Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > La reconnaissance du passé colonial > la France et son passé colonial > le juge peut-il écrire l’Histoire ?

le juge peut-il écrire l’Histoire ?

mercredi 22 février 2017, par la rédaction

Réagissant à l’entretien de Bernard Mathieu « Le politique ne doit se substituer ni à l’historien ni au juge » (Le Monde des 19 et 20 février 2017), reproduit dans l’article « Macron a-t-il eu raison de lancer le débat sur la colonisation ? » de ce site, Jean-Philippe Ould Aoudia entend montrer que le juge participe activement à l’écriture de l’Histoire, ce dont il conteste la légitimité.

Cette tribune a été reprise dans le quotidien algérien El Watan du 21 février 2017, et dans L’Humanité du 22 février.

[Première mise en ligne le 20 février 2017 ; mise à jour le 22 février]


La France a-t-elle commis en Algérie des crimes contre l’humanité ?

Pour prévenir toute analogie avec l’Algérie et pour empêcher que les actes commis par l’armée française soient ainsi qualifiés, la chambre criminelle de la Cour de cassation a établi le 20 décembre 1985 une subtile distinction : les faits criminels doivent être qualifiés différemment selon la nature du régime au nom duquel ils ont été commis : « Constituent des crimes imprescriptibles contre l’humanité les actes inhumains et les persécutions qui, au nom d’un État pratiquant une politique d’hégémonie idéologique ont été commis [...] » [1]

Par exemple : les représailles appliquées collectivement par l’armée française aux populations civiles en mai 1945 à Sétif et dans sa région, ou en août 1955 à Philippeville et dans les villages a l’entour, ne sont pas différentes de celles commises par les soldats de la division Das Reich à Oradour ou ailleurs. Ces crimes correspondent à la définition des crimes contre l’humanité donnée par le tribunal de Nuremberg du 8 août 1945.

Stade de Philippeville (Skikda) - août 1955

Mais, et c’est là qu’interviennent les juges suprêmes français, dans la mesure où les soldats allemands agissaient au nom d’un « état pratiquant une politique d’hégémonie idéologique » ils commettaient des crimes contre l’humanité. Alors que l’armée française agissait au nom d’un état démocratique afin de rétablir l’ordre républicain. Et ces images de paysans abattus sans sommation par des gendarmes au sortir de leur tente en 1945, ou de files de cadavres alignées dans le stade de Philippeville en 1955 ne sont pas celles qui démontrent la commission de crimes contre l’humanité par la France, du moins tels que circonscrits par la Cour de cassation et la jurisprudence [2].

Qu’en est-il des crimes commis par l’OAS entre 1961 et 1962 ? Les archives de cette organisation montrent que son but était de mettre en place un système totalitaire. Les instructions données par leur chef, le général Raoul Salan, relèvent de la volonté non pas de rétablir l’ordre mais au contraire de créer « …un véritable climat de terreur… ». Les membres de cette organisation n’agissaient pas non plus pour faire respecter le fonctionnement normal d’une démocratie : « Le problème de l’Algérie est tout simple », dira un de ses partisans à FR3 en avril 1991. « Ils sont douze millions et nous sommes un million. Que chacun en tue douze et il n’y aura plus de problème d’Algérie ». Une sorte de « solution finale » pour obtenir le maintien de la colonisation en Algérie.

L’inhumanité des crimes commis par l’OAS a été partagée par le sénateur américain Robert Humphrey qui condamnait sans appel dans une déclaration au sénat le 8 mai 1962 : « les actions bestiales et l’incroyable inhumanité (de l’OAS) ». Ainsi que par U Thant, secrétaire général provisoire des Nations Unies qui déclarait le 6 juin 1962 que personnellement il ne pouvait pas « trouver de mots pour condamner les crimes bestiaux et inhumains commis par l’OAS en Algérie ».

Aujourd’hui, un obstacle idéologique empêche la société française de voir la France telle qu’elle a été : démocratique dans ses frontières mais hégémonique et raciste dans ses colonies. Décréter que certains crimes particulièrement indignes, commis par tel ou tel pays, ne sont pas définis de la même manière au seul motif que leurs auteurs appartiennent à une démocratie est un sophisme inacceptable, même s’il remonte à l’Antiquité où la république d’Athènes était déjà impérialiste et hégémonique. C’est une habile parade juridico politique qui n’enlève rien à la nature inhumaine de certains crimes commis par les pays au fonctionnement démocratique.

Cette irrecevabilité intellectuelle française ne fait pas l’unanimité et la déportée résistante Germaine Tillion, admise au Panthéon le 27 mai 2015 écrit : « Qu’il existe des « races » féroces ou des « races » perverses m’a toujours paru absurde, même en 1945 – quand je dis « races », j’entends des cultures voisines- mais il est vrai que certaines sociétés admettent certaines férocités et, entre 1939 et 1945, j’ai cédé comme beaucoup à la tentation de formuler des différences, des mises à part : « ils » ont fait ceci, « nous » ne le ferions pas…
Aujourd’hui, je n’en pense plus un mot, et je suis convaincue au contraire qu’il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri du désastre moral collectif. » (Ravenbrück, Seuil, 1988, p. 104).

Jean-Philippe Ould Aoudia

Auteur de :

  • L’assassinat de Château-Royal. Alger 15 mars 1962
  • Un élu dans la guerre d’Algérie. Droiture et forfaiture
  • La bataille de Marignane
  • Deux fers au feu. De Gaulle et l’Algérie


[1L’arrêt du 20 décembre 1985 de la chambre criminelle de la Cour de cassation : https://www.legifrance.gouv.fr/affi...