Histoire coloniale et postcoloniale

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le réveil d’une parole coloniale sur la guerre d’Algérie

lundi 21 mars 2016, par nf

Les discours favorables à l’Algérie française sont de retour. Les groupes de mémoire communautarisés se sont multipliés ; d’où la crainte exprimée par Benjamin Stora d’une « guerre des mémoires ». Il rejoint un autre historien, Gilles Manceron, pour qui un réveil de l’idéologie coloniale a accompagné la libération de la parole sur la guerre d’Algérie.

Benjamin Stora : « La gauche doit défendre les minorités et cesser de se cacher derrière un universalisme abstrait »

[Entretien réalisé par Elsa Sabado, L’Humanité dimanche, samedi 19 mars 2016]


  • HD. Vous venez de publier, avec Alexis Jenni, Mémoires dangereuses [1].
    Quelles mémoires désignez-vous ?

Benjamin Stora. Nous sommes sortis, dans les années 1990-2000, de trente ans de silence. Malheureusement, cette libération de la parole s’est faite en ordre dispersé, par la constitution de groupes de mémoire communautarisés et non autour d’événements culturels célébrant la fraternité entre les anciens ennemis. Aucune date consensuelle de célébration de la fin du conflit n’a été trouvée par les anciens acteurs de la guerre : les Algériens immigrés en France voudraient que ce soit le 17 octobre, en souvenir de la répression parisienne du 17 octobre 1961. Les Algériens du FLN, le 19 mars, pour les accords d’évian de 1962. Les pieds-noirs, le 5 juillet, en souvenir des enlèvements de piedsnoirs d’Oran par le FLN. Tandis que les harkis refusent le 19 mars. Cette absence de date est symptomatique d’une guerre des mémoires. C’est chacun son histoire : personne ne veut reconnaître la souffrance de l’autre. Quelques petites associations, telles la 4ACG ou Harkis et droits de l’homme, tentent de lancer des passerelles entre ces mémoires. À côté de cela, des groupes puissants ­ de soldats, de piedsnoirs, de harkis ­ entretiennent des mémoires revanchardes. « Dangereuses », car elles donnent de l’eau au moulin du FN, qui propose un projet de société basé sur la séparation entre ce qu’ils définissent comme « Blancs » et « Arabes ». C’est ce que je nomme le « sudisme » à la française.

  • Pourquoi une telle chape de silence pèse-t-elle sur la mémoire ?

B. S. Il y a bien sûr la difficulté de reconnaître les traumatismes, les exactions, la trahison... et la nécessité d’un travail de deuil pour ceux qui ont subi cette guerre, et ceux qui l’ont menée. Mais, avant tout, la perte de l’Algérie en 1962 ouvre une véritable crise du nationalisme français, dont la construction est indissociable de celle de l’empire. Ce nationalisme, qui se croyait universaliste, se heurte à un autre nationalisme, algérien celui-ci. Ce choc entraîne un séisme dans le paysage politique français.

On assiste, entre 1956 et 1962, à une entière recomposition du champ politique : la SFIO s’effondre et le PSU émerge, le PC entre en crise avec ceux de ses membres qui aidaient le FLN, laissant ainsi un espace à l’extrême gauche et aux anarchistes, qui feront ensuite 1968. La droite gaulliste se fracture entre ceux qui suivent de Gaulle, et ceux qui veulent l’assassiner. L’extrême droite, disqualifiée par Vichy, se refait une santé. Cette recomposition donne un nouveau souffle à la société française après des années 1950 pesantes. Pour la jeunesse des années 1970, l’Algérie fait partie du passé, c’est une question réglée. Pour ceux qui l’ont vécue, il y a un oubli nécessaire, une envie de passer à autre chose et d’oublier les souffrances. Mais, de la part de l’état, il y a un oubli pervers : quatre lois d’amnistie sont votées. Pas de jugement, pas de retentissement médiatique, pas d’existence... Voilà pourquoi on assiste, ensuite, au « retour du refoulé » : on se prend en pleine poire la poussière qu’on avait essayé de pousser sous le tapis.

  • Que faire pour contrer la menace de ces « mémoires dangereuses » ?

B. S. La bataille culturelle est fondamentale. La France de 2016 n’est pas celle de 1991, lorsque j’écrivais La Gangrène et l’oubli [2]. Des professeurs, des réalisateurs, des associations se battent aujourd’hui pour diffuser la mémoire de la guerre. Mais le combat politique est peut-être encore plus fondamental. La gauche traditionnelle doit défendre explicitement les minorités, affirmer que la France est multiculturelle. Si elle ne le fait pas, alors les minorités se radicaliseront. En se cachant derrière un universalisme abstrait, la gauche perd de tous côtés : de la classe moyenne et ouvrière « blanche » traditionnelle, comme de celui des minorités.

Cela veut dire aussi se battre au sein de la gauche contre la tendance à l’essentialisation de l’islam. J’entends çà et là, dans des analyses sur le 13 novembre, dire que le régime autoritaire qu’est devenue l’Algérie était contenu dans la révolution algérienne, sous prétexte que la déclaration du FLN du 1er novembre 1954 annonçait « La restauration de l’état algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». C’est une absurdité. Il y a eu une bataille gagnée par les partisans du tout-religieux au cours de la révolution algérienne, mais tout n’était pas écrit d’avance. Être de tradition culturelle musulmane ne mène pas mécaniquement à l’islamisme. L’insurrection n’était pas islamiste, et ses dirigeants n’étaient pas des djihadistes. Penser cela, c’est vouer à l’échec tout mouvement d’émancipation de l’autre côté de la Méditerranée.

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Le refus de la commémoration du 19-Mars ou la nostalgie de la colonisation

[par Stéphanie Trouilard, France 24 le 20 mars 2016]


  • France 24 : En se rendant samedi au Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, situé Quai Branly, François Hollande va devenir le premier président français à assister à des commémorations du 19-Mars. Pourquoi ?

Gilles Manceron : Cette journée nationale du souvenir a été votée en décembre 2012, après l’élection de François Hollande comme président de la République. Cela ne fait donc pas très longtemps qu’elle a été instituée et c’est la première fois que le président va s’exprimer à cette date-là. Cela montre un certain engagement de sa part pour insister sur l’existence de cette journée nationale du souvenir des victimes des combats d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.

  • L’ex-chef de l’État Nicolas Sarkozy a critiqué hier cette décision en expliquant que cette date n’était pas acceptée par tous. Pourquoi cette journée reste-t-elle au cœur d’un douloureux débat ?

Parce que les partisans de l’Algérie française de l’époque, qui s’étaient opposés au cessez-le-feu des accords d’Évian, ont continué à faire entendre leur vision de l’Histoire, à savoir qu’il aurait fallu maintenir la présence française. C’était tout le combat de l’OAS (l’Organisation armée secrète, créée en 1961 pour défendre l’Algérie française, NDLR) contre l’indépendance. Cette vision a continué à se diffuser dans la société française à l’extrême droite d’une part, et dans la droite (classique, NDLR) d’autre part. Au sein cette dernière, le courant gaulliste, héritier de cet acte politique qu’était la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie par Charles de Gaulle, s’est comme dissous.

Cette vision d’une légimité de l’Algérie française, qui est portée dans le Midi de la France (où vit une importante communauté de pieds-noirs, NDLR) par un certain nombre de personnes, très actives et même majoritaires dans l’opinion (locale, NDLR), a acquis une certaine hégémonie culturelle dans cette région. Politiquement, elle a conquis la droite française. Plus personne ne défend l’œuvre du général de Gaulle qui consistait à dire que ’le colonialisme, c’est fini’. D’un autre côté, à gauche, où existe toujours un certain antigaullisme dans cette affaire algérienne, on voit aussi s’insinuer des discours de réhabilitation de la colonisation.

  • Cette date du 19 mars est aussi critiquée par les rapatriés qui estiment qu’elle ne marque pas la fin de la guerre. Ils avancent notamment le fait que plusieurs milliers d’Européens et de harkis ont été tués après cette date. Qu’en est-il ?

C’est un fait qu’il y a eu encore des victimes après le 19 mars en Algérie et en France. Mais si elles ont existé, c’est en raison du refus de l’OAS de reconnaître l’indépendance et l’application des accords d’Évian. Cet argument ne tient pas non plus la route au regard de l’Histoire. Si vous regardez le 8 mai 1945 par exemple, il y a eu après cette date encore de nombreux Français tués dans le Pacifique, notamment dans des camps japonais. Cela ne nous empêche pas de dire que le 8 mai marque la fin de la Seconde Guerre mondiale. Même chose pour le 11 novembre 1918. Il y a aussi eu des morts français dans les Balkans dans des opérations militaires dans les mois qui ont suivi.

  • Quelle date pourrait faire consensus ?

À mon avis, la date la plus logique reste le 19 mars. Si elle est refusée par certains, c’est plus pour des raisons idéologiques qui traduisent le retour de la nostalgie de la colonisation dans la société française que pour des raisons historiques valables. Cette date devrait faire consensus.

C’est d’ailleurs ce qu’espère le président en faisant un discours. Il le fera samedi au Quai Branly qui avait été choisi par le président Chirac quand il avait institué la journée du 5 décembre (en 2002, pour mettre fin à la polémique sur la guerre d’Algérie, Jacques Chirac avait choisi cette date neutre pour rendre hommage à tous les morts de ce conflit, NDLR). Mais ce jour ne correspond à aucune date historique, elle était juste libre dans l’agenda de Jacques Chirac pour l’inauguration du Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie.

  • Le discours de François Hollande peut-il constituer un tournant ?

Il y a eu un militantisme très véhément de l’extrême droite depuis quelques années contre le 19 mars. On a par exemple vu Robert Ménard débaptiser une Rue du 19 mars à Béziers et lui donner le nom d’un militaire putschiste, Denoix de Saint-Marc. Cela s’est également fait dans d’autres municipalités d’extrême droite. François Hollande veut réagir à cela. Il veut peut-être aussi donner des gages à la partie anticoloniale de la gauche française qui, d’une manière générale, lui fait beaucoup défaut dans le soutien à sa politique.

Ce débat n’est en tout cas pas prêt de s’apaiser car il y a une sorte de guerre des mémoires. On assiste à un certain réveil du projet colonial qui s’appuie sur la nostalgie de ce monde pied-noir ou du moins qui s’en réclame. D’autres en ont fait un fond de commerce idéologique.


[1Editions Albin Michel. 240 pages, 18 euros.

[2Éditions la Découverte, 2005 (réédition). 384 pages, 13,40 euros