les Maliens refusent de signer l’accord sur les flux migratoires proposé par la France


article de la rubrique international > guerre du Mali
date de publication : vendredi 9 janvier 2009


Afin de sensibiliser les Maliens à la pression que la France exerce sur les autorités maliennes en vue de la signature de l’accord de “gestion concertée des flux migratoires et du développement solidaire”, le forum pour un autre Mali (FORAM) et l’association malienne des expulsés (AME), ont organisé le 8 janvier 2009 une conférence débat au centre Djoliba de Bamako sur le thème : « Crises, migrations et expulsions, quelles alternatives pour le Mali ».

Au cours de la rencontre, deux lettres que nous reprenons ci-dessous ont été lues [1]. La première, lue par Assétou Founé Samaké, invite le Président de la République du Mali à s’opposer à la signature de l’accord que la France tente d’imposer au Mali. La deuxième, lue par Alassane Dicko de l’AME, adressée à l’ambassadeur de France au Mali, est une invitation à l’intention de la France qui doit réviser sa politique migratoire à l’endroit de l’Afrique avec laquelle elle entretient des relations vieilles de plusieurs siècles.

Dans son intervention, Alima Diarra de l’Association Malienne des Droits de l’Homme (AMDH) a mis en exergue le refus de la France de signer la convention relative aux droits des migrants et de leur famille.

Dans la soirée du 8 janvier 2008, on apprenait que le Mali avait refusé de signer l’accord proposé par la France (voir les chiffres de la politique des reconduites à la frontière ).


Bamako, le 08 janvier 2009.

A Son Excellence
Amadou Toumani TOURE
Président de la République du Mali
Koulouba- Bamako (Mali)

Monsieur le Président,

"La mort plutôt que la honte" est un principe de vie qui est cher au peuple malien. Aussi, l’avons-nous inscrit dans notre hymne national. L’honneur et la dignité dont il est question sont au cœur de l’aventure humaine que l’ancienne puissance coloniale – la France – veut contrer à travers l’immigration choisie tout en forçant la main à l’Etat malien, à l’instar des institutions financières internationales dans le domaine des réformes économiques.

Il est heureux que notre pays n’ait pas accepté, à ce jour, de signer sous la pression de la partie française, l’accord dit de "Gestion concertée des flux migratoires et du développement solidaire".

La France qui veut nous convaincre du bien-fondé d’un tel accord, est aussi l’un de ces pays européens qui, jusqu’ici, n’ont pas signé la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles, garante d’une certaine dignité dans les pays d’accueil.

C’est dire jusqu’à quel point les politiques migratoires des grandes puissances sont entachées par le même déséquilibre des rapports de force qui contribue à la ruine de nos économies et au sabotage de nos efforts de démocratisation.

L’accord dit de gestion concertée est un accord de dupes qui n’a pas tenu ses promesses dans d’autres pays africains qui l’ont déjà signé.

Il relève de la légitimation de la logique du tri et du rejet qui réduit des hommes et des femmes de courage et de dignité en êtres avec qui l’on répugne à commercer (gnoukountofen) et dont on devrait avoir peur (sirantofen). Il s’agit des nôtres, Monsieur le Président, donc de chacun d’entre nous. Ils sont les symboles vivants et errants du capitalisme mondialisé qui appauvrit, déshumanise et tue. Nous devons rendre hommage aux Français et aux Françaises, notamment les militants associatifs et les syndicats qui l’ont compris et qui se tiennent à leur côté, en toute circonstance.

Nos compatriotes dont la France amnésique ne veut plus sont ceux à qui des milliers de familles, souvent démunies, doivent aujourd’hui leur survie.

Non, nos compatriotes et leurs frères d’infortune d’autres pays africains que l’on nomme "sans papiers", "clandestins", "illégaux" ne sont pas des fraudeurs et des menteurs à punir par la reconduite forcée dans leurs pays d’origine. Ils auront tout tenté et seraient prêts à tout donner pour voyager, travailler et vivre dans la légalité et la dignité, chez eux ou ailleurs, comme prévu par l’article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Le véritable défi qui interpelle le Mali et la France et au-delà de nos deux pays, l’Afrique et l’Europe, est celui de la démocratie et de la créativité politique.

Ceux et celles qui sont partis, malgré eux, dans l’espoir de trouver sous d’autres cieux, une issue au chômage et à l’humiliation quotidienne, aspirent toujours au retour. Il appartient au Mali et à la France d’apprendre à entendre leur espérance et à créer non pas un environnement favorable aux affaires mais une vie meilleure et digne.

Les initiatives citoyennes d’accueil, d’appui et d’accompagnement dans lesquelles différentes organisations dont le Forum pour un Autre Mali (FORAM) et l’Association Malienne des Expulsés (AME) sont impliqués, sont certes modestes mais de nature à nous réconcilier avec nous-mêmes, notre pays et le monde.

Monsieur le Président,
Le Forum national que vous avez annoncé pourra donner lieu, si vous le souhaitez, à un dialogue national dont les conclusions contribueront à l’élaboration d’une véritable politique migratoire maliano-française respectueuse des droits des migrants notamment les plus vulnérables.

Un tel débat national n’aurait du reste pas de sens, aux yeux du peuple malien, si les autorités nationales acceptaient de signer sous la pression ledit accord.

Dans l’espoir que cet appel sera entendu par la partie française, nous qui en sommes les signataires, prenons l’engagement de jouer pleinement notre rôle de citoyens concernés et engagés pour "LE MALI D’AUJOURD’HUI ET DE DEMAIN".

Bamako, le 08 janvier 2009.

A Son Excellence
Monsieur l’Ambassadeur de France au Mali
Bamako

Excellence Monsieur l’Ambassadeur,

La démocratie et la paix sont en danger dès l’instant où sous la pression et à l’insu des peuples, leurs dirigeants sont obligés de signer des accords aux conséquences économiques, sociales et politiques explosives. Il en est ainsi de l’accord dit de « gestion concertée des flux migratoires et du développement solidaire. »

La France pourrait mieux si elle parvenait à se détacher de la politique du chiffre et à admettre que les Maliens et les Maliennes sont porteurs d’alternatives dans le cadre d’une véritable concertation entre eux d’abord, au Mali et ensuite au sein de la diaspora. La deuxième exigence d’une approche véritable concertée et solidaire de cette épineuse question de l’émigration malienne et du retour dans la dignité des Maliens et des Maliennes dans leur pays est un changement de paradigme, l’émigration forcée étant la fille de la mondialisation subie. La France, qui est en train de subir à son tour les méfaits de ce système peut-elle, veut-elle, en admettre les conséquences dans un pays comme le Mali et en tirer des enseignements pour un autre partenariat ?

Nous sommes persuadés, Monsieur l’Ambassadeur, qu’au lieu de la fuite en avant dans des politiques libérales mortifères, le recentrage du développement du Mali sur l’homme malien (ou Maa) peut changer radicalement la donne migratoire.

Des milliers d’hommes et de femmes qui, poussés par le désespoir, ont tourné le dos au Mali, rebrousseront chemin dès qu’ils auront l’assurance que leurs droits économiques, sociaux et politiques seront respectés. Cet enjeu démocratique va nettement au delà de la transparence des urnes, pour embrasser la nature du système-monde et des relations franco-euroafricaines. Au Mali, l’effort de réflexion et les initiatives de la société civile critique participe à cette quête d’alternatives aux orientations économiques et politiques qui ont largement contribué à l’hémorragie migratoire.

Au regard de l’extrême gravité des conséquences des crises économiques, financières, alimentaires et écologiques qui secouent le monde, la France et le Mali ont la responsabilité morale de démocratiser et réhumaniser les politiques migratoires.

Aussi, nous vous demandons, Monsieur l’ambassadeur, d’être notre interprète auprès de la France en vue de surseoir à la signature dudit accord qui, de notre point de vue, relève de la violence politique et institutionnelle.

Nous prenons l’engagement, en tant que société civile critique et porteuse d’alternatives, à participer activement avec notre gouvernement dans l’examen des modalités d’une émigration légale, respectueuse des droits humains des migrants ainsi que des exigences du retour au Mali dans la dignité.

Notes

[1] Ces deux lettres, publiées dans le quotidien malien Le Républicain, ont été reprises du site maliweb.net.


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