Histoire coloniale et postcoloniale

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les Invalides et le mémorial Yasukuni

mercredi 11 janvier 2012

Dans le texte repris ci-dessous, Brahim Senouci fait allusion au célèbre sanctuaire japonais Yasukuni de Tokyo. Ce lieu comporte un musée et rend hommage aux « âmes des soldats et de ceux qui ont sacrifié leur vie pour le service du pays ». Parmi ceux-ci figurent quatorze grands criminels de guerre dont l’ex-Premier ministre Hideki Tojo, artisan des campagnes d’agression nippones en Asie. Ce qui fait de Yasukuni un symbole controversé du passé militariste nippon [1].

Une assimilation du passé colonial français et du passé impérialiste japonais serait une démarche simpliste. Mais on peut craindre que le transfert envisagé des cendres de Bigeard ne confère à l’Hôtel national des Invalides une image de temple du colonialisme français.

Bigeard aux Invalides, une faute

par Brahim Senouci


Le 6 octobre 2011, premier jour de son séjour officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy visite le monument érigé à la mémoire des centaines de milliers de victimes du génocide arménien des années 1915-1918. Il déclare alors à la presse : « La Turquie, qui est un grand pays, s’honorerait à revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France. ».

La France ? Vraiment ? Regarde-t-elle son passé, notamment son passé colonial en Algérie, en face ? Le projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides n’incite pas à répondre par l’affirmative. L’hommage à l’homme sera perçu comme une approbation et la légitimation de son œuvre en Algérie. La France officielle s’apprête donc à honorer un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture et qui, en dépit de ses dénégations, l’a pratiquée personnellement au cours des guerres d’Indochine et d’Algérie : il la tenait pour « un mal nécessaire ».

Il faut dire que, depuis le xixe siècle, l’Hôtel des Invalides s’est montré très accueillant pour des célébrités dont les titres de gloire n’ont pas grand-chose à voir avec l’humanisme. Si Bigeard devait y entrer, il s’y sentirait en bonne compagnie puisqu’il y retrouverait des compatriotes d’Algérie, l’amiral Duperré qui commandait la flotte d’invasion en 1830, les chefs de l’armée qui conquit l’Algérie, le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier, et Saint-Arnaud, qui se sont illustrés par la totale inhumanité qui a présidé à leurs faits d’armes : massacres collectifs, incendies de villages, de récoltes, enfumades, emmurements…

En Algérie, le projet suscite une indifférence apparente. La presse en a certes rendu compte mais de façon assez neutre. Beaucoup d’intellectuels, bien qu’impliqués dans la lutte pour faire prévaloir une vision autre que coloniale de l’histoire d’Algérie, répugnent à prendre position sur une question qu’ils perçoivent comme franco-française. D’autres, dont je suis, pensent au contraire avoir leur mot à dire.

Ma mère, à l’instar de 85 % de ses compatriotes des deux sexes qui, jusqu’à la veille de l’indépendance, n’ont jamais fréquenté l’école, est analphabète. De la langue française, elle ne connait que quelques mots : Lalidjou (La Légion, sous-entendu étrangère), Sbaniouls (les Français d’Algérie étaient ainsi désignés dans l’Oranie, du fait des origines espagnoles de beaucoup d’entre eux), Bidjarrrr (Bigeard). Elle n’avait pas accès aux informations, ne se faisait lire aucun journal, mais elle connaissait, tout comme l’écrasante majorité de ses compatriotes, le nom de Bigeard. Il y a d’ailleurs fort à parier que la notoriété du général était bien plus importante en Algérie du temps de ses exploits qu’en France ! Plus largement, les Algérois, vieux et moins vieux, parlent encore de la place Bugeaud, de la rue Rovigo, de la colonne Voirol. A l’Est, de nombreux habitants de la petite ville d’El Eulma s’obstinent à désigner leur cité du nom de Satarrrno (Saint-Arnaud). Les tortionnaires de l’Algérie se sont ainsi inscrits dans le paysage, dans l’imaginaire algérien. La façon dont la France les traite ne peut donc laisser les Algériens indifférents. Alors même que les crimes commis en son nom en Algérie sont établis, elle persiste, non seulement, à les nier en tant que crimes, mais à les glorifier en donnant le statut de héros de la Nation à ceux qui les ont perpétrés. Les Algériens peuvent voir dans cette façon de faire un prolongement du traumatisme colonial. C’est en effet de la même matrice, faite de déni et de mépris envers les ex-colonisés, que procède l’attitude officielle française à l’égard des généraux des corps expéditionnaires dans les colonies. Accueillir Bigeard aux Invalides est symptomatique de cette incapacité à regarder le passé avec une autre lorgnette que celles dont étaient munis Pélissier, Bugeaud, Saint-Arnaud, Bigeard. C’est en réaction à cette attitude que je rejoins les 9.000 citoyens français ou algériens qui manifestent leur opposition au projet de transfert des cendres de Bigeard aux Invalides.

Il y a une autre raison qui fonde mon engagement, une raison qui dépasse le cadre algéro-français.

A l’évidence, nous vivons une époque de grands bouleversements dont la crise actuelle en Europe et aux Etats-Unis est sans doute un signe avant-coureur. Si personne n’est capable de prédire ce que sera le monde de demain, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour prévoir ce qu’il ne sera pas. Le magistère exclusif, financier, économique, moral qu’exerce actuellement le condominium occidental sur le reste de la planète va disparaître. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Etats-Unis, le Japon, anciennes puissances impériales, devront composer avec la Chine, l’Inde, anciennes colonies. Ils devront faire aussi avec de nouveaux acteurs qui feront à plus ou moins brève échéance, irruption sur la scène internationale. Ces nouveaux acteurs viendront d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud et auront pour beaucoup expérimenté l’épreuve de la sujétion. Cette évolution risque d’autant moins de se faire en douceur que la confrontation se fera entre deux imaginaires antagoniques. Un des moyens de réduire ce risque est précisément de déminer le passé.

A l’heure où se retrouveront autour d’une table les colonisateurs et les colonisés d’hier, ils ne pourront se muer en partenaires véritables qu’en ayant fait justice d’une certaine historiographie coloniale, encombrée de clichés et de mensonges accréditant la thèse de l’œuvre « civilisatrice » que l’envahisseur aurait menée dans les contrées qu’il a soumises. Il faudra auparavant avoir détruit les mythes qui ont fait des peuples vaincus des barbares, inférieurs en humanité à ceux qui les massacraient. Tous les pays ex-colonisateurs devront revisiter leur Histoire, avec une autre grille de lecture que celle d’une supposée prééminence sur d’autres peuples. Il faudra naturellement en avoir fini avec la tendance, aussi misérable que tenace ; à glorifier une ère qui s’est soldée par des millions de morts et la confiscation pour des centaines de millions de personnes de leur bien le plus précieux, la liberté.

Maintenir le projet d’honorer les personnalités emblématiques de cette période sanglante, par exemple en transférant les cendres de Bigeard aux Invalides, prendrait la forme d’une humiliation à l’encontre des peuples qui ont subi leurs exactions. Cela ne pourra être sans effet sur des relations futures qui seraient placées sous le signe d’une détestable continuité.

Entre le Japon et la Chine, il y a un contentieux mémoriel important. Le sanctuaire japonais de Yasukuni est un peu le pendant de l’Hôtel des Invalides, à ceci près qu’il a une dimension religieuse que celui-ci ne revendique pas. Il accueille, entre autres, les « âmes » de quatorze criminels de guerre dont sept sont des morts juridiques (c’est-à-dire qu’ils ont été fusillés après la deuxième guerre mondiale par un tribunal international). Le 15 août, date anniversaire la défaite du Japon, le sanctuaire est le théâtre de rassemblements de l’extrême droite japonaise, celle qui revendique l’héritage du bellicisme et du colonialisme nippon. Plus grave, de 2001 à 2006, le sanctuaire reçoit également la visite du Premier Ministre Japonais. Les protestations de plus en plus vives des gouvernements chinois et sud-coréen, ainsi que d’une partie de la population japonaise, ont contraint les officiels japonais à ne plus se livrer à cet exercice. La Chine avait fait de son maintien un quasi casus belli. Si le gouvernement japonais a cédé, ce n’est pas suite à une introspection qui l’aurait conduit, au nom de la morale, à librement se démarquer de son passé militariste et colonial. Il ne l’a fait que pour maintenir des relations de bon voisinage avec la Chine, gage d’un maintien de sa prospérité économique.
Les victimes de Bigeard ne bénéficient pas de la puissance chinoise. Ils ne peuvent espérer se faire entendre en faisant pression sur la France. Il faudra toutefois espérer que le gouvernement Français finisse par s’engager dans la voie d’une remise en cause radicale du passé colonial sans attendre d’y être contraint. A défaut, la France y perdrait, outre son âme, sa voix dans le futur concert des nations !

Brahim Senouci