Histoire coloniale et postcoloniale

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le manifeste "une autre voix juive" (version de septembre 2004)

vendredi 1er octobre 2004

Voici la version paru dans Le Monde du 28-09-2004 sous le titre N’abandonnons pas l’obsession d’une paix juste et durable.
La première version de ce manifeste, parue dans Le Monde des 6/7 avril 2003 et dans L’Humanité du 7 avril 2003, a reçu plusieurs milliers de signatures.

Parce que nous ne pouvons pas supporter l’horreur devenue quotidienne au Proche-Orient ; parce que quelques institutions et quelques hommes publics monopolisent abusivement l’expression des Français juifs ; parce que nous rassemble une certaine idée de l’humanité ; parce que, devant les répercussions en France du conflit du Proche-Orient, la résurgence de l’extrême droite, et la recrudescence d’actes antisémites, nous sommes amenés à revendiquer publiquement la part juive de notre identité personnelle, nous avons décidé de nous exprimer collectivement.

Citoyennes et citoyens de la République française, nos conceptions philosophiques, nos opinions politiques, nos références culturelles, nos rapports à la religion sont divers.

Descendant-e-s de longues lignées d’hommes et de femmes persécutés, méprisés, bannis, pourchassés depuis des siècles, nous luttons contre toute forme de persécution, d’oppression, comme nombre de nos parents l’ont fait avant nous.
Nous sommes filles et fils de cette République française, qui, dès son origine, a accordé la citoyenneté aux Juifs. Nous nous réclamons de ses valeurs.. La position de chacune et chacun d’entre nous face à l’héritage juif est diverse, mais le souvenir de l’extermination, la conviction qu’elle n’appartient à personne, qu’elle ne peut justifier aucun nationalisme, nous font un devoir de parler comme nous le faisons.

Certains d’entre nous ont pour Israël un attachement particulier que d’autres ne partagent pas, d’autres récusent le principe même du projet sioniste.
Nous considérons cependant tous que, né dans les conditions historiques laissées par les ruines du fascisme hitlérien, le peuple israélien a droit à un État aux frontières sûres et reconnues, dans le cadre des résolutions de l’ONU.

Mais nous n’autorisons ni l’État d’Israël, ni les institutions qui, en France, prétendent représenter les citoyens juifs, à parler en leur nom. Nous nous révoltons contre l’oppression coloniale dont souffrent la Palestine et les Palestiniens du fait du gouvernement d’Israël. Nous ne croyons pas que l’on combatte l’antisémitisme en laissant les Israéliens devenir un peuple d’oppresseurs. Il n’y a paix et avenir pour le peuple israélien que dans une coexistence pacifique et loyale avec le peuple palestinien.

Nous soutenons tous ceux qui, en Israël, en Palestine et ailleurs, œuvrent courageusement pour la paix, pour la justice, pour l’égalité des droits, contre la politique criminelle de M. Sharon.

En France et ailleurs, de nombreux démocrates (parmi lesquels de nombreux juifs), sont victimes d’intimidations : ils se voient accusés d’antisémitisme, au seul motif qu’ils combattent la politique menée par le gouvernement israélien ou réclament le respect par Israël des résolutions de l’ONU, des engagements pris à Oslo.

Que cherche-t-on en pratiquant ces amalgames ? Que cherche-t-on en multipliant les agressions verbales et les menaces physiques contre ceux, Juifs ou non, qui exercent leur responsabilité de citoyens en condamnant publiquement la politique israélienne actuelle ? Que cherche-t-on en donnant au judaïsme confisqué un visage repoussant ?

Nous refusons le jeu de l’actuel gouvernement israélien qui, pour renforcer son potentiel d’expansion, cherche à accroître l’immigration en Israël, et s’accommode des résurgences de l’antisémitisme.

L’antisémitisme d’aujourd’hui a certes ajouté une dimension à l’abject en qualifiant les atrocités nazies de « détail de l’histoire ». Mais certains d’entre nous pensent qu’à l’inverse, soutenir qu’il n’y a d’autre crime contre l’humanité que l’extermination des Juifs par les nazis, c’est nourrir les sources même du négationnisme ; nous ne réclamons aucun privilège pour les Juifs en tant que victimes : nous nous dressons contre toute oppression. La politique israélienne actuelle n’a certes pas pour but l’anéantissement physique du peuple palestinien, mais plusieurs d’entre nous se demandent si, prise dans son ensemble, ses inspirateurs et ses exécutants ne relèveraient pas de la Cour Pénale Internationale.

Depuis la parution de notre manifeste en avril 2003, des éléments graves visant à créer l’irréversible sont apparus, en même temps que des motifs très fragiles d’espoir. Nous voulons appuyer les efforts qui ont conduit au processus de Genève. Nous voulons contribuer à créer un mouvement d’opinion capable d’imposer l’arrêt de la politique de M. Sharon, maintenant soutenue explicitement par l’actuel Président des Etats-Unis d’Amérique. Tous deux violent en permanence le droit international et mettent en péril le règlement négocié des conflits entre Etats conformément à la Charte des Nations Unies. Tout cela rend problématique l’application de l’accord d’association UE/Israël.

M. Sharon et M. Bush se comportent en croisés de la lutte contre le terrorisme. Mais leur politique alimente celui-ci en permanence. Les signataires condamnent toutes les forces qui au Proche-Orient entendent répondre à la violence de la politique israélienne par des attentats en Israël contre des civils sans défense. Ces attentats, moralement injustifiables, sont des armes contre la réalisation des droits nationaux palestiniens. Leurs organisateurs, leurs soutiens financiers et politiques doivent être pourchassés, traduits devant des tribunaux et lourdement condamnés. Mais l’assassinat « ciblé » n’est ni une réponse conforme au droit ni de nature à enrayer ces crimes.

Il faut priver ceux qui ne reculent ni devant le sacrifice de jeunes vies ni devant le recours aux formes d’action les plus condamnables de tout soutien dans la population. Pour ce faire, il faut négocier immédiatement et arrêter les actes qui poussent au désespoir le peuple palestinien.

Nous condamnons les campagnes d’opinion visant à présenter la France comme « un pays antisémite ». Mais cela ne saurait impliquer de notre part aucune forme d’indulgence vis-à-vis du racisme quelle qu’en soit la forme. Certains développent un langage de haine et des actes racistes contre les Français issus de l’immigration, en particulier d’origine arabe. Des citoyens français ont peur parce qu’ils sont Juifs et parce que, de nouveau, ils entendent et subissent des attaques antisémites. Rien, et en particulier pas la politique israélienne, ne saurait légitimer une forme quelconque de vindicte contre les Juifs .

La loi française fait du racisme et de l’antisémitisme un délit. Nous souhaitons voir cette loi appliquée avec la dernière rigueur, en particulier contre ceux qui en sont les instigateurs, qu’on les trouve dans les mouvements d’extrême droite, qu’ils se dissimulent derrière le discours intégriste musulman, ou encore se drapent dans le soutien au peuple palestinien en véhiculant la haine des Juifs. Le racisme et l’antisémitisme se renouvellent mais leur but reste le même qu’hier : la désintégration des institutions, des valeurs, des fondements de la démocratie et de la citoyenneté.

Notre solidarité avec le peuple palestinien ne nous entraînera jamais à la moindre collusion avec ceux dont la sollicitude pour la Palestine n’a comme ressort que la haine des Juifs. Nous condamnons les forces palestiniennes opposées à l’existence de l’Etat d’Israël.

Il reste que le peuple palestinien a

- des droits imprescriptibles sur une terre occupée aujourd’hui par les forces armées du plus surarmé des Etats du Proche-Orient.

- le droit imprescriptible d’y fonder, dans les conditions garanties par la Charte des Nations Unies, l’Etat de son choix.

- des droits imprescriptibles sur la ville de Jérusalem, capitale à partager.

- le droit de voir ses exilés et ses réfugiés choisir, dans des conditions à négocier, entre un retour viable sur la terre de leurs ancêtres et une juste indemnisation.

Tout ce qui s’oppose à la réalisation de ces droits nourrit la guerre sans fin, les atrocités, la haine.

Le mur qui vise à parquer la population palestinienne, à annexer de nouveaux territoires, et qui enferme la population israélienne dans un ghetto doit être démantelé.

Parce que le siècle a connu l’effondrement de systèmes violemment oppressifs, nous croyons possible et nécessaire l’établissement d’une paix juste et durable au Proche-Orient, comme le prouve maintenant le processus inauguré à Genève qu’il faut s’employer à conforter par tous les moyens. La France mais aussi l’Union européenne doivent s’y engager, en créant les conditions d’initiatives de paix et en visant à mettre en œuvre le déploiement d’une force internationale

Certains composent avec le chauvinisme, le communautarisme, et voudraient nous faire taire. Nous ferons entendre, obstinément, la voix de Français juifs, ou d’origine juive, qui soutiennent les idéaux de démocratie, de liberté, d’universalité des droits humains et des droits des peuples.


Pour signer ce manifeste : écrire à uneautrevoixjuive@gmail.com.
Le site dédié à ce manifeste : http://uavj.free.fr/.