Histoire coloniale et postcoloniale

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le général Aussaresses confirme que le chef du FLN à Alger, Larbi Ben M’Hidi, a été pendu

mardi 6 mars 2007, par nf

Un article de Florence Beaugé, Le Monde, du 6 mars 2007,
suivi d’un entretien avec Henri Alleg.

Cinquante ans après, les circonstances exactes de la mort de Larbi Ben M’Hidi, chef politico-militaire du FLN pour la région d’Alger en 1957, restent controversées. La thèse officielle présentée à l’époque par l’armée française - le suicide - n’a jamais été démentie par la France. En Algérie, beaucoup préfèrent croire que Larbi Ben M’Hidi a été fusillé, au terme de quinze jours d’interrogatoires et de tortures.

Le général Paul Aussaresses revient aujourd’hui, dans un entretien au Monde, sur cette mise à mort déjà évoquée dans son livre (Services spéciaux, Algérie 1955-1957), et révèle les derniers instants du chef FLN.

Arrestation de Larbi Ben M’Hidi (© Marc Flament)

Arrêté par les parachutistes à la mi-février 1957, Larbi Ben M’Hidi a été exécuté, mais n’a pas été torturé. Cet homme originaire du Constantinois, alors âgé de 34 ans, a même été traité avec égards par le général Bigeard (colonel à l’époque), qui ne désespérait pas de le rallier à la France. Peine perdue. Le 3 mars, Bigeard se résout à abandonner son prisonnier au "commandant O", alias Paul Aussaresses.

Officiellement chargé de coordonner le travail des officiers de renseignements, de la police et de la justice pendant la bataille d’Alger, le "commandant O" effectue sans états d’âme la sale besogne que le pouvoir politique, en métropole, laisse faire, voire ordonne, aux chefs militaires français à Alger.

Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Larbi Ben M’Hidi est donc emmené, en jeep, à vive allure, vers la Mitidja, plaine agricole proche d’Alger. Il sait ce qui l’attend. Un peu plus tôt, un groupe de parachutistes lui a rendu les honneurs, sur ordre du colonel Bigeard.

Le chef FLN est conduit dans la ferme désaffectée d’un colon extrémiste. On le fait attendre à l’écart. Pendant ce temps, Aussaresses et ses hommes, six au total, préparent l’exécution. Ils glissent une corde autour du tuyau de chauffage accroché au plafond, font un noeud coulant et installent un tabouret en dessous.

"L’un d’eux a joué le rôle du supplicié pour vérifier que tout était au point. Il est monté sur un tabouret, a passé sa tête dans le noeud et nous a regardés, se souvient le général Aussaresses. Ce n’est pas bien ce que je vais vous dire, mais ça a provoqué un fou rire général."

Il est un peu plus de minuit quand on introduit le chef FLN dans la pièce. Un parachutiste s’approche pour lui mettre un bandeau sur les yeux. Larbi Ben M’Hidi refuse. "C’est un ordre !", réplique le préposé à la tâche. Larbi Ben M’Hidi rétorque alors : "Je suis moi-même colonel de l’ALN (Armée de libération nationale), je sais ce que sont les ordres !" Ce seront ses dernières paroles. Le "commandant O" refuse d’accéder à sa requête. Larbi Ben M’Hidi, les yeux bandés, ne dira plus rien jusqu’à la fin.

Pour le pendre, les bourreaux vont s’y prendre à deux fois. La première fois, la corde se casse. Dans cette précision révélée par Aussaresses, Drifa Ben M’Hidi, la soeur du supplicié, dit aujourd’hui trouver du réconfort. C’est à ses yeux "le signe d’une intervention divine".

Un ancien combattant algérien, Mohamed Cherif Moulay, confirme la thèse de l’exécution de Larbi Ben M’Hidi par pendaison et non par balles. Le lundi après-midi 4 mars 1957, celui qui est alors un adolescent se rend à la morgue de Saint-Eugène pour récupérer le corps de son père, tué la nuit précédente par les parachutistes dans la casbah d’Alger. "Un cadavre se trouvait sur une table métallique. Il portait un pantalon gris, une chemise blanche et une veste. Sur l’un de ses gros orteils, il y avait une étiquette accrochée avec un nom : "Ben M’Hidi". J’ai tout de suite reconnu son visage. Le matin même, j’avais vu sa photo dans le journal, annonçant sa mort", raconte Mohamed Cherif Moulay. L’ancien combattant se souvient que le corps du chef FLN "ne saignait pas, ne portait aucun impact de balles, ni traces de sang". En revanche, Larbi Ben M’Hidi avait à la hauteur du cou "une sorte de bleu rougeâtre, comme un oedème".

Aujourd’hui, Larbi Ben M’Hidi, le "Jean Moulin algérien" comme le surnomment souvent les Algériens, repose dans le "carré des martyrs", au cimetière El-Alia d’Alger.

Florence Beaugé

Il continue à se vanter de ses crimes

par Henri Alleg [1]
NOUVELOBS.COM
  • Le général Aussaresses a confirmé dans un entretien au Monde daté du mardi 6 mars que Larbi Ben M’Hidi, chef politco-militaire du FLN pour la région d’Alger, avait été pendu sans avoir été torturé auparavant, contredisant ainsi la thèse officielle, selon laquelle il se serait suicidé. Selon vous, pourquoi maintenant et quel crédit lui accorder ?

Il ne fait que confirmer ce qu’il a écrit et dit lors de son procès portant sur le contenu de son livre [Services spéciaux, Algérie 1955-1957, ndlr]. Il n’apprend rien de nouveau. Le général Aussaresses revient sur ses mensonges. Il avait accrédité le fait que Ben M’Hidi s’était suicidé. C’est lui qui avait combiné ce mensonge comme lorsqu’il avait transformé l’assassinat du prisonnier politique Maurice Audin en évasion. Cette nouvelle confirmation ne traduit en rien une nouvelle affaire Aussaresses. Le général ne fait que continuer à se vanter. De plus en plus de travaux mettent en évidence les mensonges du régime français pendant la guerre d’Algérie. Aujourd’hui on ne peut plus nier.

  • Dans quelle mesure cette nouvelle confirmation peut-elle influer sur l’histoire et le quotidien des Algériens et des Français ?

C’est encore une confirmation du rôle qu’ont joué les militaires et les civils dont on n’a pas voulu montrer la véritable image.
Les questions de la torture et des assassinats commis pendant la guerre d’Algérie reviendront toujours tant que la vérité n’aura pas éclaté. A chaque fois qu’Aussaresses s’exprimera sur le sujet, on attendra de lui qu’il la dévoile. Les familles qui survivent au décès de leurs proches comme les jeunes générations veulent savoir ce qui s’est réellement passé. Algériens et Français ont droit à la vérité.

  • Quel effet cela vous fait-il de voir vos anciens bourreaux aborder la question de la torture pendant la guerre d’Algérie sans aucun remords et de façon aussi médiatique ?

Je suis comme tous ceux qui ont vécu de près ou de loin la guerre, comme les jeunes générations qui veulent savoir, indigné par l’absence de remords du général Aussaresses.

Il n’a jamais demandé pardon pour les crimes qu’il a commis. Il n’a jamais été puni pour ses méfaits, seulement pour « apologie de crimes de guerre ». Il continue à se vanter de ses crimes et de sa capacité à mentir et à tromper tout le monde.

Propos recueillis par Sovanny Chhun (le mardi 6 mars 2007)

[1Arrêté et torturé par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, Henri Alleg est auteur de La question (éditions Rahma).