Histoire coloniale et postcoloniale

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le général Schmitt condamné pour diffamation envers Louisette Ighilahriz

octobre 2003

Le général Maurice Schmitt a été condamné à verser un euro symbolique à Louisette Ighilahriz. Le général ayant fait appel, l’affaire a été rejugée le 8 septembre 2005.

PARIS (AP)

Le tribunal correctionnel de Paris a condamné, vendredi 10 octobre 2003, l’ancien chef d’état-major de l’armée française, le général Maurice Schmitt, pour avoir diffamé les auteurs de deux livres de témoignage sur la guerre d’Algérie, traités à la télévision d’affabulateurs et de menteurs.

Les délits de diffamation tombent sous le coup de la loi d’amnistie du 6 août 2002. Le général à la retraite ne devra donc verser qu’un euro de dommages et intérêts symbolique à Louisette Ighilahriz et publier le jugement dans trois journaux. Louisette Ighilahriz a raconté dans son livre « L’Algérienne » (Ed. Fayard) les deux mois de torture et les viols qu’elle a subis pendant la guerre d’Algérie alors qu’elle était simple agent de liaison. Un ouvrage que le général Schmitt qualifiera au cours de l’émission télévisée « Culture et Dépendances », diffusée sur France 3 le 6 mars 2002, de « tissu d’affabulations et de contre-vérités ».

Une deuxième action était intentée par Henri Pouillot contre le général Schmitt. Dans son livre « La Villa Susini » [1] (Ed. Tirésias), Henri Pouillot raconte son expérience d’appelé confronté à la torture. Le général Schmitt dira au cours de l’émission sur France 3 « qu’il est menteur ou criminel ». Des « propos diffamatoires » selon le tribunal qui a condamné Maurice Schmitt à verser 1.500 euros de dommages et intérêts à Henri Pouillot.

« C’est une décision très satisfaisante », s’est réjoui Me Pierre Mairat, avocat des deux plaignants. « On est dans le symbolique », a ajouté l’avocat qui explique « ne pas avoir défendu l’honneur du soldat Pouillot mais l’honneur du citoyen Pouillot qui a reconnu ses erreurs ».

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LE PARQUET DE PARIS À PROPOS DE LA TORTURE EN ALGÉRIE

« Le général Schmitt avait moins le droit qu’un autre de se tromper »

[Par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 13 juillet 2003 ]

Les éléments de la diffamation sont réunis. Le général Schmitt n’est pas n’importe qui. Il avait moins le droit qu’un autre de se tromper », a soutenu vendredi dernier, tard dans la soirée, le procureur David Peyron à l’issue du deuxième procès en diffamation auquel devait répondre le général Maurice Schmitt, ex-chef d’état-major des armées, devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris.

La semaine dernière, c’est Louisette Ighilahriz, ex-militante du FLN, qui citait l’ancien officier de l’armée française pour l’avoir accusé d’affabulations et de contrevérités lorsque dans son livre [2] et dans une interview au Monde en juin 2000, elle fait référence aux tortures qu’elle avait subies alors qu’elle était arrêtée après avoir été grièvement blessée. Ce vendredi, c’est un appelé, Henri Pouillot, qui a cité Maurice Schmitt qui l’avait accusé de « menteur ou de criminel ».

Henri Pouillot relate dans son livre [3] comment, lui, jeune appelé, s’est retrouvé confronté à la torture. Les propos du général Schmitt ont été tenus au cours de l’émission « Culture et dépendances » animée par Frantz-Olivier Giesbert diffusée sur France 3 le 6 mars 2002 après la 3e partie du film de Patrick Rotmann consacré à la torture pendant la guerre d’Algérie. Lors du débat, le général Schmitt accusait Henri Pouillot d’envoyer des patrouilles rafler des jeunes pour être violées par ses camarades. Pouillot a rétorqué qu’il n’avait aucun pouvoir pour le faire, il était secrétaire d’un officier des renseignements.

Au procureur qui lui demandait comment quelqu’un d’aussi précis que lui ait pu commettre ce genre d’erreur, le général Schmitt répond : « On était dans un débat animé, comme j’avais la certitude que les faits rapportés par Pouillot étaient inexacts, cela n’avait pas d’importance que Pouillot soit témoin ou acteur. »

Henri Pouillot a indiqué : « Je voulais témoigner des souffrances que j’avais vues. On n’a pas le droit de dire que demain la torture on peut encore l’utiliser. C’est inconcevable. J’ai voulu oublier, j’ai tout éliminé. Je ne veux pas que mes petits-enfants subissent la même chose. » « L’armée expliquait comment mettre en difficulté une femme algérienne et la rendre incapable de réagir. »

Il évoque deux types de viols courants : les viols comme moyen de torture et les viols pour le plaisir des soldats. « J’ai entendu des femmes réclamer la mort après avoir été violées... L’essentiel des tortures c’était pour humilier et non pour obtenir des renseignements. » « Les chefs savaient-ils qu’il y avait des viols collectifs pour le plaisir des soldats ? », demande la présidente. Henri Pouillot acquiesce : « Entre 1961 et 1962, la situation était calme à Alger », s’est évertué à dire le général Schmitt. Pierre Mairat énumère les manifestations d’Algériens réprimées, les rafles et arrestations citées dans le carnet de route de l’armée pendant cette période. Le général Schmitt conteste qu’il y ait eu un massacre de 400 victimes rapporté par Pouillot. « C’est invraisemblable. La presse en aurait parlé ! », dit-il. Un témoin de la défense reconnaîtra que des journaux ont été interdits après le putsch. Le général Schmitt nie tout, les exactions rapportées par Pouillot et les tortures endurées par Louisette Ighilahriz.

François Lecornee, un témoin en faveur du prévenu, affirme que la villa Susini abritait un service administratif d’une quarantaine de personnes et qu’il n’avait jamais vu Pouillot à la villa Susini. « Plusieurs témoignages d’Algériens affirment qu’ils ont été torturés pendant la période où vous étiez à la villa Susini », lui dit Pierre Mairat, l’avocat de Pouillot. « Nous étions un service administratif pénard. »

A un autre témoin de la défense, Pierre Mairat demande ce qu’est « une opération de purge », terme employé dans le carnet de route de l’armée. Le témoin répond que « c’est une opération d’arrestation »... « Ces manifestations étaient un trouble à l’ordre public. » Selon un autre témoin de la défense, officier supérieur, « l’armée française n’a pas recouru à la torture, c’est le FLN qui la pratiquait », mais à « des interrogatoires musclés ».

Pierre Mairat lit le témoignage du même officier recueilli par Patrick Rotmann dans son livre L’ennemi intime. « Pour vous, l’emploi de l’électricité, de l’eau ce sont des interrogatoires musclés ? » « Ce sont des abus exceptionnels dans le temps et l’espace. » Témoin du plaignant, Gilles Manceron, historien, explique que « les exactions, les viols commis à Alger entre juillet 1961 et mars 1962 sont la continuation d’une politique mise en place au moment de la bataille d’Alger où les pouvoirs de police, la recherche et le renseignement étaient confiés à l’armée... La torture pratiquée dans une centaine de lieux de la ville d’Alger en 1957 va se développer jusqu’à la fin de la guerre malgré les efforts du gouvernement qui, fin 1959 début 1960, manifeste une volonté qui ne se traduit pas sur le terrain. » Bernard Sigg, psychiatre et psychanalyste, explique que la névrose traumatique touche aussi bien les tortionnaires en souffrance que les suppliciés. « Ces névroses traumatiques peuvent entraîner des difficultés à se remémorer des dates, des noms. Les troubles apparaissent parfois de manière différée. La remémoration peut ne pas se faire, ou se faire par bribes, en confondant et en fusionnant des souvenirs », indique le docteur Sigg.

« Les personnes qui ont souffert, sans mentir, peuvent-elles exagérer des faits ? », demande la présidente. Le témoin : « Je ne l’ai pas vu dans mes consultations. » Le défenseur de Louisette Ighilahriz et de Henri Pouillot, Pierre Mairat, veut « interpeller la classe politique pour que les victimes de la Guerre d’Algérie soient enfin reconnues comme telles ».

Le jugement a été mis en délibéré au 10 octobre, la même date que pour le procès intenté par Louisette Ighilahriz au général Schmitt et à l’issue duquel le procureur avait estimé que les éléments constitutifs de la diffamation n’étaient pas tous réunis.

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Louisette Ighilahriz.

LOUISETTE IGHILAHRIZ DEVANT LE TRIBUNAL DE PARIS

« La torture, c’est trop dur »

[par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 6 juillet 2003]

Plus le procès approchait, plus j’étais bouleversée par la réouverture de certaines plaies. Je ne suis pas venue avec un esprit de revanche, mais pour un devoir de mémoire, pour la connaissance et la reconnaissance... Ne torturez pas, ça fait mal. » C’est une femme fragile qui s’efforce de rester debout, appuyée sur sa canne, qui prononce ces mots. Elle libère sa parole après 40 ans de souffrances en silence.

La 17e Chambre du tribunal correctionnel de Paris instruisait vendredi une plainte pour diffamation de Louisette Ighilahriz contre le général Maurice Schmitt. Le général Maurice Schmitt, ancien lieutenant de l’armée française en Algérie, devenu chef d’état-major des armées au début des années 1990, accuse Louisette Ighilahriz, avec son « soi-disant témoignage » au Monde (juin 2000), d’être à l’origine de ce qu’il qualifie d’« opération torture ». Louisette Ighilahriz est selon lui « une comparse de l’organisation de tortionnaires et terroristes qui s’appelait la zone autonome d’Alger, qui jouait un très petit rôle » et son livre Louisette Ighilahriz, Algérienne, (Anne Nivat, éditions Fayard, mai 2001) « un tissu d’affabulations, de contrevérités »... Ces propos ont été tenus à la suite de la projection du film de Patrick Rotman, L’Ennemi intime, sur France 3, le 6 mars 2002, dans un débat dans le cadre de l’émission « Culture et dépendances ». Maurice Schmitt accusait, par ailleurs, Henri Pouillot, militaire de l’armée française pendant la guerre de Libération nationale d’être « soit un menteur, soit un criminel ». Maurice Schmitt répondra de ces accusations le 11 juillet sur plainte de Henri Pouillot. Louisette Ighilahriz et Henri Pouillot sont assistés dans leur action pour diffamation par Me Pierre Mairat, président délégué du MRAP. Ces deux procès interviennent un an et demi après la condamnation du général Aussaresses pour « apologie de crime de guerre ». Alors que la présidente Catherine Beziot lui demande de raconter les sévices qu’elle avait subis, tortures et viols, Louisette Ighilahriz répond dans un souffle : « Il y a des mots qu’on ne peut pas prononcer... C’était trop dur. J’étais salie. En Algérie il y a des choses qu’on ne peut pas dire, ni écrire. » « La vérité n’est-elle pas au-delà de la culture ? », reprend la présidente. « En Algérie, on est trop pudique », répète Louisette Ighilahriz. Le général Schmitt à l’audience pointe les erreurs de dates commises par Louisette dans son récit. « C’est un témoignage portant sur des faits qui se sont passés il y a 40 ans, ce n’est pas une œuvre d’histoire. Ma cliente n’avait que sa mémoire, elle ne disposait pas d’archives inédites et classées secret défense comme celles que vous avez choisies de me produire. » « Est-ce que les erreurs de Mme Ighilahriz modifient l’économie de ce qu’elle a voulu dire ? », rétorque l’avocat de la plaignante. Louisette acquiesce : « Oui, je me suis trompée sur les dates, mais le fond est vrai, tout est vrai. »

Un témoignage, et non une oeuvre d’histoire

La présidente au prévenu : « Le tribunal pensait que vos contestations portaient sur des choses plus consistantes. » Louisette Ighilahriz est émouvante de sincérité, sa douleur et sa souffrance sont poignantes. Elle se tait lorsque des images insupportables lui reviennent. « La torture, c’est trop dur, plus jamais cela, plus de guerre. » L’ancien chef d’état-major reste imperturbable, cadenassé dans ses convictions. Lorsqu’il lui est rappelé que le général Massu avait reconnu l’usage de la torture, et mis en cause le colonel Bigeard, il répond : « J’ai été peiné de voir combien il était devenu sénile. » Témoin au procès du général Aussaresses, il avait dit : « S’il s’agit de se salir les mains pour sauver des inoncents, je choisis de me salir les mains, de perdre une partie de mon âme. »

Maître Mairat reprend : « La question est : Louisette a-t-elle était torturée et violée par le capitaine Graziani ? » Le capitaine Graziani était au PC de la 10e division des parachutistes à Hydra où il avait pour mission de centraliser les informations venant de tous les régiments qui quadrillaient Alger et d’interroger les suspects. « Graziani n’avait pas vocation à interroger les suspects », répond le général Shcmitt. « Il a pourtant interrogé Djamila Bouhired », rétorque maître Mairat. Un des témoins de la défense, un ancien officier reconnaît qu’il arrivait au capitaine Graziani de procéder à des interrogatoires. « Il n’avait pas besoin d’interroger Louisette Ighilahriz, la bataille d’Alger était terminée », dit avec morgue le prévenu. Tout comme il nie que Malika Koriche ait été torturée. « On savait tout d’elle, il n’y avait pas besoin de l’interroger ». Hocine Zahouane, témoin de bonne foi de la partie civile, qui a bien connu la famille Ighilahriz, affirme que « le problème de la torture n’est pas en Algérie une matière d’exhibition. Les gens ont beaucoup de réserve et de pudeur à en parler. On ne l’étale pas en public. Louisette n’a jamais fait étalage de ce qu’elle avait subi. Elle était habitée par une quête, celle de retrouver le Dr Richaux qui l’avait soignée pour le remercier. La thèse de l’affabulation invoquée par Maurice Schmitt est insoutenable, elle-même soutenue par la thèse du complot contre l’armée française. Il y a une troisième thèse, celle de la réalité, de la consubstantialité de la torture avec le type de guerre qui avait été menée. » « Arriver à une mémoire partagée. Ce n’est pas par un procès, mais plus par une prise de conscience, par un recul par rapport à sa propre histoire que l’on y arrivera. Si le tribunal n’est pas là pour écrire l’histoire, il ne peut s’en affranchir », a souligné Me Mairat dans sa plaidoirie. « Si ce procès doit avoir une pédagogie, c’est celle d’accepter de dire les choses, d’accepter qu’elles soient dites. » Le parquet a requis la relaxe du général Schmitt. Le jugement a été mis en délibéré au 10 octobre prochain.

Appel à la reconnaissance de la torture

Le secrétaire général du MRAP qui s’est porté partie civile, Mouloud Aounit, nous affirme : « Le procès intenté au général Schmitt est une pièce importante d’un combat inachevé, celui de lever l’obstacle au vivre ensemble entre la population française et la population algérienne. On ne peut pas construire un avenir commun sur les reniements d’atrocités commises au nom du peuple français. Au-delà d’un acte de justice, c’est une œuvre en faveur du combat contre le racisme parce que je suis de ceux qui pensent que dans la persistance du racisme antimaghrébin et singulièrement antialgérien il y a un élément tenace, celui de cette amnésie, de ce refoulement et de la non-reconnaissance de l’histoire coloniale. Cette non-reconnaissance de la torture entretient les logiques de revanche. En cette année de l’Algérie, nous lançons un appel au président de la République et au Premier ministre français pour qu’ils condamnent officiellement la torture. »


Le 15 octobre 2004, le général Schmitt a été condamné dans une autre affaire de diffamation, : il avait traité de "menteur" un ancien appelé d’Algérie qui avait témoigné sur la torture durant le conflit.


[1Le titre de l’ouvrage « La Villa Susini » repose sur une confusion - voulue ? - entre, d’une part le nom de l’activiste Jean-Jacques Susini, un des fondateurs de l’OAS en 1961, et d’autre part la villa Sésini lieu de torture à Alger.

[2Louisette Ighilahriz, une femme algérienne par Anne Nivat, éditions Fayard, mai 2001

[3La villa Susini, éditions Tisérias