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les Archives coloniales belges en danger

samedi 22 novembre 2014, par la rédaction

Des motivations peut-être financières, des calculs administratifs liés aux subtilités de la politique fédérale en Belgique et, au final, un certain mépris pour l’histoire de l’Afrique, risquent de conduire à une disparition de fait des Archives africaines de Bruxelles, qui, avec un personnel limité, mais très compétent, ont réservé, depuis des années, un accueil efficace à de nombreux chercheurs belges, européens, américains et africains.

Si ces fonds sont intégrés aux Archives générales du royaume, comme il en est question, le risque est grand de voir fortement diminuer leur accessibilité. A une époque où les débats sur l’histoire coloniale restent vifs, le recours aux archives reste un garant de rigueur, de sérieux et d’approfondissement. C’est pourquoi des historiens du monde entier se sont émus de cette information et appuient l’initiative prise par leur collègue belge Léon Saur et leur collègue française Christine Deslaurier, qui, en liaison avec d’autres habitués de ce remarquable centre d’archives, diffusent le texte ci-joint.

Jean-Pierre Chrétien


Un nouvel enterrement pour les Archives coloniales belges ?

Un vent d’inquiétude souffle sur la communauté des chercheurs qui travaillent sur l’Afrique coloniale belge quand on connaît la place que les documents du service Archives africaines du SPF Affaires étrangères occupent dans leurs enquêtes. Il se dit en effet de plus en plus ouvertement que les Affaires étrangères seraient sur le point de signer une convention cédant ledit service aux Archives générales du royaume (AGR). D’évidence, les chercheurs et le public intéressé à consulter les archives coloniales belges n’ont rien à gagner dans une telle opération. Bien au contraire…

Certes, le service a longtemps eu la fâcheuse réputation d’interpréter de façon très restrictive la condition dérogatoire qui permet – sous condition – la consultation des archives publiques après trente ans. Quoi que disent ceux qui continuent à lui tailler pareille tunique, il y a plusieurs années déjà que celle-ci n’est plus de mise et que nous pouvons personnellement témoigner de l’esprit d’ouverture du personnel du service envers les chercheurs et le public.

Cela, d’autant plus qu’en application de la loi sur les archives fixant la période de latence à cinquante ans, toutes les pièces sont désormais consultables sous le régime de droit commun depuis 2010 et plus encore 2012. Nul n’ignore en effet que le Congo est devenu indépendant en 1960, le Rwanda et le Burundi en 1962. Un transfert aux AGR ne changerait donc rien au cadre légal qui régit aujourd’hui la consultation des archives coloniales.

En ces temps de pénurie budgétaire, on veut supposer que la diminution des dépenses est la raison qui motive les Affaires étrangères à se dessaisir de ses archives coloniales. Nonobstant, on peut aussi à bon droit considérer que cette perte de patrimoine et de prestige permettra au SPF d’économiser (au mieux) des bouts de chandelle, tant est réduite l’équipe qui s’occupe desdites archives et qu’en l’espèce, le SPF ne supprime pas son département des archives puisqu’il garde ses archives diplomatiques.

D’une part, on peut se demander où sont les économies réelles pour le budget général de l’Etat, car les éventuelles minimes diminutions de dépenses dans le budget des Affaires étrangères seront largement compensées par une augmentation dans celui de la Politique scientifique, dont dépendent les AGR. Même si l’opération s’avérait blanche pour l’Etat en matière de personnel, le budget fédéral devra débourser plusieurs centaines de milliers d’euros pour payer le transfert des quelque dix kms archives coloniales des caves des Affaires étrangères vers les entrepôts des AGR. Où sont les économies réelles escomptées ?

D’autre part, les AGR sont loin d’avoir classé et mis en ligne les 265 kms de documents et les 25 kms de livres que leurs dix-huit dépôts recèlent. En outre, les modifications législatives survenues en 2009 et 2010 sur la conservation des archives imposent désormais le versement aux AGR de tout document produit par les administrations de l’État et vieux de plus de trente ans (cent auparavant). Le travail ne manque et ne manquera donc pas pour les AGR, qui ont en outre entrepris la numérisation des registres paroissiaux et d’état civil, sans oublier les registres et les tables décennales de l’état civil.

Par ailleurs, les AGR sont, elles aussi, soumises à ce point aux politiques drastiques du gouvernement fédéral que la presse envisage leur possible fermeture. On se demande dès lors
où elles trouveront les moyens humains et financiers indispensables à la bonne réception des archives coloniales et à l’accueil des chercheurs et du public intéressés. On peut aussi s’interroger sur la longueur du délai entre le moment où débutera l’emballage de la dizaine de kilomètres d’archives coloniales aux Affaires étrangères, et celui où elles seront effectivement rouvertes à la consultation aux AGR. Il faudra du temps, probablement beaucoup de temps, pendant lequel ces archives seront inaccessibles.

Bref, nous pensons que le gouvernement belge n’ira pas jusqu’à fermer les AGR, mais peut-on raisonnablement croire qu’il leur fournira les moyens supplémentaires indispensables à une valorisation rapide des archives coloniales obtenues des Affaires étrangères ?

Les AGR auront également besoin de temps et de moyens pour former un personnel apte à aider efficacement les chercheurs, surtout les plus jeunes et les débutants, belges et étrangers, qui travaillent dans ces archives spécifiques. Cela, sans même parler du public intéressé, mais non averti, qui fréquente de plus en plus les archives coloniales. Il faudra plus de temps encore si le personnel des AGR doit égaler la disponibilité et la compétence du personnel actuel ; autant de qualités qui ne nous paraissent d’ailleurs à ce point possibles que dans une microstructure comme le service Archives africaines des Affaires étrangères, non dans une institution telle que les AGR, forcément bureaucratisée (la bonne volonté et la motivation du personnel de celles-ci ne sont pas en cause).

Faute de trouver ce transfert pertinent, nous nous interrogeons : d’aucuns n’auraient-ils pas trouvé là un moyen d’« enterrer » (une fois encore !) les archives coloniales pour de longues années ? Et si ce nouvel « enterrement » n’est pas le but réel, il pourrait bien être la conséquence pratique d’un déménagement qui bénéficiera d’autant moins aux chercheurs et au public, qu’il s’opérera en des temps de sévère disette budgétaire et d’évidentes restrictions à l’action des services publics, dont les AGR font partie.

Nous demandons donc à M. le Ministre des Affaires étrangères de bien vouloir reconsidérer le dossier et d’arrêter une opération qui, d’une part, est coûteuse pour son département et pour le budget de l’Etat en ces temps de restrictions budgétaires ; d’autre part, donne à penser que la Belgique continue à avoir peur de son histoire coloniale.

Le 14 novembre 2014

Collectif des 30 historiens

Signataires (par ordre alphabétique) :

  • Jean-Pierre Chrétien, Directeur de recherches émérite au CNRS ;
  • Vincent Delcorps, Historien, Assistant à l’UCL ;
  • Christine Deslaurier, Chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ;
  • Donatien Dibwe dia Mwembu, Docteur en Histoire ;
  • Hélène Dumas, Docteur en Histoire, EHESS ;
  • Joseph Gahama, Professor of History, Dean, Faculty of Social Sciences and Business Studies, College of Education, University of Rwanda ;
  • Alexandre Hatungimana, Professeur d’Histoire à l’Université du Burundi ;
  • Bogumil Jewsiewicki, Professeur émérite, Université Laval, Québec, Canada ;
  • Ernest Kiangu Sindani, Professeur d’Histoire, Point focal du projet "Patrimoine filmé de l’Afrique Centrale", Université de Kinshasa, RDC ;
  • Boniface Kizobo O’bweng-Okwess, Docteur en Histoire et Professeur ordinaire à l’Université de Lubumbashi, RD Congo ;
  • Emmanuel Klimis, chercheur à l’Université St Louis – Bruxelles ;
  • Maëline Le Lay, Chargée de recherche au CNRS/LAM, Bordeaux ;
  • Catarina Madeira Santos, Maître de Conférences (EHESS) ;
  • Elikia M’Bokolo, directeur d’Etudes à l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris), Professeur ordinaire à l’Université de Kinshasa ;
  • Melchior Mukuri, Professeur ;
  • Dr. Charles Kabwete Mulinda, Historian, Head of the Department of Political Science at the University of Rwanda ;
  • Isidore Ndaywel è Nziem, Professeur titulaire au Département des Sciences historiques de l’Université de Kinshasa et Membre correspondant de l’Académie royale des sciences d’Outre-Mer ;
  • Dr Jean-Marie Nduwayo, Chef de Département d’Histoire de l’Université du Burundi ;
  • Karim Njoya, Doctorant en Histoire, Paris 1 Panthéon-Sorbonne ;
  • Raphaël Nkaka, Docteur en Histoire de Paris 1, Senior lecturer, University of Rwanda ;
  • Alain Flavien N’Kisi, Chercheur à l’Université catholique de Louvain ;
  • Joana Pereira Leite, Professeur à l’Instituto Superior de Economia e Gestão (ISEG), Universidade de Lisboa (UL), Chercheur Centro de Estudos sobre África, Asia e América Latina (CESA/ISEG) ;
  • Aline Pighin, Doctorante en Histoire et en Histoire de l’Art de l’Afrique contemporaine, Laboratoire CESSMA, Université Paris 7 Denis Diderot ;
  • Florent Piton, Doctorant contractuel à l’université Paris 7 Denis Diderot - Laboratoire CESSMA ;
  • Yves Robert, Chargé de cours, Faculté d’Architecture La Cambre Horta de l’Université Libre de Bruxelles Projets "Afrique" ;
  • Prof. Paul Rutayisire, Historien, Directeur du Centre de Gestion des Conflits ; CASS/Université du Rwanda) ;
  • Jacob Sabakinu Kivilu, Professeur ordinaire au Département des Sciences historiques, Faculté des Lettres et Sciences humaines, Université de Kinshasa. Membre correspondant honoraire de l’Académie royale des sciences d’Outre-Mer de Belgique ;
  • Léon Saur, Docteur en Histoire Paris 1 Panthéon Sorbonne ;
  • Dantès Sinziga, Doctorant en Histoire contemporaine à l’Université de Liège ;
  • Jan Vansina, John D. McArthur and Vilas research professor emeritus in History and Anthropology at the University of Wisconsin-Madison

Des signatures peuvent être adressées à Léon Saur.