l’Occupation étaient recherchés par la CNIL. Peu après la découverte, une commission d’historiens était nommée, avec René Rémond à sa tête. Niant la nature du fichier et arguant de la destruction d’archives à la Libération, elle coupait court au scandale. Le rapport de la commission Rémond (Le fichier juif, rapport de la commission Rémond, Plon, 1996), rédigé par Jean-Pierre Azéma, emportait alors la conviction de la plupart des historiens et journalistes.

Dans son ouvrage Archives interdites. L’histoire confisquée (1994), l’historienne Sonia Combe contestait formellement les « preuves » du Rapport Rémond. Le conservateur aux Archives de Paris, Philippe Grand, en faisait également une sévère critique dans un article publié dans la Revue d’histoire de la Shoah (n°167, 1999).

A l’issue d’une recherche approfondie, Laurent Joly parvient, 17 ans plus tard, aux mêmes conclusions : le fichier – ou plutôt les fichiers – découverts par Klarsfeld étaient bien issus du fichier Tulard. Pour expliquer que la thèse de la commission Rémond l’ait alors emporté dans l’espace médiatique comme scientifique, il évoque une « certaine dérive de l’expertise historienne » et le « pouvoir d’imposition » d’un personnage comme René Rémond. Les choses avaient déjà été dites. C’est pourquoi LDH-Toulon reproduit ici, avec l’autorisation des éditions de la Découverte, le chapitre que Sonia Combe consacrait en 1994 à cette question dans Archives interdites.

Les fichiers de Juifs : de la dissimulation à la désinformation

La découverte en 1991 et 1992 de plusieurs fichiers de Juifs établis sous l’Occupation, clandestins pendant près de cinquante ans dans différents dépôts publics d’archives, est l’illustration de pratiques archivistiques tellement ancrées dans les mœurs que les acteurs de la dissimulation n’en perçoivent même plus l’illégitimité. Contre toute évidence, à la suite de leur découverte, leur occultation – voire leur nature – fit l’objet d’une manœuvre de désinformation qui bénéficia d’une ample couverture médiatique mais qui, surtout, en dit long sur les raisons qui peuvent conduire à la rétention de certaines archives. C’est, en effet, la fonction de cette manœuvre dans l’espace public qu’il nous importe ici d’analyser.

Constitués à la suite de l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940 dans la zone occupée et de la loi de l’État français du 2 juin 1941 en zone non occupée, qui stipulent l’obligation pour les Juifs d’aller se faire enregistrer dans les commissariats de police de leur arrondissement ou, en province, dans les services de la préfecture, ces fichiers de Juifs sont la première étape de l’entreprise génocidaire nazie qui se déroulera suivant le processus connu : recensement (localisation), ségrégation (exclusion de la société), regroupement (mise en camps de concentration) et déportation (extermination). Dans la région parisienne, le travail de recensement effectué en un temps record par les services de la préfecture de police dirigés par André Tulard suscite l’admiration de Théo Dannecker, chef de la Gestapo en France occupée : le fichier des Juifs de la région parisienne (Gross Paris) est un « fichier modèle ». Selon les historiens Michael Marrus et Robert Paxton, « Dannecker prétendit que le fichier avait été créé sur son insistance. Quoi qu’il en soit de son origine, son développement dépassa la lettre des ordonnances allemandes à la faveur d’un élan administratif propre et de la propension invétérée de la police à surveiller de près et à contrôler les étrangers […]. Munie de tels outils, la police municipale de Paris contrôlait les mouvements de Juifs et appliquait les lois dirigées contre eux. Pour autant qu’on puisse l’affirmer sans avoir accès aux archives de la police, elle le fit avec rigueur et efficacité, du moins jusqu’à l’été 1942 [1] ». La quasi-totalité des Juifs a été recensée, soit 149 734 personnes. On estime à environ 10 % seulement le nombre de personnes qui n’auraient pas obtempéré à l’ordre de recensement. Il s’agit le plus souvent de Juifs immigrés de fraîche date qui n’ont pas régularisé leur situation et, partant, décident de rester dans l’illégalité – ce qui, dans bien des cas, leur sauvera la vie. Désireux au contraire de respecter la légalité, la plupart des Juifs français se plient aux ordres de l’occupant. L’attitude, à cette occasion, du philosophe d’origine juive, Henri Bergson, qui se serait présenté au commissariat pour manifester qu’il n’avait pas honte de ses origines, est représentative de l’état d’esprit des Juifs français en ces débuts de la période de l’Occupation. Mais en tout état de cause, les Juifs sont laissés seuls face à l’ordre de recensement. Aucune organisation politique ou communautaire ne donne de consigne. Pas davantage le Parti communiste (dans l’illégalité) ou sa « section juive » regroupée autour du quotidien yiddish Die naïe Presse que le Consistoire ou toute autre instance communautaire laïque ne laissent filtrer ce qui pourrait s’apparenter à une consigne. Refuser de se faire enregistrer signifiait que l’on optait pour l’illégalité et donc la nécessité de se cacher. La plupart des Juifs domiciliés à Paris à l’automne 1940 y étaient restés parce qu’ils n’avaient précisément aucune solution de repli. La situation sera différente en zone non occupée où l’ordre de recensement interviendra plus tard et où les résultats seront loin d’atteindre le taux de « réussite » du fichage parisien.

Les fichiers de Juifs sont l’instrument des rafles. Les services de police qui procèdent aux arrestations disposent des fiches des Juifs localisés par le recensement dans les zones où ils opèrent. C’est ce qu’indique la circulaire émise par la préfecture de police de Paris le 13 juillet 1942 en vue de la rafle du Vel’ d’Hiv’ :

« Chaque israélite (homme et femme) à arrêter fait l’objet d’une fiche. Ces fiches sont classées par arrondissement et par ordre alphabétique. Vous constituerez des équipes d’arrestation. Chaque équipe sera composée d’un gardien en tenue et d’un gardien en civil ou d’un inspecteur des Renseignements généraux ou de la police judiciaire. Chaque équipe devra recevoir plusieurs fiches. À cet effet, l’ensemble des fiches d’un arrondissement ou d’une circonscription sera remis par ma direction ce jour à 21 heures. Les équipes chargées des arrestations devront procéder avec le plus de rapidité possible, sans paroles inutiles et sans commentaires. En outre, au moment de l’arrestation, le bien-fondé ou le mal-fondé de celle-ci n’a pas à être discuté. C’est vous qui serez responsables des arrestations et examinerez les cas litigieux, qui devront vous être signalés. […] Vous ne transmettrez que le 18 au matin :
- 1°) les fiches des personnes dont l’arrestation aura été opérée,
- 2°) les fiches des personnes disparues,
- 3°) les fiches des personnes ayant changé d’adresse, et dont la nouvelle résidence est connue à moins que cette dernière ne se trouve dans votre arrondissement. »

Cette circulaire est signée par le directeur de la police municipale, Hennequin [2]. D’où proviennent ces fiches auxquelles il est fait allusion si ce n’est du recensement d’octobre 1940 ? Les formulaires imprimés dans ce but par l’imprimerie Chaix indiquent que chaque inscription au fichier entraîne la confection d’un jeu de quatre fiches de couleurs différentes : bleu clair pour l’identité, bleu foncé pour la nationalité, beige pour le domicile, jaune pour les professions. La circulaire indique qu’à la fin de la rafle, les fiches sont regroupées selon les résultats, donnant lieu à trois types de fichiers dont celui concernant les personnes arrêtées. Cette information, nous le verrons ultérieurement, a son importance. Le fichier des Juifs de la région parisienne permettra lors de la seule rafle du Vel’ d’Hiv’ l’arrestation en quelques heures de 12 884 personnes dont 4 051 enfants.

Le 9 août 1944, l’ordonnance portant rétablissement de la légalité républicaine stipule la nullité de tous les actes qui entraînent une discrimination fondée sur la qualité de Juif. Mais ce n’est que deux ans plus tard que la circulaire d’Édouard Depreux, alors ministre de l’Intérieur, datée du 6 décembre 1946, ordonne la destruction de ces actes : « Conformément à l’esprit de la loi du 9 août 1944 portant rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire métropolitain, il ne doit plus subsister de traces de la législation d’exception instituée sous l’Occupation, et tous les documents fondés sur la qualité de Juif doivent être détruits. » À partir de ce moment-là, les fichiers de Juifs sont donc considérés comme détruits.

Les fichiers de Juifs ne feront l’objet d’une recherche menée de façon publique et officielle que trente-quatre ans plus tard, à la suite de l’information publiée le 6 mars 1980 dans Le Canard enchaîné selon laquelle le fichier des Juifs de la région parisienne se trouverait dans un centre de la gendarmerie nationale, à Rosny-sous-Bois [3]. La CNIL, Commission nationale de l’informatique et des libertés qui vient de faire promulguer une loi (loi sur l’informatique et les libertés du 3 janvier 1978) interdisant la constitution et la conservation de fichiers de type raciste, entreprend une enquête qui aboutit à la conclusion qu’aucune trace de fichiers juifs n’a été retrouvée, pas plus à Rosny-sous-Bois que dans les autres ministères, dont celui des Anciens Combattants. Chargés de l’établissement des droits et pensions des victimes de guerre, les services des Anciens Combattants avaient fait l’objet d’une demande appuyée : c’est pour les besoins d’une cause légitime (administrative) qu’un tel document aurait pu leur avoir été confié. Leur réponse fut négative, de même que celle des Archives nationales, également interrogées en toute logique là encore. Un doute persistant néanmoins dans l’esprit des enquêteurs – le sénateur Henri Caillavet et le magistrat Louis Joinet –, la CNIL déclare publiquement et inscrit noir sur blanc que de « larges zones d’ombre subsistent [4] ». Elle mentionne à cette occasion la multiplicité des fichiers de Juifs établis sous l’Occupation : « L’usage d’un “fichier des Juifs” unique et localisé ne correspond pas à la réalité de l’époque, sauf à ne viser que le fichier constitué à l’occasion du recensement obligatoire de la population juive », mais s’étonne autant de l’absence de traces de tout ou partie des fichiers juifs établis massivement que de l’absence de preuves attestant leur destruction (conformément à la directive ministérielle Depreux, en 1946). Les fichiers de Juifs ne figurent en effet dans aucun inventaire de destruction d’archives. La plus grande interrogation de la CNIL porte sur le fichier des Juifs de la région parisienne qui « malgré son grand volume a disparu sans laisser de traces [5] ». En fait, la CNIL a pu établir un seul cas de destruction d’un fichier de Juifs, celui de Marseille, à partir du témoignage d’un ancien membre du Comité départemental de la Libération des Bouches-du-Rhône. Elle décide alors d’intensifier son appel à témoignage à l’occasion d’une conférence de presse.

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L’affaire ne connaît plus de publicité jusqu’à la visite de Serge Klarsfeld, à l’automne 1991, au service d’archives des Anciens Combattants alors situés à Fontenay-sous-Bois, soit dix ans plus tard. Consultant un inventaire confidentiel (à usage interne au service et non communicable au public), Serge Klarsfeld trouve la mention du fichier sous l’appellation de « Grand fichier établi par la préfecture de police en octobre 1940 [6] ». Tel était en effet son nom un nom que les Anciens Combattants avaient sans doute préféré à celui de « fichier Tulard » ou encore à celui par trop explicite de « fichier des Juifs » –, un nom qui présentait l’avantage (ou l’inconvénient) de rappeler le service qui l’avait établi. Le crime était signé. (M’étant moi-même rendue dans ce service, le 2 juin 1992, dans le cadre de la préparation de mon émission sur « Le fichier des Juifs : enquête sur une disparition [7] », j’ai pu vérifier que ce fichier apparaissait dans l’inventaire comme une sous-rubrique du « Fichier Drancy » (fichier des internés au camp de Drancy) dont l’existence était en revanche connue. Seul un œil exercé ou prévenu – ce qui était alors mon cas – pouvait donc détecter la mention du fichier des Juifs dans l’inventaire des archives des Anciens Combattants.) Serge Klarsfeld dit avoir informé le secrétariat d’État aux Anciens Combattants et Victimes de guerre de sa découverte et, devant l’absence de réaction, avoir décidé deux mois plus tard de la rendre publique via le journal Le Monde [8]. L’ensemble de la presse se saisit de l’information. Les journalistes affluent sur les lieux du délit. Effarés, les employés du service des archives des Anciens Combattants apprennent qu’ils ont commis un crime contre la mémoire. Ce document ne constituait à leurs yeux qu’un instrument de travail et, il convient de le préciser, aucun d’eux n’est archiviste. Ils n’ont fait qu’appliquer les consignes séculaires imposant le régime du secret à l’ensemble des archives qu’ils détiennent (archives des camps de concentration concernant les déportés français, dossiers de résistants, etc.) et qui ne seront versées aux Archives nationales que lorsqu’ils n’y auront plus recours pour procéder à des vérifications dans le cas de demandes d’établissement de droits (pensions, délivrances de titres de résistant, etc.). En outre, la loi n’autorise pas la consultation de ces archives avant un délai de soixante ans. (Pour pouvoir accéder à cette documentation, il faut obtenir l’autorisation des Archives nationales, institution de tutelle des centres d’archives de tous les ministères.) Montrés du doigt, ils sont manifestement dépassés par les événements. La plus haute autorité l’est également. Louis Mexandeau, alors secrétaire d’État aux Anciens Combattants, a-t-il été informé de la découverte par son directeur de cabinet ? Ce dernier en aurait-il mal apprécié l’importance ? Bien qu’il soit vraisemblable qu’à ce stade la négligence et/ou l’indifférence aient joué un rôle plus important qu’une quelconque volonté d’occultation désormais impossible, l’absence de réaction des Anciens Combattants – alors même que prévenus par Serge Klarsfeld, ils auraient pu envisager une mise en scène qui évite le scandale – témoigne essentiellement du malaise qui étreint, comme nous le verrons, toutes les institutions détentrices de fichiers de Juifs.

Louis Mexandeau affronte seul la scène médiatique qui le somme de rendre des comptes. Il faut un coupable et il n’a pas le choix : la solidarité institutionnelle s’impose pour que le champ des responsabilités ne s’étende pas. Lors de la conférence de presse du 14 novembre 1991, il énonce une vérité que personne ne veut entendre et qui sera interprétée comme du cynisme ou de la désinvolture : la présence de ce fichier était un « secret de polichinelle ». La raison d’État lui interdit de préciser le fond de sa pensée, à savoir que ce fichier était détenu et gardé secret avec l’aval des Archives nationales. L’enquête dont il charge immédiatement un inspecteur de son ministère, Christian Gal, met en évidence des pratiques de rétention d’archives dont les Anciens Combattants sont loin d’avoir l’apanage. Écrit dans la langue de bois propre à tout énarque à qui il revient de sauver les meubles, le rapport Gal a le mérite, paradoxalement, d’appeler un chat un chat. Il s’agit d’un descriptif minutieux du mécanisme de rétention de documents décrétés confidentiels : puisque non communicables, ces archives « sensibles » disparaissent des inventaires. Ces méthodes sont reconnues par Christian Gal comme « illégales et aboutissant à instaurer un secret intégral ». Le rapport Gal confirme que les archives des Anciens Combattants ont menti à la CNIL et qu’à partir de ce moment-là, crispés sur leur mensonge, ils ont sciemment entretenu l’occultation, dans « l’impossibilité d’un retour en arrière qui aurait conduit l’administration à se déjuger [9] ». Enfin le rapport Gal évoque la « culture du secret » qui imprègne le monde des archives, un état d’esprit que Louis Mexandeau qualifiera même d’omerta [10]. Il se termine sur une allusion discrète à la grande muette du débat, l’institution des Archives de France (qui regroupent les Archives nationales et départementales) – une façon d’indiquer qu’elle a sa part de responsabilité dans les méthodes peu orthodoxes qui viennent d’être décrites. À son tour instruite de ces pratiques, la CNIL s’adresse à nouveau aux Archives de France pour leur demander de reconsidérer leur réponse négative, émise à l’issue de sa première enquête en 1980, quant à la présence de divers fichiers de Juifs aux Archives nationales ou dans les Archives départementales. D’autre part, la question du devenir du fichier retrouvé est loin d’être réglée. Après avoir procédé à l’audition de représentants de la communauté juive et d’historiens, la CNIL propose qu’en raison du caractère symbolique du document, il soit conservé et déposé au Mémorial du martyr juif inconnu, rue Geoffroy-L’Asnier. Une complication inattendue surgit : des personnes dont le nom ou celui de leurs parents devrait figurer dans le fichier exigent la destruction (ou pour certaines, à tout le moins, celle de leur propre fiche) du document infamant, au nom même de la loi sur l’informatique et les libertés. D’autres voix s’élèvent pour réclamer, au nom du principe de laïcité, que ce fichier revienne aux Archives nationales. Il y a donc désaccord sur les deux principales questions soulevées par la découverte du fichier.

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Une commission nommée par le ministère de la Culture est chargée de trancher. Elle est présidée par l’historien-politologue René Rémond, resté jusque-là en dehors du débat mais jouissant d’une respectabilité liée au nombre impressionnant de fonctions qu’il cumule dans tous les lieux où s’écrit l’histoire de la France contemporaine. Ses travaux d’historien, en revanche, ne lui confèrent aucune compétence particulière en la matière. Il ne s’est lui-même jamais penché sur la persécution raciale et le génocide. Mais l’essentiel de sa légitimité à s’occuper du fichier des Juifs vient de ses qualités d’homme politique, de son aptitude à dénouer les situations délicates. Il est en outre président du Conseil supérieur des Archives de France. À lui de sortir ces dernières du mauvais pas où les a entraînées l’affaire du fichier et qui, nous allons le voir, risquait de les mettre à leur tour, et de façon visible cette fois, au banc des accusés.

La couverture

Le 26 janvier 1993, le quotidien Libération fait état d’un premier résultat portant sur treize fichiers de Juifs recensés dans différents départements. Ils sont consignés dans une communication du directeur général des Archives de France, datée du 3 août 1992, et qui n’a, jusque-là, bénéficié d’aucune publicité. Interrogé, Jean Favier se refuse à tout commentaire. À ce moment-là, il dispose des résultats définitifs de l’enquête menée dans les Archives départementales qui lui ont été remis en décembre 1992 mais n’en dit mot. Comme nous en informera ultérieurement la CNIL, ces résultats donnent un chiffre encore bien supérieur qu’elle ne s’autorisera cependant pas à nous communiquer. Elle doit attendre pour les rendre publics le rapport de la commission Rémond. La mission de cette dernière a entre-temps été modifiée à sa demande. Informant le 28 décembre 1992 Jack Lang, alors ministre de la Culture, de la première étape des travaux de sa commission, René Rémond ne fait aucune référence aux fichiers découverts en province mais demande par contre l’élargissement de ses investigations « à l’ensemble des documents établis par voie de recensement, pendant les années 1940-1944, sur l’ensemble du territoire, d’en dresser une chronologie qui établisse de façon définitive la liste et de localiser [souligné par nous] autant que faire se peut les documents qui subsistent de ces opérations [11] ». Ce zèle s’explique. Mise dans le secret, la commission Rémond s’apprêtait vraisemblablement à révéler l’existence des autres fichiers quand bon lui semblerait, s’attribuant le crédit d’une longue et minutieuse recherche, affichant son désir de transparence tout en désamorçant l’émoi que pouvait à nouveau provoquer une telle découverte. Suspendue aux travaux d’une commission qui annonçait leur fin « dans quelques semaines » en décembre 1992 (et dont l’on attend encore les résultats définitifs), la CNIL se borne à rappeler périodiquement ses devoirs à cette dernière mais « M. Rémond est un homme très occupé [12] ». Depuis la « normalisation » dont elle fait l’objet à la suite de l’affaire du fichier, la CNIL a également opté pour la discrétion. Quand cette affaire éclate, elle a déjà maille à partir avec la gendarmerie et la DGSE à propos de fichiers dont elle conteste le bien-fondé. Visiblement, elle en fait trop … [13]

Y a-t-il eu occultation des fichiers des Juifs ? Si nous posons cette question, alors même que le refus de transparence et le malaise qui l’entourent ne font que conforter la thèse de la dissimulation, c’est pour deux raisons : la première concerne les premières affirmations de la commission Rémond, la seconde, les résultats de notre propre enquête, notamment dans les Archives départementales.

« Contrairement à certaines allégations, dit René Rémond dans sa lettre à Jack Lang susmentionnée, ce fichier [des Anciens Combattants] n’a jamais été caché : il n’a cessé de servir depuis et jusqu’à cette année au règlement des pensions. » En d’autres termes, ce fichier n’était pas caché… aux employés des Anciens Combattants puisqu’ils s’en servaient ! Cela n’est pas un argument mais un sophisme. On ne sait trop dans quelle mesure ce fichier pouvait encore servir en 1991 [14], date de sa découverte, mais on sait par contre qu’il était parfaitement caché à ceux qui le recherchaient. Alors que les services détenteurs de ce fichier ont eux-mêmes plaidé coupables (rapport Gal), une commission d’historiens se métamorphose en avocat d’une « administration publique qui a consciencieusement exercé ses fonctions » et sur laquelle le « discrédit » aurait été jeté [15]. Voudrait-elle insinuer que la CNIL n’a jamais effectué ses recherches ? Le service responsable des archives des Anciens Combattants essaya un temps de se disculper en arguant que la CNIL aurait demandé non pas le fichier mais la liste des victimes de la rafle du Vel’ d’Hiv’. La CNIL produisit alors une lettre de ce service prouvant que l’objet de la recherche portait bel et bien sur le fichier de la préfecture de police. De son côté, le rapport Gal admit que les Anciens Combattants avaient « joué sur les mots [16] ». La mission de recherche de la CNIL était publique. Elle en avait fait un compte rendu dans son rapport d’activités pour l’année 1981 et plus tard, comme nous l’avons déjà noté, cette question fut le thème de l’intervention du magistrat Louis Joinet dans un colloque organisé par le Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) [17] . En outre, comme l’a rappelé Jacques Fauvet, président de la CNIL, « lors de l’entrée en vigueur de la loi du 6 janvier 1978 sur l’informatique et les libertés, le garde des Sceaux avait demandé que soit établie la liste des fichiers informatisés, mécanographiques ou manuels faisant apparaître directement ou indirectement les origines raciales ou les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou les appartenances syndicales des personnes : le ministère des Anciens Combattants avait alors répondu ne détenir aucun fichier de cette nature [18] ». Les Anciens Combattants avaient donc menti à deux reprises.

Mais ce fichier pouvait-il avoir fait l’objet de recherches de la part d’historiens alors que sa disparition était de notoriété publique ? Il eût fallu pour cela que sa présence aux Anciens Combattants ne fût pas recouverte du sceau du secret. Or, le rapport Gal démontre la mise en pratique progressive de l’occultation dans les archives des Anciens Combattants. Il mentionne, comme seule dérogation exceptionnelle et visiblement accidentelle au régime du secret, la communication du fichier à deux étudiants au début des années 1970 (qui n’ont vraisemblablement pas réalisé qu’ils travaillaient sur un document officiellement détruit) et confirme le « repli instinctif » dès que la CNIL entame ses recherches. En revanche, il est plausible, comme l’affirme le rapport Gal, que les services des pensions des Anciens Combattants aient communiqué à des ayants droit des attestations basées sur ces fichiers afin qu’ils puissent établir leur dossier de demande d’indemnisation ou de pension, notamment dans les années 1950 et 1960. Dans quelle mesure ces ayants droit étaient-ils à même de conclure à l’existence d’un tel fichier à partir d’éléments aussi fragmentaires ? (À notre avis, c’est de la sorte que Serge Klarsfeld a été mis sur la piste. L’hypothèse d’une « fuite » de la part des employés des Anciens Combattants ou des archivistes est peu probable, celle du hasard, exclue.) Mais il nous faut poser une autre question : dans quelle mesure la recherche historique française (la recherche « savante », « scientifique ») était-elle intéressée par l’existence de fichiers de Juifs alors qu’elle a fait, jusqu’à la moitié des années 1970, l’impasse dans ses travaux sur la persécution raciale ? (Seule une équipe de chercheurs non professionnels, regroupés autour du Centre de documentation juive contemporaine, rescapés du génocide pour la plupart, menait alors ses recherches avec les moyens du bord : un fonds précieux d’archives sur la persécution raciale que les fondateurs du futur CDJC avait eu le soin de rassembler en pleine guerre, dès 1943.) Entreprises dans les années 1950 et 1960 sous l’égide du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, les statistiques de la déportation pour la région parisienne ne mentionnent pas comme source les fichiers de Juifs. Celui qui se trouvait aux Anciens Combattants y avait été déposé en 1948. Il eût considérablement simplifié la tâche des membres du Comité qui établissait celui des déportés de la région parisienne [19], bien qu’à cette époque, il ait été encore rare que l’on opérât une distinction entre déportés raciaux et déportés politiques [20]. En 1954, à l’occasion d’un premier bilan des travaux de la Commission historique de la déportation, Henri Michel indiquait que cette dernière s’appuyait sur les témoignages oraux et les fichiers du COSOR (Comité des œuvres sociales des organisations de la résistance) ainsi que sur la documentation du Service international de recherches d’Arolsen (RFA). Il précisait la difficulté d’établir le fichier de la déportation en région parisienne où « le travail apparaît à peu près impossible [21] ». De même, Serge Klarsfeld, qui réalisa dans les années 1970 par ses seuls moyens un Mémorial de la déportation (liste nominative de toutes les victimes), eût été grandement aidé par les fichiers des Juifs s’ils avaient été mis à sa disposition pour une tâche, notons-le au passage, qui aurait dû revenir à l’administration des Anciens Combattants. Contrairement à Serge Klarsfeld, avec lequel il réalisa le Mémorial de la déportation de Belgique, Maxime Steinberg put s’appuyer sur le fichier des Juifs dit « fichier de Hasselt » (lieu de sa découverte à la fin de la guerre), également conservé pour les mêmes raisons qu’en France par le ministère de la Santé publique qui attribue les pensions mais dont l’existence n’a jamais été cachée et qui est mis à la disposition des ayants droit de même qu’à celle de la recherche Historique [22].

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En ce qui concerne les fichiers de Juifs de province, nous avons fait un sondage dans les Archives départementales suivantes, dont la communication du directeur des Archives de France du 3 août 1992 indiquait qu’elles conservaient de tels fichiers :

Aux Archives de l’Eure, à Évreux, on peut penser que le fichier figure dans l’inventaire, sous la cote 14 W 90-93, « Israélites : correspondance, recensement, divers (guerre 1939-1945). » L’inventaire se trouve en accès libre dans la salle de lecture. Nous avons déjà noté que les Archives départementales de l’Eure sont le seul centre, sur les vingt que nous avons visités, où les inventaires pour la période de l’Occupation sont à la disposition des lecteurs. Le conservateur, Éliane Carouge, n’a pu nous dire la date à laquelle le fichier avait été inventorié. Elle n’était pas en poste dans ce département lors de la première enquête de la CNIL, en 1980. Elle n’avait pas souvenir, de même que les autres directeurs d’Archives départementales interrogés à ce sujet, d’une demande de la direction des Archives de France concernant l’existence de ces fichiers avant l’enquête commandée par la CNIL en 1992 [23].

Dans les Archives départementales de la Marne, à Chalons, il n’existait pas encore, lors de notre visite le 23 septembre 1993, d’inventaire de la série W (documents postérieurs au 10 juillet 1940) mais seulement un index, communiqué à notre demande. Sous la rubrique « Ségrégation raciale », on trouve la mention « plusieurs recensements (de Juifs sous l’Occupation) », cote 1W 38 à 96. Selon la présidente de salle, cet index aurait été établi en 1987-1988.

Dans les Archives départementales du Gard, nous n’avons pu accéder à l’inventaire de la série W. (Il était dans le bureau du conservateur, absent lors de notre visite et inaccessible au personnel… et aux lecteurs éventuels.) De ce fait, il ne nous fut pas possible de vérifier si le fichier des Juifs y était inventorié. Toutefois, dans son ouvrage Les Juifs à Nîmes et dans le Gard durant la Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1944, publié en 1985, le Dr Lucien Simon fait état des résultats du recensement ainsi que des listes d’arrestation utilisées par la gendarmerie [24]. Il est donc possible qu’il ait pu les consulter.

Dans les Archives départementales de Haute-Loire, j’obtiens tout d’abord (avec difficulté) un inventaire de la série W pour la période 1939-1945 extrêmement succinct (7 feuillets) sans mention du fichier. On me communique ensuite, sur mon insistance, une liste (bordereau de versement) de documents versés par le cabinet du préfet de la Haute-Loire le 17 février 1993, dans laquelle figurent « 314 fiches nominatives portant le tampon “Juif” extraites du fichier des étrangers de la préfecture de différentes couleurs et comportant des renseignements individuels ». Comment se fait-il que le fichier des Juifs ait été versé en février 1993 alors que la circulaire du directeur des Archives de France, en date du 3 août 1992, fait déjà état de sa présence dans les Archives départementales de Haute-Loire ? Selon M. de Framont, conservateur, la préfecture, avertie de la présence du fichier par la circulaire de M. Favier, l’avait fait retirer des Archives pour ne le retourner qu’en février 1993. Ce fichier ne figurant pas dans l’inventaire de la série W, M. de Framont lui-même en ignorait l’existence. Il avait cependant pris la peine, lorsque la direction des Archives lança l’enquête commandée par la CNIL, de demander à son prédécesseur, Yves Soulingeas, s’il était au courant de l’existence d’un tel fichier dans les Archives départementales. Ce dernier lui confirma que le fichier était inventorié, non pas dans la série W mais dans la série R (affaires militaires), où il y avait peu de chances qu’on le recherchât. L’inventaire de cette série n’est également pas en accès libre car jugé « en trop mauvais état ». Sous la cote R 6765, on trouve en effet la mention suivante : « fiches Juifs » (le mot Juifs est rayé mais lisible et remplacé par « Espagnols »). Pour aussi « puérile » qu’apparaisse la « couverture », elle fut néanmoins efficace au point que l’actuel directeur des Archives ne pouvait lui-même s’y retrouver et qu’il fut, en quelque sorte, la première « victime » de l’occultation du fichier [25]

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Telles sont les différentes figures des pratiques archivistiques, allant de la transparence à l’occultation, que nous avons pu observer. Cette transparence est toutefois relative : le terme de fichier n’apparaît pas et, dans la mesure où il s’agit de documents non communicables, toute vérification immédiate est impossible. Les entretiens que j’ai menés par la suite avec d’autres directeurs d’Archives départementales possédant des fichiers de Juifs, mais dans lesquelles je ne me suis pas rendue, m’inclinent à penser que, dans la majorité des cas, les fichiers de Juifs ont davantage fait l’objet d’une « non-publicité », en ce sens qu’ils pouvaient figurer dans les inventaires mais que ces derniers étaient eux-mêmes confidentiels, que d’une occultation totale, comme dans le département de la Haute-Loire. La directrice des Archives départementales de l’Hérault, Agnès Parmentier, était choquée par le terme d’occultation que j’employais. Elle connaissait la présence de ce fichier dans ses fonds mais personne ne l’ayant demandé, elle n’avait pas le sentiment de l’avoir occulté… Au terme de notre discussion, elle admit que ce fichier n’étant nulle part signalé, on ne pouvait en faire la demande. Elle réalisa que, jusqu’à présent, elle n’avait pas vu les choses sous cet angle-là… Dans les Archives départementales de l’Hérault, comme dans la plupart des centres d’archives, on n’avait pas estimé nécessaire d’inventorier des documents jugés non communicables. Dans le Guide des Archives de Haute-Loire, établi en 1983 par Yves Soulingeas, il n’existe pas de descriptif des fonds de la série W, « cette série [étant] dans le désordre le plus complet »…

Du côté des historiens, on ne trouve guère d’indices dans leurs travaux de la consultation des fichiers. Tout d’abord, comme nous l’avons déjà noté, parce qu’on les disait détruits et que les chercheurs ne les demandaient pas. Claude Lévy, qui fut correspondant du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, puis chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) qui lui succéda en 1980, nous confirma que le comité ne s’appuya jamais sur ces fichiers pour établir les statistiques et cartes de la déportation par département [26]. Pourtant, les historiens rattachés à ce comité bénéficiaient d’un traitement de faveur pour accéder aux archives (« dérogation générale »). Claude Lévy n’a aucun souvenir d’avoir entendu parler de fichiers de Juifs dans les réunions du comité : « Si cela avait été le cas, on s’en serait vanté [27]. » Mais comme nous l’avons déjà souligné, la question des déportés raciaux n’était pas une préoccupation centrale du comité dirigé par Henri Michel. Nous avons pu accéder aux statistiques de la déportation établies dans le département des Alpes-Maritimes (document qui, lui non plus, ne figure pas dans l’inventaire de la série W puisque non communicable). Une seule source est parfois mentionnée pour la réalisation de ce travail, achevé en 1967 par la correspondante du Comité, Suzanne Maron : l’office des victimes de guerre, Lille. Étant donné l’essor de l’historiographie depuis une quinzaine d’années sur la persécution raciale, il est possible que certains historiens aient eu accès à des fichiers de Juifs. Si tel est le cas, n’auraient-ils pas reçu l’autorisation de mentionner leurs sources et, flattés d’être mis dans le secret, l’auraient-ils à leur tour perpétué ? Car il convient de s’interroger sur le constat que fit, à juste titre, le président de la CNIL, Jacques Fauvet, à la suite de la découverte du premier fichier des Anciens Combattants : « En dépit d’un appel public à témoins, qui auraient pu, notamment dans le cadre de leur activité professionnelle, connaître le sort qui avait été réservé à ces fichiers, aucun élément d’information ne fut donné à la commission [28]. » En effet, aucun historien – si tant est que certains aient été au courant, hypothèse que nous émettons par acquit de conscience mais sur laquelle nous n’avons aucune certitude – n’a répondu à l’appel de la CNIL. Seul Jean Favier a pris la responsabilité d’affirmer que les fichiers détenus dans les Archives départementales étaient « tout aussi connus des spécialistes que ceux du ministère des Anciens Combattants. Nombre de travaux sur l’histoire de l’Occupation ont été fondés sur la consultation de ces fichiers dans les Archives départementales [29] ». Il se garde bien cependant de dire à quels travaux il fait allusion…

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Mais aucun employé du service des archives des Anciens Combattants n’a répondu à l’appel de la CNIL. Il en est de même, ce qui est encore plus grave de la part d’une corporation qui affiche une « tradition de neutralité et d’indépendance [30] », des archivistes auxquels j’ai posé la question et qui m’ont objecté l’« obligation de réserve » à laquelle – ni plus ni moins que n’importe quel fonctionnaire – ils sont soumis. La seule voix que l’on entendit à cette occasion fut celle du président de l’Association des archivistes de France, Jean-Luc Eichenlaub, dont Le Monde publia la lettre le 27 mars 1992, sous le titre « Le point de vue des archivistes ». L’Association des archivistes de France estimait de son devoir de rendre publique sa position contre la destruction du fichier et en faveur de son dépôt dans un service public d’archives. Cinq mois après la découverte d’un fichier de Juifs dont ils avaient la garde, tout au moins par délégation, le seul souci des archivistes était de s’opposer au désir de personnes inscrites dans ce fichier de détruire ces fiches qui les stigmatisèrent un jour comme Juifs, de même qu’au souhait formulé par des associations juives de le conserver dans un lieu juif, à savoir le Mémorial du martyr juif inconnu. En d’autres termes, ils estimaient que ce fichier dont ils avaient permis l’occultation devait leur revenir. Mais pas un mot qui évoquât la charge émotionnelle, symbolique de ce fichier, mise en évidence par la revendication de destruction émanant de certaines de ses victimes. Pas un mot sur les pratiques d’occultation ainsi dévoilées [31].

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Les Archives nationales, et pas seulement la direction mais nombre d’archivistes, étaient au courant de l’existence de ce fichier. Le rapport de la CNIL « relatif aux fichiers détenus par le secrétariat d’État aux Anciens Combattants et Victimes de guerre concernant les personnes déportées ou victimes de discrimination raciale ou religieuse », rédigé par le sénateur Henri Caillavet le 25 février 1992, contient plusieurs indices sur la co-responsabilité des Archives nationales. Comme nous le confirmera Henri Caillavet ultérieurement, il était convenu de ne pas mettre directement en cause cette prestigieuse institution que l’on risquait de discréditer, mais pour qui savait lire, son rôle était patent.

1. En 1985, la CNIL reprend contact avec les Anciens Combattants « à la suite de plusieurs réunions de travail entre Mme Bonazzi, conservateur en chef de la section contemporaine des Archives de France, et M. Alain Simon, membre de la CNIL [mais] pour des raisons inconnues, aucune suite ne fut donnée à cette demande [demande de rendez-vous de la CNIL avec le ministère] ». M. Simon est décédé depuis lors. Les Archives de France auraient-elles décidé, à ce moment-là, de ne plus « couvrir » l’occultation d’un fichier dont l’avis de recherche était public pour revenir par la suite sur leur décision ? Leur situation devenait en effet de plus en plus inconfortable. En 1983, elles avaient envoyé une mission d’archivistes aux Anciens Combattants pour procéder à l’inventaire des archives au moment du déménagement du service des archives de Bercy à Fontenay-sous-bois. Cette mission avait inventorié le « fichier de la préfecture de police » remis aux Anciens Combattants en 1948. C’est ce que nous confirma Xavier Rouby qui prit la succession de M. Errera à la direction des statuts et pensions, service responsable des archives des Anciens Combattants (lequel quitta son poste peu de temps après la découverte du fichier), à partir des informations données en ma présence par Mme Diatta, employée aux archives depuis le tout début de l’affaire [32]. L’existence et la localisation de ce fichier étaient donc connues des Archives nationales au moins depuis 1983.

2. Les Archives nationales avaient reçu un microfilm de ce fichier en 1990 (soit un an avant sa découverte par Serge Klarsfeld) : « Aux Archives nationales, le fichier est coté ; il figure au nombre des documents inventoriés dans le service, sous le nom de “Fichier de la population juive de la préfecture de police de Paris”. Mme Bonazzi précise que, compte tenu de la somme des documents versés aux Archives nationales, il n’existe pas d’inventaire détaillé dans ses services. Ce document n’a donc fait l’objet d’aucune publication de la part des Archives nationales » (annexe 5 du rapport de la CNIL).

3. Lors de l’audition par la CNIL de représentants de la communauté juive, dans le but de statuer sur le devenir du fichier, M. Henri Hajdenberg, président du Renouveau juif, « note que les Archives nationales n’ont pas considéré que le fichier avait une telle valeur qu’il doive être dévoilé », que, « d’une manière générale, les Juifs sont aujourd’hui en droit de condamner moralement l’attitude des institutions nationales » et qu’en conséquence ce fichier doit être confié au CDJC (annexe 8, p. 9 du rapport de la CNIL).

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Contrairement à l’engagement du gouvernement d’Édith Cresson pris le 25 février 1992, ce rapport de la CNIL sur le fichier des Juifs dont nous venons de citer des extraits n’a fait l’objet d’aucune publication par la Documentation française. Selon la CNIL, les exemplaires imprimés par ses soins sont aujourd’hui épuisés…

L’affaire du fichier rebondit le 28 décembre 1992 avec la lettre de René Rémond adressée à Jack Lang. Alors qu’il ne s’agit que d’un « bref rapport d’étape », le ministre de la Culture décide de lui donner une large publicité. En cette fin d’année, dans l’entre-deux-réveillons, les « révélations » de René Rémond occupent la scène médiatique d’une étonnante manière. C’est tout juste si les chaînes de télévision n’interrompent pas leur programme pour annoncer la (bonne ?) nouvelle que quotidiens et hebdomadaires affichent en première page : le fichier retrouvé n’est pas celui du recensement d’octobre 1940, mais un fichier servant à indemniser les victimes. Pour tous ceux qui ont suivi l’affaire, personnes inscrites au fichier, journalistes, historiens, archivistes (qui avaient authentifié le fichier comme tel), c’est la surprise. À tel point qu’on ne s’interroge même pas sur la fonction de cet effet d’annonce : le document infamant se métamorphosait en document administratif pieux et civique. En dévoyant la discussion sur un aspect mineur et invérifiable (s’agissait-il du fichier de 1940 ou d’un fichier dérivé ?), elle jetait la suspicion sur la nature du document retrouvé. Mais, comme toute information qui mise sur la surprise, les « révélations » de René Rémond contenaient un message subliminal : rien n’a été découvert aux Anciens Combattants en novembre 1991. La preuve en est qu’il parle de « prétendue découverte ».

Sur quels éléments s’appuie l’historien ? Tout d’abord, sur le fait que le fichier est incomplet : « La discordance entre le nombre des fiches (évalué à 60 000) et le chiffre de Juifs s’étant déclarés (149 734) était le premier objet de trouble. » Cette information est loin d’être nouvelle. Elle se trouve dans le rapport de la CNIL comme dans celui de Christian Gal, des Anciens Combattants auxquels la presse a donné un large écho. Leurs estimations du nombre de fiches étaient légèrement supérieures (environ 70 000) [33]. En revanche, ce que l’on ne savait pas jusque-là, c’était que le fichier contenait les fiches des seules personnes arrêtées. Il fallut attendre que les personnes qui savaient avoir été recensées fassent la demande de leurs propres fiches aux Archives nationales, après qu’il y eut été transféré, le 2 juin 1992, pour réaliser ce fait. Les Anciens Combattants qui affirmaient s’en servir régulièrement ne l’auraient-ils jamais remarqué ?

Ensuite, poursuit l’historien, « nous sommes aujourd’hui en mesure, grâce au concours de Monsieur le préfet de police et de ses services, de donner à cette question une réponse autorisée : nous avons acquis la certitude que le fichier du recensement effectué en octobre 1940 a été détruit. J’indique ici succinctement les preuves que nous avons trouvées, avec une chronologie sommaire des opérations concernant ledit fichier. Notre rapport définitif produira toutes les pièces qui en apportent la démonstration ». Suivent les références à l’ordonnance du 9 août 1944 portant rétablissement de la légalité républicaine qui déclare la nullité des actes fondés sur la discrimination raciale et la circulaire Depreux de 1946 qui en ordonnait la destruction. Encore une fois, ces éléments ne sont pas nouveaux. C’est précisément en raison de ces textes que l’on pensait les fichiers détruits. Quant à la « preuve » de la destruction, obtenue « grâce au concours de Monsieur le préfet de police », elle avait déjà fait l’objet d’une lettre, adressée par Philippe Marchand, ministre de l’Intérieur, le 31 janvier 1992, à Serge Klarsfeld et qui mentionnait le « pilonnage de cent cinquante-huit sacs d’un poids total de près de sept tonnes effectué le 16 novembre 1948, sous la surveillance de commissaires de police ».

Elle avait été publiée in extenso par la revue du CDJC, Le Monde juif, dans son numéro d’avril-septembre 1992. Cette lettre ne stipulait que la destruction d’un certain nombre d’archives détenues par le service spécial des affaires juives de la direction de la police judiciaire, mais non de la totalité. Elle ne mentionnait pas la destruction du fichier de 1940 et précisait en outre que, « le 28 avril 1948, les fichiers du bureau de liquidation des affaires juives de la direction de la police générale ont été transférés au ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre ».

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Pour quelles raisons, si ce document avait constitué une preuve irréfutable de la destruction du fichier, les services de la préfecture de police ne l’auraient-ils pas rendu public à l’annonce de la découverte du fichier, à l’automne 1991 ? Lors de mon entretien avec Bernard Garnier, responsable du service d’archives de la préfecture de police, il me fut confirmé que ce document était connu des services d’archives à l’annonce de la découverte du fichier. Cette pièce, dont René Rémond fait son « deus ex machina » et qui constituera pour la presse la preuve de ses affirmations, n’a donc pas été retrouvée grâce à l’enquête menée par sa commission, ainsi qu’il le laisse entendre. Pour quelles raisons René Rémond ne la joint-il pas à sa lettre, mais se contente de dire qu’il apportera ses « preuves » « dans quelques semaines » (que l’on peut déjà presque comptabiliser en années) ? Pour quelles raisons la préfecture refuse-t-elle la communication de ce document à ceux qui le demandent [34] ?

Ce que ne dit pas René Rémond – peut-être ne le sait-il pas, mais on attendrait de la part d’un historien qu’il ne travaille pas dans la hâte mais dans la sérénité avant de lancer des scoops –, c’est qu’à la suite de la circulaire Depreux du 6 décembre 1946, le ministre de l’Intérieur adresse le 31 janvier 1947 une autre circulaire aux préfets, dans laquelle il revient sur son ordre de destruction des documents fondés sur la qualité de « Juif » : « Je vous invite en conséquence à maintenir, le cas échéant, dans vos archives, les documents relatifs aux enquêtes, sévices et arrestations dont les personnes considérées comme juives ont été victimes, lorsque ces documents peuvent présenter des avantages pour de telles personnes, par exemple, en permettant la recherche et le regroupement d’individus disparus ou dispersés, ou la délivrance de certificats de déportation ou d’arrestation [35]. » Comme nous l’avons déjà vu, à l’issue de la rafle du Vel’ d’Hiv’, les policiers devaient regrouper les fiches des personnes arrêtées, établissant ainsi un nouveau fichier. Ce type de fichiers appartient, au vu de la circulaire mentionnée ci-dessus, à la catégorie de documents qu’il ne fallait pas détruire. Pour des raisons administratives, ils allaient être acheminés vers les Anciens Combattants. C’est un fichier de ce type, celui des arrestations en région parisienne, qui fut retrouvé aux Anciens Combattants. Ce fichier correspondrait-il à celui établi à l’issue du recensement [36] ?

En tout état de cause, et en fonction des informations dont nous disposons (seuls les témoignages de personnes aujourd’hui disparues, comme le père du fichier, André Tulard, pourraient nous éclairer sur ce point), le fichier des Anciens Combattants se présente exactement sous la même forme que celui établi à l’automne 1940 par la préfecture de police : un jeu de quatre cartes de couleurs différentes, comprenant les mêmes rubriques, qui furent commandées à l’imprimerie Chaix et dont les deux derniers numéros d’impression, au bas des fiches, laissent penser qu’ils indiquent la date d’impression : 1940, 1941 et 1942. C’est un fichier qui, par la force des choses, était constamment complété et mis à jour [37]. Il serait étonnant que les services de police aient confectionné un autre fichier, exclusivement destiné aux rafles, alors qu’il leur suffisait de prélever une fiche individuelle du fichier central. René Rémond jouerait-il sur les mots lorsqu’il parle d’un « fichier de victimes » ? De deux choses l’une : soit la découverte de Klarsfeld porte sur un fichier de Juifs établi sous l’Occupation – à partir du recensement des Juifs d’octobre 1940 en vue de la traque raciste –, conservé dans des conditions illégales (occultation) mais pour des raisons légitimes (indemnisation) par les Anciens Combattants ; soit ce fichier a été établi par les Anciens Combattants à la fin de la guerre pour procéder à des indemnisations en utilisant des stocks de fiches vierges, que leur aurait consciencieusement remis la préfecture de police, constituées en 1940 en vue de l’établissement du fichier des Juifs de la région parisienne. Cela eût été du meilleur goût… Telle est au demeurant la thèse de l’extrême droite [38].

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Rebaptiser « fichier des victimes » le fichier retrouvé ne permettait en rien d’exclure l’hypothèse la plus simple qu’il s’agissait d’une partie du fichier de 1940. Telles seront les objections de Serge Klarsfeld et du sénateur Henri Caillavet qui, contrairement à René Rémond, avaient l’un et l’autre longtemps travaillé sur la question des fichiers de Juifs. D’autres observateurs se contentèrent de relever, comme Jean-Marc Théolleyre dans Le Monde, qu’accorder tant de publicité à ce qui se révélait une information mineure au regard de la valeur symbolique du document retrouvé apparaissait pour le moins déplacé [39]. Mais les assertions de René Rémond avaient pour elles le ton péremptoire et l’assurance de celui qui pratique dans le domaine intellectuel le droit du plus fort, ce droit dont Georg Simmel a pu dire qu’il était « tout aussi brutal, mais à l’occasion tout aussi approprié que dans le domaine physique [40] ». Son argumentaire était faible, voire inexistant, mais il mit un point d’orgue à l’affaire du fichier des Juifs, l’entourant d’un halo de complexité que l’on renonçait à percer. En fragmentant la vérité pour mieux la récuser, René Rémond a agi au nom de la raison d’État. Avec ce fichier qui, s’il ne s’était agi que d’une authentification, aurait dû être remis aux archivistes dont c’est le métier, on fit de la politique. Non seulement le ministère discrédité (et dont le discrédit risquait de s’étendre aux Archives de France) se trouvait réhabilité, mais en contestant l’identité de l’objet de désaccords, on désamorçait l’action juridique engagée par des inscrits aux fichiers qui exigeaient sa destruction, de même qu’on annulait la proposition de la CNIL (qui était loin de faire le consensus) de confier le fichier au Mémorial du martyr juif inconnu.

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Les préconclusions de la commission Rémond n’ont été contestées par personne. Cette démission s’explique autant par la crainte de s’opposer à un homme de pouvoir comme René Rémond que par les réticences intrinsèques de la mémoire collective à soulever les remugles de Vichy. Ravi de se voir disculpé après être passé aux aveux, le secrétariat d’État aux Anciens Combattants se félicite du dénouement de l’affaire. La CNIL bredouille quelques compliments à l’adresse des historiens qui avaient levé des « zones d’ombre » sur lesquelles elle avait buté pendant plus de dix ans. À l’étranger, lorsque Jack Lang rend publique la lettre de René Rémond, de retour à Paris quelques jours plus tard, le sénateur Caillavet fulmine. Il maintient ses conclusions, reproche à la CNIL de ne pas l’avoir averti, se déclare prêt à rencontrer René Rémond dans un débat contradictoire. Mais l’actualité a ses propres rythmes, l’affaire du fichier des Juifs a été enterrée en quarante-huit heures. Quant à René Rémond, il est en pleine campagne pour sa candidature à l’Académie française dont les élections ont lieu fin février 1993. Il occupe les ondes, accorde des entretiens dans lesquels il discourt sur l’éthique, thème de son dernier ouvrage. C’est une autorité morale dont on sollicite l’avis sur tout problème de société. Il ne vient à personne l’idée de contredire l’ancien président de l’université de Nanterre, président de la Fondation nationale des sciences politiques, président du conseil de l’Institut de l’histoire du temps présent, président du Conseil supérieur des archives [41]. L’affaire du fichier des Juifs est venue à point nommé. Elle a remis en mémoire une autre affaire, celle du milicien Paul Touvier, sur laquelle il avait dirigé une commission d’enquête – un travail qui lui avait valu, si ce n’est la sympathie, tout au moins l’estime des « intellectuels de gauche ». De son côté, Serge Klarsfeld qui, avec Henri Caillavet, est l’une des rares personnes à maîtriser le dossier, récuse les conclusions de René Rémond mais, pour des raisons que nous ignorons, n’engage pas la bataille. Dans son numéro de janvier 1993, L’Histoire publie un entretien avec Jean-Pierre Azéma, professeur d’histoire à Sciences-Po, qui assiste le professeur Rémond dans la commission sur le fichier juif après l’avoir assisté dans celle consacrée à l’affaire Touvier. Ni Serge Klarsfeld ni le sénateur Henri Caillavet ne sont à leur tour interviewés. La revue a titré « La vérité sur le fichier juif ». La vérité sort de la bouche de René Rémond. La presse d’extrême droite triomphe
 [42].

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Du côté des historiens, ceux qui travaillent sur la France contemporaine sentent que l’affaire est « louche ». Ce n’est un secret pour personne. On ne se prive pas dans les couloirs de parler d’appétits personnels de publicité, de rivalités internes, de « tour joué » à Klarsfeld par certains membres de la commission Rémond, le tout relié aux intérêts supérieurs de l’État, mais bien fou celui qui prendrait le risque d’énoncer ses doutes à voix haute. Dans son livre Le Trait empoisonné (réflexions sur l’affaire Jean Moulin), l’historien Pierre Vidal-Naquet critique la démarche de Thierry Wolton qui accuse Jean Moulin d’avoir été un agent soviétique en s’appuyant sur un document secret de la DST dont la possibilité de contrôle est refusée au lecteur [43]. Que penser du procès-verbal de destruction des archives « juives » de la préfecture de police que la Commission présente comme une preuve de la destruction du fichier des Juifs ? Tout d’abord, rappelons que sa consultation nous fut refusée et que ce n’est qu’après une intervention de la CADA qu’il nous a été possible d’en prendre connaissance. Ces pièces d’archives attestent le pilonnage le 16 novembre 1948 « d’un lot de papiers inutiles (Recensement des israélites et biens – fiches et dossiers) » correspondant à 158 sacs pesant au total 732 kg. Cette destruction ayant été opérée après le contrordre de destruction du 31 janvier 1947 [44] et le transfert le 28 avril 1948 des « fichiers du bureau de liquidation des affaires Juives de la direction de la police générale » au ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre, son procès-verbal ne peut être la preuve de la destruction de la totalité du fichier des Juifs, jamais mentionné. Il est seulement celui de la destruction d’un certain poids de documents à caractère discriminatoire. Notons au passage que, contrairement à René Rémond, Pierre Vidal-Naquet conserve l’esprit critique en n’accordant qu’une valeur limitée à un document produit par la DST : « Car la DST, pas plus d’ailleurs que n’importe quel service de police ou de contre-espionnage, ne saurait être crue sur parole [45]. » René Rémond, quant à lui, s’estime d’emblée convaincu par un procès-verbal de police, alors même qu’il a sous les yeux une part importante d’un fichier de Juifs et que l’enquête menée en province atteste que quantité de documents semblables n’ont pas été détruits… Il a adopté les mêmes méthodes que Thierry Wolton mais, contrairement à ce dernier, il peut se le permettre : la valeur de ses arguments, qui font fi des principes élémentaires de la recherche, repose exclusivement sur son autorité dans la république des clercs.

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Si l’autorité dont jouit René Rémond paralyse certains – tout en convainquant sur la seule foi de ses propos d’autres parmi ses pairs –, pour bien des personnes concernées, le but de l’opération est immédiatement perçu. L’un d’eux (mais d’autres sans doute), l’éditeur et écrivain Émile Copfermann, adresse la lettre suivante à Jack Lang : « J’ai pris connaissance de l’information que vous avez fait diffuser concernant le “fichier juif”. J’ai, sans doute comme d’autres intéressés, été surpris par cette mise au point car elle contredit le communiqué du secrétariat aux Anciens Combattants (12 novembre 1991), puis l’avis de la CNIL (25 février 1992), sans compter d’autres rapports (Caillavet, etc.) en ma possession ou l’avis même de Mme Bonazzi, des Archives nationales, avec laquelle j’ai pris contact en juin 1992. Sans doute les avis de “spécialistes” valent-ils ce que valent les avis de “spécialistes” le temps d’une opportunité politique. Quoi qu’il en soit, les fiches concernant mes parents, déportés à Auschwitz le 25 septembre 1942, mes deux frères et moi-même existent, elles portent en bonne et due forme la mention “juif”. Je veux bien admettre que leur conservation était destinée à indemniser les victimes de la guerre, bien que mes deux frères et moi-même n’ayons jamais entendu parler d’une telle indemnisation. Et ces fiches subsistent avec une mention contraire à la loi. Je vous prie donc de donner les instructions nécessaires pour qu’elles nous soient restituées. Il est infâme qu’elles aient été conservées et que la troisième génération de Copfermann figure dans un fichier d’exception. Le prétexte d’une conservation pour des motifs d’ordre historique ne tient plus puisque, ainsi que vous le précisez, une bonne partie des fiches a été détruite. » Cette lettre est restée sans réponse.
D’autres s’adressent au Monde, quotidien qui avait laissé s’exprimer dans son courrier des lecteurs de positions divergentes sur la question soulevée par la conservation du fichier. Nous citons ici une lettre adressée le 20 janvier 1993 à M. Colombani, aujourd’hui directeur du Monde, qui ne fut jamais publiée : « Dans l’affaire du fichier des Juifs, M. René Rémond a fait preuve d’une totale insensibilité par rapport à ce problème. Il traite le sujet par-dessus la jambe, comme un fait mineur, avec une totale indifférence ; et en outre, il ne cache pas une certaine irritation devant le fait qu’on puisse attacher de l’importance à de pareilles broutilles. Or, cette indifférence ne me surprend pas, tout comme elle ne saurait surprendre ceux qui, comme moi, ont lu le tome 6 de l’Histoire de France publié sous la direction de Jean Favier, tome dont l’auteur est M. Rémond, intitulé Notre siècle, et couvrant la période 1918-1988 : M. Rémond ne cite même pas la rafle du Vel’ d’Hiv’, événement sans doute mineur à ses yeux ; en outre, et surtout, il a une phrase absolument sidérante pour expliquer que les Français ne se soient pas émus, en octobre 1940, lors de la promulgation du statut des Juifs. Pour lui, cette attitude s’explique “plus par indifférence ou manque d’imagination que par antisémitisme”. Mais il fait encore mieux : “Le plus grand nombre [de Français] n’est pas porté à s’attendrir sur le sort d’un petit groupe alors que deux millions de compatriotes sont retenus en captivité.” Ah bon : parce que les Juifs n’étaient pas des compatriotes ? Voilà qui rappelle étrangement les propos d’un célèbre homme politique déclarant que la bombe de la rue Copernic visait des Juifs et avait tué des “Français innocents” [46]. »

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Mais certains ont des mots plus malheureux encore. Dans une lettre adressée à un grand résistant qui s’étonne, lui aussi, de la controverse sur le fichier, Jean Favier se laisse aller à parler du « fichier d’auto-dénonciations (sic !) des Juifs ».

S’il y a lieu d’éprouver quelque malaise à citer ces dérapages verbaux que l’on trouve dès que l’on sort des exercices de piété commémorative ou des discours du dimanche, on ne saurait s’interdire de le faire pour la simple raison qu’ils constituent ce qu’il faut bien appeler des lapsus révélateurs. Ce sont eux qui nous permettent de comprendre le sens caché de la manipulation. Oh, sans doute, convenait-il de sauver la face d’un service de l’État, mais l’honneur perdu de ce ministère soumis à une douce routine, rarement placé sous les feux de la rampe, ne méritait pas à lui seul un montage politique mené d’une main de fer par un politologue chevronné. Il convenait de crier haut et fort que rien n’avait été caché car ce « rien » avait un nom : l’archive du crime de l’État français, la trace irréfutable, palpable, matérielle de la contribution de Vichy à l’entreprise génocidaire. Ce crime duquel des historiens de la génération de René Rémond, normalien préparant l’agrégation d’histoire en 1944, détourneront leur regard jusqu’à ce qu’un Américain nommé Paxton leur dessille (?) les yeux. Entre l’universitaire catholique de Sciences-Po et le vieux radical-socialiste franc-maçon et fiché comme tel sous l’Occupation, Henri Caillavet, qui s’obstina à rechercher un fichier que d’autres s’employaient à dissimuler, c’est l’affrontement entre deux conceptions du fameux « devoir de mémoire » qu’il faut voir. Était-il ou non convenable d’exhumer ces fiches jaunies que la police française s’appliquait à tenir à jour méthodiquement, en les surchargeant au crayon d’annotations aussi « précieuses » que « recherché(e) le… », « arrêté(e) le… » ? Cette image insoutenable du crime n’a pas réactivé la seule mémoire des victimes. Le caractère brut du document bureaucratique, c’est le rappel de la banalité du mal : des fonctionnaires français consciencieux et inconscients, pire, indifférents.

Les nazis procédèrent aux recensements des Juifs dans tous les pays occupés. Mais, comme le note Raul Hilberg, le cas de la France est différent des autres pays car « ce fut à la bureaucratie française qu’incomba la lourde responsabilité d’accomplir une grande part de l’œuvre de destruction [47] ». La conservation du fichier des Juifs de Belgique par le ministère de la Santé publique à Bruxelles a de tout temps été de notoriété publique. S’il n’est pas aussi « perfectionné » que le fut le nôtre (il ne comprend que des fiches individuelles et non un jeu de quatre fiches), c’est parce que l’administration belge ne fut pas mise à la disposition de l’occupant pour le confectionner. C’est la Gestapo qui réalisa la besogne avec l’aide d’un bureau chargé d’établir les arbres généalogiques des Juifs et dirigé par un sbire nazi, Pierre Beeckmans [48]. Les effectifs de ce bureau ne lui permirent pas de s’attirer, à l’instar de la préfecture de police de la région parisienne, les félicitations du chef de la Gestapo. Le fichier des Juifs de Belgique est également divisé en deux sous-fichiers : un fichier de déportés et celui des personnes inscrites qui ont échappé aux rafles. À la différence des fichiers français, le fichier des Juifs de Belgique est un fichier allemand. Les rubriques, les annotations sont rédigées en allemand. Cela expliquerait-il sa différence de traitement ? Tandis que les fichiers français survivaient clandestinement dans nos archives, une partie du fichier des Juifs de Belgique a été mise à la disposition de l’exposition itinérante « Musée-valise », organisée par l’université dans les lycées, pour une durée de cinq ans. « Les statistiques de la déportation ont été faites très tôt après la guerre aux Pays-bas, un peu plus tard en Belgique. En France, cela n’a jamais été la préoccupation des autorités nationales », note l’historien belge Maxime Steinberg [49].

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La France a opté pour l’occultation, de même que l’Italie, qui vient de « retrouver » un ensemble de 2 600 fiches de Juifs qui risque de mettre à mal la thèse du grand historien du fascisme, Renzo de Felice, sur l’absence d’antisémitisme à l’italienne [50]. Ces fiches avaient été établies en 1938 par la police italienne, pour le compte de la « direction générale de la démographie et de la race ». Elles sont rédigées en italien. On ignorait leur existence… Comme en France dont les fichiers étaient reclus dans nos dépôts d’archives, secrètement conservés par leurs employés. Mais peut-être fûmes-nous animés par la volonté de n’en rien savoir, nous laissant bercer par la rumeur lénifiante de leur destruction. Intrigués, nous ouvrons grand nos oreilles quand resurgit la trace du crime français pour les boucher à nouveau (soulagés ?) lorsqu’on nous en dépossède. Comme si elle nous brûlait les doigts. « Le mensonge, a dit Hannah Arendt, est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le mensonge possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre [51]. »

Sonia Combe, Archives interdites. L’histoire confisquée. 2e édition La Découverte, 2001 pp.194-232.


Voir en ligne : le fichier des juifs : chronologie


[1Vichy et les Juifs, op. cit., p. 227.

[2Circulaire n° 173-42 (Archives du Centre de documentation juive contemporaine – CDJC – cote XX-14a).

[3Circulaire n° 173-42 (Archives du Centre de documentation juive contemporaine – CDJC – cote XX-14a).

[4Voir à ce sujet le 3e rapport d’activité (1981-1982) de la CNIL (Documentation française) et l’intervention du magistrat Louis Joinet au colloque organisé le 1er octobre 1990, par le CDJC, « Il y a cinquante ans : le statut des Juifs », dont les actes ont été publiés par les éditions du CDJC.

[5Rapport d’activité, op. cit, p. 276 et 296.

[6Serge Klarsfeld, préface à l’ouvrage d’Annette Kahn, déjà cité, p. XII.

[7Émission diffusée sur France Culture les 11 et 12 juillet 1992.

[813 et 14 novembre 1991.

[9Le rapport Gal a fait l’objet d’un article dans Le Monde du 17 décembre 1991.

[10Émission « Le fichier des Juifs : enquête sur une disparition », déjà citée.

[11Le Monde, 30 et 31 décembre 1992, et Libération, 12 janvier 1993.

[12Entretien avec Mme Carblanc, 11 octobre 1993.

[13Entretiens avec le sénateur Henri Caillavet et Patrice Billaud, collaborateur de la CNIL au moment de la découverte du fichier des Juifs et qui participa à l’enquête avec Henri Caillavet, 22 novembre 1993.

[14Trois ou quatre fois en moyenne par mois, selon le rapport Gal.

[15Le Monde, 30 et 31 décembre 1992.

[16Cf.. rapport de la CNIL, séance du 25 février 1992, p. 19.

[17La CNIL n’a gardé que peu de traces dans ses propres archives de cette enquête menée au début de sa constitution. Elle nous a cependant communiqué le compte rendu de sa séance du 15 décembre 1981 dans lequel le sénateur Henri Caillavet recensait toutes les démarches qu’il avait entreprises dans les différents ministères. Nous n’avons pu vérifier, par contre, la date et le contenu de la conférence de presse au cours de laquelle elle dit avoir lancé un appel à témoin. C’est la raison pour laquelle nous n’établissons le caractère public de sa recherche qu’à travers ses rapports d’activités, publiés chaque année par la Documentation française et les interventions publiques de ses membres que nous avons pu vérifier.

[18Le Monde juif, avril-septembre 1992.

[19Il se trouve aujourd’hui aux Archives de Paris.

[20Voir à ce sujet l’ouvrage d’Annette Wieviorka, Déportation et génocide, Plon, 1992.

[21Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, nos 15-16, 1954.

[22En ce qui concerne les conditions de communication de ces fichiers, je m’appuie sur les informations qui m’ont été communiquées par Mme Barrette, du ministère de la Santé publique à Bruxelles, qui m’a permis de consulter l’ensemble des fichiers de Juifs dont dispose le ministère (15 février 1994).

[23Entretien du 2 mai 1994.

[24Lucien Simon, Les Juifs à Nîmes et dans le Gard durant la Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1944, Nîmes, Lacour Librairie-Éditeur. 1985, p. 18.

[25Entretien avec M. de Framont, 19 août 1993.

[26Ces statistiques et cartes de la déportation se trouvent à la bibliothèque de l’IHIP, ainsi qu’à la BDIC.

[27Entretien du 3 juin 1993.

[28Le Monde juif, avril-septembre 1992.

[29Libération, 21 mai 1993.

[30Voir à ce sujet l’article de Jean Le Pottier dans La Gazette des archives, 3e et 4e trimestre 1985.

[31Précisons toutefois que Jean-Luc Eichenlaub que j’avais alors contacté pour mon émission, mais qui ne put y participer, déplorait que les Archives de France ne soient pas intervenues publiquement sur la découverte du fichier. Il reconnaissait que sa corporation était au courant de la présence du fichier aux Anciens Combattants, de même qu’il me fit part ultérieurement de ses craintes que certains de ses collègues n’osent répondre à l’enquête sur les fichiers de province. Il estimait que les résultats auxquels on était parvenu risquaient d’être inférieurs à la réalité.

[32Cf. émission « Le fichier des Juifs : enquête sur une disparition », déjà citée.

[33J’avais, personnellement, mis l’accent sur le caractère incomplet du fichier dès mon émission. Il me semblait, en effet, qu’à partir du moment où ce fichier était incomplet, il n’y avait pas de raison d’interdire aux inscrits qui le souhaitaient que leurs fiches en soient retirées. C’était une façon de concilier à la fois le désir de certains inscrits, auquel j’estimais que personne n’avait aucun droit de s’opposer, et la nécessité de conserver pour la mémoire historique ce type de document.

[34À l’issue de mon entretien avec Bernard Garnier, j’ai demandé à consulter cette pièce. Cela me fut refusé. J’ai alors fait une demande de « dérogation » au préfet de police le 15 mars 1994, à ce jour restée sans réponse. Dans la mesure où il s’agit d’un document officiel consultable librement selon la loi d’accès aux documents administratifs du 17 juillet 1978, j’ai saisi la CADA et obtenu le droit de consultation le 13 juillet 1994.

[35Cette circulaire est conservée aux Archives départementales de l’Eure sous la cote 14 W 91.

[36Les fiches que remplirent eux-mêmes les Juifs qui se présentèrent dans les commissariats n’ont jamais été retrouvées.

[37Les fiches que remplirent eux-mêmes les Juifs qui se présentèrent dans les commissariats n’ont jamais été retrouvées.

[38Voir Minute (La France) du 20 novembre 1991 où l’on apprend que le fichier découvert n’est pas le fichier de 1940 mais celui, établi après la guerre, pour indemniser les déportés ou leurs héritiers…

[395 février 1993.

[40Secret et sociétés secrètes, op. cit, p. 18.

[41Seul Jean Lebrun, sur « Culture Matin » (France Culture), s’aventure à poser une question relative au fichier des Juifs à René Rémond qui est son invité. Mal lui en prend. Il se fait vertement rabrouer.

[42Voir Rivarol du 8 janvier 1993, qui titre « Klarsfeld et le “fichier juif” : encore un montage ». À la suite de la publication dans Libération de mon « Rebond » contestant René Rémond (le 8 janvier 1993), je reçus des lettres, anonymes, cela s’entend, dans lesque1les on m’encourageait à faire mon aliya en Israël : « Ma pauvre fille, les goys en ont marre de tes histoires de fichiers… »

[43La Découverte, 1993, p. 25.

[44Voir document déjà cité.

[45Vidal-Naquet, op. cit.

[46Cette lettre a été écrite par le Dr Zerhat, qui nous l’a communiquée.

[47La Destruction des Juifs d’Europe, t. 2, Fayard, 1985 (Folio Histoire, p. 524).

[48Document TR 153245, enquête de M. Dumonceau de Burgendal, 9 février 1956, à la prison de Saint-Gilles, ministère de la Santé, Bruxelles.

[49Cahiers, revue du Centre de recherches et d’études historiques de la Seconde Guerre mondiale, n° 12, mai 1989.

[50L’Espresso, 7 janvier 1994.

[51Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972, p. 11.